À une époque où nos représentations du sexuel – bien que sensément libéré – sont encore si près du trash (1), où le deuxième sexe se rebelle à poil sur l’autel d’un pouvoir phallocratique, la douce intimité de la chambre Cécile Hug palpite comme une veilleuse apaisante pour qui ce soir a peur du noir. Couleurs pastel, nature omniprésente, dedans-dehors exhibé sans jamais agresser. Je rentre dans l’œuvre de Cécile Hug comme dans un cocon. Il y fait chaud mais pas trop, ça m’apaise. Je n’ai plus peur de ma féminité et je voudrais me faire homme juste pour en parler mais la distinction se dérobe sous mes pieds. Loin d’être opposée elle est offerte, ouverte. Terre d’asile en commun: notre origine est douce, même lorsqu’elle est brisée. Parce qu’il ne faut pas s’y tromper: la naïveté apparente des découpes en dentelle, son champ pictural de libellules, coquillages et autres brindilles ne se démonte pas. Elle parle de tout, même du mal – « Hic est sanguis meus » (2) et « Versiones de una Cicatriz » (3) nous disent les deux dernières expositions auxquelles elle a participé.

Cécile Hug, entre jambe 5

Cécile Hug, L’entre jambe ©

Cécile Hug, entre jambe 6

Cécile Hug, L’entre jambe ©

Cécile Hug, entre jambe 7

Cécile Hug, L’entre jambe ©

Cécile Hug, entre jambe 8

Cécile Hug, L’entre jambe ©

Cécile Hug, entrejambe, laine

Cécile Hug, L’entre jambe ©

Douce, donc, la femme artiste. Mais engagée aussi, sans concession. Mère, elle a choisi de ne pas céder à l’appel rassurant d’une société qui conseille l’option « métier alimentaire » à qui doit assumer l’éducation d’un enfant. Ce détail biographique pourrait sembler sans importance s’il n’était lié précisément au cœur de la production de Cécile Hug: la résistance, l’espace, la liberté. Sortir de l’endroit où la peur et la culpabilité dominent, puis maintenir le cap. Il ne faut pas s’y tromper, à l’image de ces danseurs dont la légèreté et la fluidité fascinent: plus l’objet lévite en douceur, plus la lutte pour sa production est totale. Il faut donc en ce sens rejoindre la pensée d’un Gilles Deleuze sur la création et comprendre que l’œuvre est ici l’affirmation d’une force conjointe à sa délicate apparence. « L’œuvre d’art n’a rien à faire avec la communication. L’œuvre d’art ne contient strictement pas la moindre information. En revanche, il y a une affinité fondamentale entre l’œuvre d’art et l’acte de résistance. Alors là, oui. Elle a quelque chose à faire avec l’information et la communication, oui, à titre d’acte de résistance (…) Or quel est cet acte de parole qui s’élève dans l’air pendant que son objet passe sous la terre? Résistance. Acte de résistance. » (4) Je regarde les entre-jambes et je découvre les oreilles délicates du corps orchestre. Je me sens bien. L’artiste me donne à voir du réconfort tandis que « son objet passe sous la terre ». C’est-à-dire: doucement, sans heurts, je me mets à sortir des dichotomies, à renouer avec un sensible d’avant la parole, à voir mon corps et mes sens libérés des étiquettes qui les encombraient. Je suis.

Cécile Hug, corps orchestre

Cécile Hug, Le Corps orchestre ©

Cécile Hug, le corps orchestre, la marbrerie, 2014

Cécile Hug, Le corps orchestre, La marbrerie, 2014

Cécile Hug, le corps orchestre, la marbrerie, 2014

Cécile Hug, Le corps orchestre, La marbrerie, 2014

Cécile Hug

© Cécile Hug, Le corps orchestre ©

Cécile Hug

© Cécile Hug, Le corps orchestre ©

Cécile Hug

© Cécile Hug, Le corps orchestre ©

Cécile Hug

© Cécile Hug, Le corps orchestre ©

Organes-seuil, les parties du corps représentées par Cécile Hug ont pour point commun leur rapport au monde: labyrinthiques et discrètes portes d’entrée sur les entrailles et viscères qui sentent. Il n’est d’ailleurs pas surprenant que l’image la plus souvent utilisée pour faire référence, et au sexe féminin, et à l’oreille humaine, soit le coquillage: entre végétal et animal, mystérieux aux textures nombreuses, empli de cavités. Capteurs de matière première, attrapant ce que procurent le son et le toucher avant d’être transformés par ma mécanique interne en sensations, voire en émotions, mes organes pourraient, pris séparément comme ils le sont ici, être des entités autonomes. Au lieu d’être simples réceptacles de ce que le monde peut, dans son immense mansuétude, me donner à voir, sentir ou entendre pour le comprendre (et on voit dans quel sens le passage des entre-jambes aux oreilles du corps orchestre est naturel), Cécile Hug nous incite à appréhender nos organes sensoriels comme des lieux cruciaux, fondamentaux. De la figure transitoire à l’orée des mots, de la pensée ou de l’image; des limbes où nos sensations se forment, émerge ainsi l’idée d’un espace. En effet, qui n’a pas déjà eue cette sensation de déjà-vu qui ne s’explique que par le fait que quelque chose dans mon corps a surchauffé, incapable d’assimiler ce qui a été perçu par mes sens? C’est qu’il y a une distance réelle, rendue généralement imperceptible par l’efficacité des transmetteurs qui composent ma technologie humaine, entre ce que je perçois du monde et la façon dont je le perçois. Interstice infime parce qu’invisible: voici en réalité ce qu’explore Cécile Hug. Ce non-lieu sans lequel rien ne se passe. Immensité méconnue d’un labeur dont le résultat seul m’importe. Et émerge enfin l’actualité, l’importance de ce travail.

Cécile Hug

Cécile Hug, L’entre jambe ©

Cécile Hug

Cécile Hug, L’entre jambe ©

Cécile Hug, le corps orchestre, la marbrerie, 2014

Cécile Hug, Le corps orchestre, La marbrerie, 2014 ©

Bien que toujours sériel, le travail change de l’entre-jambe au corps orchestre. D’une part, on quitte le terrain du lyrisme onirique des scènes paysagères qui composaient la première série: les oreilles du corps orchestre sont des moulages de textures et de couleurs différentes d’une seule et même oreille réelle. En outre, les éléments du corps orchestre s’inscrivent dans un décor, certes changeant puisqu’on peut passer du nid douillet une place à la gigantesque table de marbre couverte de charmantes petites esgourdes, mais très présent tandis que les entre-jambes existent souvent seuls, à même la feuille. La répétition cependant reste – et il serait sûrement possible de trouver son origine dans le geste photographique, pratique « première » de Cécile Hug. Il serait d’ailleurs pertinent de questionner la photographie depuis ce travail qui lui succède – il faudrait par exemple se demander de quel réel on parle. Voir s’il serait plus pertinent d’appréhender la notion de répétition à l’aune de la reproductibilité technique chère à notre époque ou revenir à l’origine de tout geste répétitif chez l’homme: l’obsession(5). Et qu’est-ce que l’obsession, si ce n’est une pensée, une sensation qui me hante, m’irrite mais dont je ne peux me défaire au point qu’elle peut aller jusqu’à envahir ma vie? Et pour s’en défaire, il faut la vaincre, c’est-à-dire la transcender. Multiple et protéiforme, il n’est en ce sens pas étonnant que le travail de Cécile Hug ait intégré le monde délicat des Éditions Derrière la Salle de Bains – et la question de l’endroit du propos artistique de se déplacer ainsi quelque peu pour atteindre celle, tout aussi pertinente, de la réappropriation.

Cécile Hug, Légère avancée, 3

Cécile Hug, Légère avancée ©

Cécile Hug, légère avancée

Cécile Hug, Légère avancée ©

Cécile Hug, légère avancée

Cécile Hug, Légère avancée ©

Cécile Hug, mise en relation, narcisse

Cécile Hug, Mise en relation, Narcisse ©

(1) Malgré des perles comme le magazine « Irène »

(2) « Ceci est mon corps » – exposition au Rialto à Rome

(3) « Versions d’une cicatrice » – exposition à la Casa Siglo XIX au Mexique

(4) Gilles Deleuze, « Qu’est-ce que l’acte de création? » – Conférence donnée dans le cadre des mardis de La Fémis – 17/05/1987

(5) »Idée répétitive et menaçante, s’imposant de façon incoercible à la conscience du sujet, bien que celui-ci en reconnaisse le caractère irrationnel. » Larousse