Un entretien Boum! Bang!

Selon la galeriste Laurence Esnol, il faut être un peu artiste dans l’âme et très habité par le travail de celui ou de celle que l’on a choisi de soutenir. Dans son bureau rempli d’œuvres, de souvenirs et de projets, cette femme à l’énergie contagieuse et aux convictions non négociables nous conte sa rencontre si particulière avec le peintre américain H.Craig Hanna à qui elle a décidé de consacrer sa vie.

Portrait, Laurence Esnol

Portrait de Laurence Esnol par Patrick Chelli

B!B!: Laurence, pouvez-vous nous expliquer comment vous êtes devenue galeriste?

Laurence: Par hasard, grâce ou à cause d’une rencontre un peu particulière : celle avec Craig. D’ailleurs, si un jour on m’avait dit que je dirigerais une galerie, j’aurais sûrement beaucoup ri car je trouvais que ce monde, que je fréquentais en tant que collectionneuse, était trop sélectif, imperméable et impénétrable. Le « galeriste », ce n’était surtout pas la personne que je pensais et que je voulais être.

B!B!: Comment s’est déroulée cette rencontre avec H.Craig Hanna?

Laurence: Elle a eu lieu alors que je travaillais dans la mode. En faisant des recherches pour la maison Lanvin, je suis tombée sur une de ses œuvres. C’était une peinture rouge sur fond rouge. Cette toile m’a comme enlevé une douleur liée au suicide de ma mère que je traînais au fond de moi. Son œuvre a été comme une sorte d’éponge qui l’a aspirée. Tant de douleur, de finesse et d’élégance à la fois… Je me suis dit qu’il fallait que je rencontre ce peintre. J’ai donc écrit à sa galerie de l’époque et en fait c’est Craig qui m’a répondu. Nous avons correspondu pendant six mois et, finalement, Craig est venu à Paris avec sa peinture. Depuis, on ne s’est jamais quitté.

H. Craig Hanna, Girl with red suit

H. Craig Hanna, Girl with red suit, diptyque, 160 x 120 cm, huile sur bois © H. Craig Hanna

B!B!: Que s’est-il passé après cette première rencontre?

Laurence: J’ai eu l’impression de trouver une sorte d’empreinte de moi-même ailleurs. De cette peinture est née l’envie de porter son œuvre et de le porter lui. Quelques mois se sont écoulés et en 2008, Craig participait au salon Slick dessin avec la Cynthia Corbett Gallery. Comme tous les artistes, il avait des doutes et il m’a demandé si je pouvais être là. Je lui ai dit oui, sans arrière-pensée. Sa galeriste nous a laissé mettre en valeur ses œuvres en les plaçant sur un mur peint en orange et en trois jours tout s’est quasiment vendu. Craig s’est débarrassé de ses doutes et s’est rendu compte qu’il avait besoin de travailler aux côtés de quelqu’un qui ne soit pas « marchand », comme moi. Nous avons ensuite organisé une exposition à l’Espace Verbois, juste pour le faire découvrir et ça a été un carton. Son travail figuratif contemporain a été très bien accueilli. Ses qualités ont été reconnues. Et je pense qu’il a eu une révélation à propos d’une technique de peinture sous plexi qu’il était en train d’expérimenter sans jamais avoir osé montrer ses premiers essais.

B!B!: Cette technique de peinture sous plexi est comme une signature pour Craig, pouvez-vous nous en parler?

Laurence: Ce principe de peinture à l’arrière d’un support transparent a déjà été utilisé notamment pour ce qu’on appelle le fixé sous verre mais il a très rarement été vu en peinture figurative contemporaine. Aujourd’hui, Craig peint sur une marque de plexi qui s’appelle du Perspex. Cela a demandé beaucoup de recherches à Craig qui en plus est très méticuleux et pense que tout son art repose sur la technique… alors, qu’entre nous, c’est avant tout et surtout de l’émotion que nous ressentons en voyant ses œuvres!

H. Craig Hanna, Zola in yellow crocs

H. Craig Hanna, Zola in yellow crocs, 2012, acrylique et encre sous Perspex, diptyque, 240×240 cm (hors cadre) © H. Craig Hanna

H. Craig Hanna, Normandy Annoville

H. Craig Hanna, Normandy Annoville, 2011, acrylique et encre sous Perspex, 235 x 310 cm (hors cadre) © H. Craig Hanna

H. Craig Hanna, Man with book

H. Craig Hanna, Man with book, 2008, encre et acrylique sous Perspex, 152 x 229 cm (hors cadre) © H. Craig Hanna

H. Craig Hanna, The white bed

H. Craig Hanna, The white bed, 2012, acrylique et encre sous Perspex, 235 x 155 cm (hors cadre) © H. Craig Hanna

H. Craig Hanna, Man with turquoise shirt

H. Craig Hanna, Man with turquoise shirt, 2010, acrylique, encre et acrylique sous Perspex, 53 x 53 cm (hors cadre) © H. Craig Hanna

H. Craig Hanna, Bonnet de bain bleu

H. Craig Hanna, Bonnet de bain bleu, 2012, acrylique et encre sous Perspex, 53 x 53 cm (hors cadre) © H. Craig Hanna

H. Craig Hanna, Profil in light orange

H. Craig Hanna, Profil in light orange, 2012, acrylique et encre sous Perspex, 53 x 53 cm (hors cadre) © H. Craig Hanna

H. Craig Hanna, Rose

H. Craig Hanna, Rose, 2012, acrylique et encre sous Perspex, 53 x 53 cm (hors cadre) © H. Craig Hanna

B!B!: Revenons-en à votre galerie. Finalement, comment est-elle née?

Laurence: Je travaillais dans la mode avec mon compagnon, Dany. Nous avons décidé de fermer la société que nous avions à l’époque. Je le remercie d’ailleurs pour l’immense confiance qu’il m’a fait. Nous nous sommes assurés que les collaborateurs qui ne nous suivaient pas trouvent un autre emploi, nous avons rassemblé des fonds, j’ai vendu des pièces de ma collection et nous avons monté une première exposition. L’aventure a commencé! Ensuite on a laissé les choses suivre leur cours en nous fixant pour mission de partager le travail de Craig, de le faire rejaillir et qu’il puisse également me permettre de défendre d’autres peintres appartenant à ce que j’appelle la nouvelle figuration contemporaine.

B!B!: Vous parlez de mission pour décrire votre rôle vis-à-vis du travail de Craig, pourquoi?

Laurence: Je suis habitée par ce sentiment que sa peinture m’a « sauvée » et j’ai le sentiment que nous devons « brumiser » son travail sur plein de gens, partout dans le monde. J’ai même un jour dit que Craig était ma religion. Je suis comme ça de toute façon, les artistes que j’aime, j’essaye de les aider, en les collectionnant, en les présentant à d’autres galeristes ou collectionneurs parce que tout cela m’apporte du bonheur et en apporte aux autres personnes. Et puis, je pense qu’il fallait que cette mission me trouve et qu’il se produise cette rencontre. Je crois même que sans le savoir, je l’attendais.

B!B!: Ouvrir une galerie sans être galeriste et défendre un seul artiste étaient et sont toujours deux paris risqués non?

Laurence: Nous n’avons jamais anticipé quoi que ce soit et nous vivons les choses comme elles viennent. Tout s’est fait très vite grâce aux gens mais je pense que nous devons tout au travail de Craig. Lui se voit comme un « technicien », moi, je pense que c’est aussi un remarquable coloriste. Ces deux qualités lui permettent de faire passer des émotions avec une grâce unique et sans en avoir conscience, il est capable de toucher les gens profondément. À la galerie, nous avons eu des malaises vagaux, des crises de rire ou de larmes… En tous les cas, les vannes sont ouvertes et ça, c’est rare! Donc, même si je pense que la peinture figurative est difficile à défendre, on ne pourrait pas avoir deux galeries de cette envergure si tout reposait sur une imposture et les gens ne seraient pas prêts à dépenser de grosses sommes pour acheter son travail s’ils ne ressentaient pas ce génie.

B!B!: Comment envisagez-vous la suite de cette aventure?

Laurence: Nous aimerions que le travail de Craig soit présenté dans le cadre d’un projet muséal. Ce n’est pas forcément le passage obligé, mais Craig a le droit à cette légitimité. Ensuite, par la force des choses, la cote de Craig montera. Alors peut-être qu’un jour il passera entre d’autres mains ou qu’il fera autre chose, même si pour le moment on ne le souhaite ni l’un, ni l’autre. En tous les cas, j’espère que la galerie continuera à servir de tremplin pour d’autres artistes. Craig sera d’ailleurs certainement là pour nous y aider. Dans tous les cas, je sais, qu’ensemble, nous sommes en train d’écrire une page de l’histoire de l’art et ça c’est une très belle motivation pour me lever le matin.

H. Craig Hanna, Woman with white chair

H. Craig Hanna, Woman with white chair, 2011, acrylique et encre sous Perspex, 120 x 240 cm (hors cadre) © H. Craig Hanna

H. Craig Hanna, Three Graces

H. Craig Hanna, Three Graces, huile sur bois, 160 x 196 cm © H. Craig Hanna

H. Craig Hanna, Sammy

H. Craig Hanna, Sammy, 2010, huile sur bois, 49 x 59 cm (hors cadre) © H. Craig Hanna

H. Craig Hanna, Boy from Costa Rica

H. Craig Hanna, Boy from Costa Rica, 2012, huile sur bois, 53 x 53 cm (hors cadre) © H. Craig Hanna

H. Craig Hanna, Femme au pull vert

H. Craig Hanna, Femme au pull vert, 2011 © H. Craig Hanna

H. Craig Hanna, Tina

H. Craig Hanna, Tina, 2010, crayon, pastel gras sur papier ocre, 53 x 53 cm (hors cadre) © H. Craig Hanna

H. Craig Hanna, Anne sur le dos

H. Craig Hanna, Anne sur le dos, 2011, pastel gras et crayon de papier sur panneau, 50 x 65 cm © H. Craig Hanna

H. Craig Hanna, Black tank top

H. Craig Hanna, Black tank top, 2012, pastel gras sur papier, 30 x 40 cm © H. Craig Hanna

B!B!: On vous sent particulièrement investie dans la promotion de ce mouvement que vous appelez la nouvelle figuration contemporaine. Pourquoi?

Laurence: Je n’ai jamais compris les effets de mode et les effets de business dans le monde de l’art. Et c’est vrai que ce mouvement est très critiqué, malmené, pas ou peu considéré. Moi, je n’oppose pas l’abstrait et le conceptuel au figuratif, j’ai juste envie de dire que quand c’est bien, c’est bien. C’est vrai que j’ai ressenti le besoin de défendre un homme, un groupe d’artistes et un mouvement que je trouvais émergent, que je collectionnais et que les galeristes et donc le public et les collectionneurs ne voyaient pas. Notre métier de galeriste, comme il s’entendait au départ, c’est d’être mécène, c’est de soutenir les artistes, de montrer leurs œuvres, d’essayer de les porter et pas seulement de faire du business. J’essaye donc de remettre les choses à leur place. Moi, au fond, ce qui me fait plaisir c’est de recevoir les artistes, de regarder leur travail, de les mettre en contact avec d’autres galeristes ou d’autres collectionneurs, de déposer des graines ailleurs en quelques sortes. Mon plaisir c’est aussi de voir les gens venir prendre leur dose d’émotions à la galerie. C’est une manière de parler des choses que j’ai peu entendu chez les galeristes quand j’étais collectionneuse. Les Beyeler ou Castelli étaient des mécènes, ils étaient marchands, mais ils accompagnaient des artistes. Aujourd’hui, c’est d’abord un business. Moi, je n’aime pas ce snobisme. Pour moi c’est l’humain et l’émotion qui comptent. Les œuvres de Craig ne se vendraient certainement pas comme ça si je n’en parlais pas avec ce naturel. Même si notre venue dans le quartier a fait grincer des dents au début, aujourd’hui, notre « légitimité » revient, et on voit ici et ailleurs des expositions de peintres figuratifs qu’on ne voyait pas car leur peinture était systématiquement mise de côté…et ça, c’est déjà une victoire.

B!B!: À ce titre, quels artistes aimeriez-vous faire découvrir aux lecteurs de Boum! Bang!?

Laurence: Antonio Santin, Alex Kanevsky, Lou Ros, Rosy Lamb, Kostya Lupanov, Edwige Fouvry, Johan Van Mullem… et il y en a beaucoup d’autres. Pour moi, de toute façon, plus l’art touche le public, plus cela contribue à apporter du bonheur au monde et je sais que quand l’art n’est pas une imposture, il a le pouvoir de changer les choses. Une œuvre de Craig a bien changé ma vie alors pourquoi les choses devraient-elles être différentes pour les autres personnes. Donc, tant que je pourrai continuer, je le ferai, je bosse pour ça avec Dany, Antonin, Géraldine et Craig. Et nous avons confiance.

Antonio Santin, Schonleinstrasse

Antonio Santin, Schonleinstrasse, 240x180cm, oil on canvas, 2010 © Antonio Santin

Alex Kanevsky, Twins' Bath

Alex Kanevsky, Twins’ Bath, 66″ x 66″, oil on linen © Alex Kanevsky

Lou Ros, Coyote

Lou Ros, Coyote, 2012, 200 x 250 cm, mixed media on canvas ©

Rosy Lamb, Harriet

Rosy Lamb, Harriet, oil on plaster, 85 x 59 cm, 2011 ©

Kostya Lupanov, Cats in the alley

Kostya Lupanov, Cats in the alley, 70 x 150 cm, canvas ©

Edwige Fouvry, L’arbre

Edwige Fouvry, L’arbre, 2011, 150 x 200 cm ©

Johan Van Mullem, Sans Titre

Johan Van Mullem, Sans Titre, 011101, Ink on board, 2011 ©

B!B!: Vous représentez un unique artiste et pourtant il n’est pas rare de voir des œuvres d’autres artistes dans l’une de vos deux galeries…

Laurence: Dans notre deuxième galerie au numéro 22, nous sommes en train de créer un espace réservé à des artistes invités. Nous avons déjà exposé Thierry Chomel, un photographe que nous aimons bien et qui est un ami de Craig. Nous avons déjà prêté cette galerie aux personnes représentant Christophe Charbonnel, nous avons également invité un autre artiste sculpteur, Bruno Walpoth qui est actuellement exposé… Comme je vous le disais, je ne travaille pas seule, au contraire!

B!B!: Les chroniqueurs de Boum! Bang! ont pour habitude de terminer leurs interviews par une sélection de questions issues du questionnaire de Proust. En voici quelques-unes librement adaptées:

B!B!: Quel est votre artiste favori?

Laurence: Craig Hanna.

B!B!: Quel est le galeriste qui vous inspire le plus?

Laurence: Ernst Beyeler et René Gimpel.

B!B!: Quelle est la qualité que vous préférez chez un artiste?

Laurence: Pas d’imposture, « Truth » comme dit Craig.

B!B!: Si vous étiez un artiste, vous seriez qui?

Laurence: Je dirais que je serais moi car avec du recul, si on n’est pas un peu artiste dans l’âme, on ne peut pas soutenir et porter le travail d’un autre artiste.

B!B!: Quel artiste auriez-vous aimé rencontrer de son vivant?

Laurence: Le Caravage. C’était mon artiste favori avant de rencontrer Craig.

B!B!: Dans quel pays aimeriez-vous ouvrir une deuxième galerie?

Laurence: Franchement, aucun. On a pensé aux États-Unis car c’est le lieu de naissance de Craig mais j’ai l’impression que cela le stresse et je pense que Paris, tout le monde y vient!

B!B!: Si vous deviez changer de métier, vous deviendriez?

Laurence: Je reviendrais à ce que j’aime faire : du stylisme et du design en mode. Ce que je fais aujourd’hui est dans la continuité de ce que je faisais avant, mais en plus beau.

B!B!: Quelle est votre ville favorite?

Laurence: J’aime beaucoup Bruxelles, ma belle, et notamment parce que c’est un vivier de jeunes artistes.

B!B!: Quel est votre musée préféré?

Laurence: Il y en a plein! J’aime beaucoup le Musée Carnavalet. J’y vais souvent car il s’y trouve une petite étude de pied au pastel de François Boucher que j’adore et qui, pour moi, représente tout l’érotisme de la peinture du XVIIIème siècle dans un tout petit tableau. Le Louvre également. J’y vais parfois pour seulement voir une ou deux œuvres, le Saint Jean Baptise de Léonard de Vinci et ce que j’appelle « la Vierge du Caravage »*, une vierge morte que le peintre a réalisée en prenant pour modèle le corps d’une fille de joie retrouvée noyée.

François Boucher (1703 - 1770), Étude de pied

François Boucher (1703 – 1770), Étude de pied, Vers 1751, Pastel, 29,5 cm x 29 cm © Musée Carnavalet, Paris

B!B!: Quelle est la musique que vous écoutez en boucle en ce moment?

Laurence: J’écoute beaucoup la Callas.

B!B!: Quels sont votre principale qualité et votre principal défaut?

Laurence: Être trop entière, trop sensible, à vif, un peu écorchée… Et si être sensible peut être une qualité, être écorchée peut devenir un défaut.

B!B!: Quelle est votre devise?

Laurence: « Aimer c’est naître » ou « Naître c’est aimer », je crois que c’est de Saint-Exupéry. J’ai souvent ça en tête, aimer quelque chose de nouveau c’est comme s’il y avait une naissance et quand on a la chance d’aimer plein de choses, c’est comme plein de naissances.

B!B!: Et pour terminer, si je vous dis Boum! Bang!, vous me dites?

Laurence: Boum encore!

*La Mort de la Vierge – huile sur toile de 369 x 245 cm réalisée entre 1601 et 1606 par Le Caravage.
Remerciements à Léna Petit et à toute l’équipe de la Galerie Laurence Esnol.

Laurence Esnol tient à dédier cette interview à son oncle Bernard.


Galerie Laurence Esnol 7 et 22 rue Bonaparte
75006 Paris
Ouvert du mardi au samedi, de 11h 30 à 19 h 30