Un entretien Boum! Bang!

Maxime Lemoyne, passé par le graff puis pour un temps devenu graphiste, retrace méticuleusement au graphite des fragments de corps dont la crudité et la nudité, isolés dans la blancheur immaculée du papier, semblent en apesanteur.

De cette blancheur spectrale s’extraient des visages morcelés et anonymés, des silhouettes rythmées d’entailles, de vides géométriques et de flashs d’aérosol. Surtout, c’est la foisonnance des détails qui interpelle. Une répétition de motifs tellement esseulés qu’ils en deviennent presque abstraits, une fois soustraits au reste des anatomies féminines prises pour modèles.

L’affaissement d’une poitrine ou les plis d’un ventre adipeux, prennent des allures de figures lunaires, deviennent sources d’un acharnement et d’une précision hyperréaliste.

C’est cette perception parcellaire et fascinée pour ces corps imparfaits qui questionne en creux notre obsession morbide pour la perfection et notre rapport à la beauté.
Entretien avec l’artiste autour de son parcours et de son travail.

Maxime Lemoyne 1

© Maxime Lemoyne. Graphite et aérosol, 27,5×35,5 cm, 2014

Maxime Lemoyne 2

© Maxime Lemoyne. Graphite et aérosol, 27,5×35,5 cm, 2014

Maxime Lemoyne 3

© Maxime Lemoyne. Graphite, 27,5×35,5 cm, 2014

Maxime Lemoyne 4

© Maxime Lemoyne. Graphite et aérosol, 21×27,8 cm, 2015

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© Maxime Lemoyne. Graphite et aérosol, 70×100 cm, 2015

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© Maxime Lemoyne. Graphite et aérosol, 27×35 cm, 2014

B!B!: Quel est ton parcours artistique?

Maxime Lemoyne: Mon parcours artistique a commencé très tôt, j’ai toujours dessiné, je n’ai jamais arrêté. J’ai fait une école de graphisme, de communication visuelle. J’ai été graphiste pendant quinze ans, un graphiste passionné, mais depuis deux ans je me consacre au dessin, à mon travail personnel. Même pendant ces années de graphisme, j’avais ma recherche personnelle, ma production. Ce travail autour du corps, je l’ai commencé il y a huit ans environ. Ma transition entre le dessin et le graphisme s’est faite par le graffiti. C’est ici que j’ai fait la découverte de la bombe aérosol, ce superbe médium. En tant que graphiste j’ai pas mal travaillé pour des commandes institutionnelles, militantes et politiques. Pour moi il y a un lien entre tout ça: le graphisme, le graffiti, les dessins de gens, de corps, le citoyen…

B!B!: Quelles sont tes influences?

Maxime Lemoyne: Elles sont multiples car à une époque, ça allait de la mode au graffiti. Mais je retiendrais aujourd’hui mes influences photographiques telles que: Nobuyoshi Araki, Antoine D’Agata. En peinture celui qui me touche le plus actuellement, c’est le peintre contemporain belge: Michaël Borremans, on a, je pense, sans être prétentieux, des univers communs. Sinon des peintres figuratifs qui font un beau travail via le corps comme: Jenny Saville, Marlène Dumas, Françoise Petrovitch, Lucian Freud.

B!B!: Comment décrirais-tu ton travail?

Maxime Lemoyne: Tout d’abord, mon travail questionne des notions de vérité, d’authenticité au travers du corps. Puis, ce que j’appellerais les équilibres imparfaits, qui ont pu me perturber et me perturbent encore au quotidien, à propos de la perfection, du fameux « qu’est-ce que bien faire »? Tout ça c’est de l’imagination, de l’illusion et j’aime interroger le rapport qu’on a au contrôle à travers le dessin très ou trop bien fait et la tâche qui vient accidenter. Nos complexes nous pourrissent la vie mais nous enrichissent aussi. Je travaille sur ces contrepoints: bien fait/mal fait, plaisir/gène, honte/bonheur. Ces questions en soulèvent d’autres concernant le vide, le manque, l’absence, le caché. À des degrés plus ou moins différents, je crois mettre toutes ces problématiques dans chacun de mes dessins.

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© Maxime Lemoyne. série, Graphite et aérosol, formats divers, 2015

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© Maxime Lemoyne. Pierre noire et aérosol, A4, 2015

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© Maxime Lemoyne. Graphite et aérosol, A4, 2015

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© Maxime Lemoyne. Graphite et aérosol, 27,5×35,5 cm, 2015

B!B!: Pourrais-tu me parler de ta série avec les tâches?

Maxime Lemoyne: Dans cette série, les récurrences sont les fragments de corps car j’ai voulu parler d’unité et en même temps de désunion. Le spectateur peut éventuellement être amené à reconstituer les parties du corps qu’il ne voit pas. Ces grands bords blancs qui surprennent le regard sont pour moi l’occasion de faire un focus, d’isoler ce fragment dans un grand vide. Je travaille d’après photos, que je reproduis au crayon, parfois à l’aquarelle avec une très grande précision pour donner cette impression d’illusion du réel, de perfection. J’attaque ensuite mon dessin à la bombe aérosol, médium qui permet de créer un accident aléatoire par la tâche. La tâche vient contrecarrer la « perfection » du dessin. C’est aussi ce contraste fragile/agressif qui m’intéresse.

B!B!: Quels sont tes futurs projets?

Maxime Lemoyne: Je débute une série avec les mêmes médias que les séries précédentes. Ce sont des portraits que j’anonyme par la tache ou par le vide et auxquels j’ajoute des espèces de collerette. Voilà… je ne parle plus de disgrâce mais d’anonymat, et donc d’identité.

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© Maxime Lemoyne. Graphite et aérosol, 21×27,8 cm, 2015

B!B!: Le travail sur le corps disgracieux embelli par la perfection graphique et le fragment puis ce rajout d’une collerette noble à des portraits anonymes: ton travail n’est il pas une façon de parler des exclus, de les réhabiliter?

Maxime Lemoyne: Je ne fais pas de dessin militant à proprement parler. Évidemment mon questionnement sur le contrôle et la perfection sont des sujets politiques, mais c’est de moi dont je parle, quand je suis seul dans mon atelier… Et cette idée de réhabilitation n’est pas fausse du tout!

B!B!: Pourtant ta dernière série me fait penser aux photos d’une famille, la tienne, sur lesquelles le temps aurait fait son œuvre en effaçant leur visage et toi tu les entretiens, leur mets une collerette, leur donnes une lignée, un statut social?

Maxime Lemoyne: Je n’ai pas vu ça comme ça, en effet! Mais oui c’est bien vu! Merci…

B!B!: Quelle est ta vision du monde?

Maxime Lemoyne: C’est un équilibre imparfait d’optimisme et de pessimisme. Tout est très tendu, j’avoue que l’avenir de l’humain me fait un peu peur. Il y a des moments d’espoir, parfois, mais globalement l’homme se trouve dans une impasse à plein de niveaux: politique, économique, écologique. J’ai envie de croire qu’on va tous bientôt réagir pour sortir de là.

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© Maxime Lemoyne. Graphite et aérosol, 27,5×35,5 cm, 2015

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© Maxime Lemoyne. Graphite et aérosol, A4, 2014

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© Maxime Lemoyne. Graphite et aérosol, 70×100 cm, 2015

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© Maxime Lemoyne. Graphite et aérosol, 27,5×35,5 cm, 2014

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© Maxime Lemoyne. Graphite et aérosol, A4, 2014

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© Maxime Lemoyne. Graphite et aérosol, A4, 2015

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© Maxime Lemoyne. Graphite, aérosol et acrylique, 30×40, 2015

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© Maxime Lemoyne. Graphite et aérosol, 28×37,5 cm, 2015

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© Maxime Lemoyne. Graphite et aérosol, collage, 27,5×35,5 cm, 2015

B!B!: Si tu étais une œuvre d’art?

Maxime Lemoyne: Un tableau peint par Michaël Borremans.

B!B!: Si tu étais une ville?

Maxime Lemoyne: Paris. J’y suis né et cela fait 38 ans que j’y habite. Mon inspiration vient d’elle, des gens croisés sur mon chemin, dans le métro. Paris me nourrit.

B!B!: Si tu étais un animal?

Maxime Lemoyne: Un chat-oiseau! (rires) Deux symboles de liberté!

B!B!: Si tu étais un film?

Maxime Lemoyne: « Vol au dessus d’un nid de coucou », un film fabuleux, dans lequel Jack Nicholson est extraordinaire.

B!B!: Si tu étais une chanson?

Maxime Lemoyne: N’importe qu’elle chanson de Fela Kuti, ça me met en transe.

B!B!: Si tu étais un livre?

Maxime Lemoyne: « Kafka sur le rivage » de Haruki Murakami.

B!B!: Si je te dis Boum! Bang!?

Maxime Lemoyne: Un choc entre deux corps, comme dans une danse sur une chanson de Fela kuti!