Un entretien Boum! Bang!

Les travaux de Vincent Sojic ont traversé les différentes périodes de l’Histoire de l’art. De la Renaissance en passant par l’Impressionnisme ou encore l’Expressionisme, cet artiste serbo-Canadien, installé depuis une douzaine d’années à Marseille, s’est formé seul, en tête à tête avec les grands maîtres. Puis il a fait son chemin et créé son univers, peuplé d’êtres représentés dans des situations à la limite du grotesque. Peut être des réminiscences du héros célinien Bardamu qui le marqua, adolescent. Vincent Sojic maîtrise l’humour noir mais ne cède jamais aux sirènes de la facilité en tombant dans la cruauté bête et méchante. Il préfère partir avec rien en tête. Ce qui vient finira par se développer en fonction de ce qui commence à apparaître sur le support. C’est une manière d’avancer à l’aveugle, un peu comme Brigitte Fontaine qu’il cite: « Quand je vois une idée, je change de trottoir. »

B!B!: Quel est votre parcours? Et Pourquoi avoir choisi le dessin comme principal moyen d’expression?

Vincent Sojic: Je suis ce qu’on appelle un autodidacte même s’il ne faut pas trop dire ça maintenant. Je suis québécois d’origine. J’ai grandi à Montréal et je suis arrivé en France il y a une douzaine d’années, à Marseille précisément où j’habite toujours. Et si je vous parle du fait d’être autodidacte c’est qu’au Canada il n’y a pas d’école de Beaux Arts comme il en existe en France mais un système d’école qui est intégré à la fac. Ceci dit au moment où j’avais l’âge pour y rentrer, c’est à dire, au milieu des années 90, on faisait la promotion de l’art dit conceptuel: défendre une idée d’abord et avant tout. Moi j’avais plutôt envie d’apprendre des techniques graphiques parce que c’était vraiment à travers le langage graphique que je m’exprimais avec le plus d’aptitude. Et comme je n’avais pas trouvé d’institutions dans ma ville ou dans mon pays, j’ai décidé de me lancer tout seul et d’élaborer mon travail comme je l’entendais. Donc je n’ai absolument pas suivi le courant qui était prédominant au moment où j’ai commencé à travailler il y a un plus d’une quinzaine d’année. Et, en fait, quand je suis arrivé en France, je me suis installé à Marseille parce que j’y avais rencontré une fille. Et ça était encore plus difficile ici. Parce que je suis arrivé avec un style très figuratif et j’ai rencontré beaucoup de réticences par rapport au travail que je faisais. Bon, après, j’étais à Marseille aussi. Une ville qui n’a absolument pas le même paysage culturel et artistique qu’à Paris. Mais depuis il y a eu un afflux d’artistes de toute la France qui sont venus s’installer ici et Marseille s’est diversifiée. Ensuite, spécifiquement vous me posez la question par rapport au dessin. Et je considère que c’est le travail graphique qui m’a toujours intéressé. Je travaille sur un support qui est une forme d’écriture. Après, je n’invente rien en disant ça mais je considère que le dessin c’est le moyen le plus simple de faire fonctionner cette espèce de triangulation entre l’esprit, la main et les yeux. C’est à dire de noter des idées le plus directement possible, sans les contraintes qu’induit le travail de la lecture. Donc ça reste pour moi la manière la plus efficace de prendre des notes. C’est écrire mais avec un langage visuel qui est autre qu’un langage écrit.

Vincent Sojic, Triplebuze

Vincent Sojic, Triplebuze 7, 2012, encre sur papier, 21 x 29,7 cm ©

Vincent Sojic, Triplebuze

Vincent Sojic, Triplebuze 2, 2012, encre sur papier, 21 x 29,7 cm ©

Vincent Sojic, Triplebuze

Vincent Sojic, Triplebuze 11, 2012, encre sur papier, 21 x 29,7 cm ©

Vincent Sojic, Triplebuze

Vincent Sojic, Triplebuze 14, 2012, encre sur papier, 21 x 29,7 cm ©

Vincent Sojic, Triplebuze

Vincent Sojic, Triplebuze 13, 2012, encre sur papier, 21 x 29,7 cm ©

B!B!: Et au niveau de vos influences, de vos sources d’inspiration, de quoi partez-vous en général pour pouvoir, par la suite, créer? Il peut s’agir aussi bien d’artistes, que de lieux ou de personnes qui vous ont marqué?

Vincent Sojic: C’est sûr que je pourrais, comme n’importe quel artiste à qui vous posez la question, commencer par énumérer la quantité d’artistes qui m’ont tapé dans l’oeil. Ce qui serait long et partirait dans tous les sens. Parce qu’évidemment, si vous avez vu le travail de peinture que j’ai pu effectuer par le passé, même si maintenant je fais plus de dessin, j’ai un peu traversé l’Histoire de l’Art. J’ai eu une longue période où j’ai étudié toute la peinture de la Renaissance pour apprendre à peindre et spécifiquement la peinture de la Renaissance du nord (flamande et hollandaise) qui a beaucoup influencé, au niveau technique, mon travail. Il y a eu peut être aussi des excursions dans l’art italien, comme chez Caravage qui touche énormément d’artistes de par l’emphase que crée son travail de la lumière. Donc oui, J’ai une sensibilité qui est très axée sur une imagerie nordique. Et en même temps, j’ai grandi avec une double culture, mon père étant serbe. C’est une langue que je parle, un endroit où je passais souvent mes vacances quand j’étais petit. Et, il y a quelque chose que je retrouve dans cette culture et qu’on dit par rapport aux russes: c’est l’âme slave. Ça peut paraitre un peu grandiloquent quand je dis ça, mais il y a une vérité la dedans qui, peut être, entrecoupe beaucoup d’expressions dans l’art du début du siècle. Je veux parler de la juxtaposition entre le tragique et le comique. J’ai toujours essayé de mettre ça quelque part dans mon travail. Parce que ça me vient naturellement. J’ai effectivement un sens du drame assez développé mais auquel, même avec les années, je n’arrive pas à apporter une face plus légère, à travers le comique. Parce qu’il y a des choses que je trouve très comiques dans mon travail et celui des autres. Après c’est une question de sensibilité.

B!B!: On pourrait parler d’humour noir, surtout pour les œuvres qui concernent votre travail d’illustrateur?

Vincent Sojic: Il y a une grande forme d’humour noir effectivement.

B!B!: Et pour en venir à l’art du portrait qui est très présent dans vos travaux; où trouvez-vous vos modèles? Parmi des connaissances, des proches ou tout simplement des visages qui vous viennent en dessinant? 

Vincent Sojic: C’est assez variable. Les premières années, j’ai beaucoup travaillé et insisté pour travailler de mémoire, en me basant sur des personnes réelles que je connaissais ou pas. Mais jamais à partir de sources photographiques. Et la plupart du temps, c’était des personnages issus d’un monde imaginaire. C’est un travail en parallèle avec l’alchimie. À un moment donné, je m’étais beaucoup penché sur la question. C’est à dire d’utiliser une matière qui finit par être une boue. Parce que c’est de la boue en fait. On prend des pigments de terre qu’on mélange avec une huile. Et, ensuite, il faut réussir à partir de cette boue à faire quelque chose de vivant, sur un support. Donc il y avait aussi cet intérêt là: créer quelque chose de toute pièce à partir de ce tas de boue. Et dans le travail d’alchimiste tel qu’il était présenté dans les traités d’alchimie au Moyen-Age, c’était complètement ça: transformer de la merde en or. Parce que c’était le véritable but à atteindre. Donc il y a, pour moi, une espèce de parallèle à faire dans le fait de partir de rien et de créer quelque chose. Et avec les années, cet aspect là de la chose a pris de moins en moins d’importance. Et donc maintenant c’est un peu variable. Je peux me servir de photographies, de choses que je connais, de photographies que j’ai prises ou encore de photos qui sont issues d’internet. Comme tout le monde le sait maintenant, internet est devenu une banque de données considérable avec des images complètement anecdotiques, débiles et à travers lesquelles on peut créer quelque chose de nouveau en les réarrangeant avec d’autres images. Donc le choix des modèles est assez variable. Mais après, le fait de savoir ou pas si le personnage est basé sur une personne réelle, a plus ou moins d’importance dans la lecture du dessin ou du tableau.

Vincent Sojic, AM,

Vincent Sojic, AM, 2006, acrylique sur bois, 10 x 15 cm ©

Vincent Sojic, Babouchkas

Vincent Sojic, Babouchkas, 2008, acrylique sur toile, 130 x 115 cm ©

Vincent Sojic, Spidergirl

Vincent Sojic, Spidergirl, 2010, aquarelle sur papier, 12 x 12 cm ©

B!B!: Et maintenant, il semble que vous vous consacrez davantage à vos travaux d’illustration?

Vincent Sojic: En fait, depuis un an ou deux, j’ai davantage développé le dessin que la peinture. Bien que j’ai recommencé à peindre en début d’année. Le travail d’illustration a cet intérêt qu’il me pose une contrainte qui vient de l’extérieur. Bon, bien sûr, l’illustration est aussi un travail. C’est à dire des contrats, je suis payé. Mais, c’est pas ce qui me fait bouffer. L’intérêt est véritablement la contrainte d’avoir quelqu’un qui propose un texte. De partir de ce texte et d’avoir à le complémenter par le biais du dessin. C’est la chance que j’ai eu avec la revue Feuilleton qui m’a proposé d’illustrer un texte d’Herman Melville. Quand on travaille seul, et qu’on est maître de tout ce qui entre dans une composition, c’est une grande liberté. Mais, il y a un moment donné où c’est bien d’avoir aussi la contrainte, même des fois aussi, la pression du temps. Dans l’illustration, étant donné que j’ai un travail plutôt figuratif, il y a un intérêt aussi à ne pas illustrer des textes de manière trop narrative. C’est à dire que j’ai plutôt envie de fonctionner comme la série de dessins « Triplebuse » avec des dessins qui sont en fait des collages d’éléments binaires, ramenés à l’intérieur d’une même image. Donc, dans le travail d’illustration, je prends des éléments du texte disparates que je finis par faire coexister dans une même image mais sans reprendre forcément le fil narratif du texte.

B!B!: Une marge de liberté que vous vous accordez aussi.

Vincent Sojic: Oui, tout à fait. Parce que je pense que même si le texte est la matière première, ce qui est intéressant pour moi dans l’illustration c’est que le travail graphique vient ajouter quelque chose qui est extérieur au texte et non pas reprendre un élément du texte et le mettre en image. Ça peut très bien marcher aussi. Il y a de grands illustrateurs qui ont réussi à faire ça. Je pense à Honoré Daumier par exemple. Mais le travail qui m’intéresse est plus dans l’optique dont je viens de vous parler.

Vincent Sojic, Triplebuze

Vincent Sojic, Triplebuze 8, 2012, encre sur papier, 21 x 29,7 cm ©

Vincent Sojic, Triplebuze

Vincent Sojic, Triplebuze 12, 2012, encre sur papier, 21 x 29,7 cm ©

Vincent Sojic, Triplebuze

Vincent Sojic, Triplebuze 10, 2012, encre sur papier, 21 x 29,7 cm ©

Vincent Sojic, Triplebuze

Vincent Sojic, Triplebuze 16, 2012, encre sur papier, 21 x 29,7 cm ©

Vincent Sojic, Triplebuze

Vincent Sojic, Triplebuze 17, 2012, encre sur papier, 21 x 29,7 cm ©

Vincent Sojic, Triplebuze

Vincent Sojic, Triplebuze 18, 2012, encre sur papier, 21 x 29,7 cm ©

Vincent Sojic, Triplebuze

Vincent Sojic, Triplebuze 19, 2012, encre sur papier, 21 x 29,7 cm ©

B!B!: Par rapport à vos projets, est-ce que vous comptez travailler avec d’autres médiums ou collaborer avec d’autres artistes parce qu’il existe plein de méthodes mixtes?

Vincent Sojic: Pendant quinze ans j’ai fait pratiquement que de la peinture et de manière extrêmement disciplinée. Ce qui m’a fait passer à côté de plein d’autres choses qui me touchent. Que se soit la musique ou la danse que j’ai abandonnée. C’est à dire qu’en ce moment je réfléchis au fait de ne plus avoir à travailler nécessairement toujours seul. Ce qui a été le cas pendant très longtemps. Donc effectivement, j’ai commencé à collaborer avec une écrivaine et un graphiste, J’ai des projets musicaux qui sont encore très tentants. Et l’objectif étant non pas nécessairement de présenter quelque chose. L’idée, c’est de faire. On a qu’une vie et puis voilà. J’ai envie de faire des choses et pendants longtemps je me suis empêché de faire d’autres choses pour me concentrer sur une seule activité. Et je réalise que le fait d’avoir plusieurs pratiques différentes, elles finissent par se nourrir l’une l’autre finalement. D’autres l’ont compris bien avant moi mais bon moi je ne comprends que sur le tas. Et je m’associe maintenant avec d’autres gens qui sont dans d’autres milieux, ne serait-ce que pour s’y coller, pour essayer quelque chose de nouveau. La danse notamment. J’ai accepté de danser pour une compagnie ici à Marseille. Pour justement, réintégrer mon corps.

B!B!: Un corps que vous peignez mais dont vous finissez par vous éloigner?

Vincent Sojic: C’est peut être aussi m’en éloigner pour pouvoir mieux m’en rapprocher.

Vincent Sojic, Triplebuze

Vincent Sojic, Triplebuze 20, 2012, encre sur papier, 21 x 29,7 cm ©

Vincent Sojic, Triplebuze

Vincent Sojic, Triplebuze 21, 2012, encre sur papier, 21 x 29,7 cm ©

Vincent Sojic, Triplebuze

Vincent Sojic, Triplebuze 22, 2012, encre sur papier, 21 x 29,7 cm ©

Vincent Sojic, Triplebuze

Vincent Sojic, Triplebuze 23, 2012, encre sur papier, 21 x 29,7 cm ©

Vincent Sojic, Docs

Vincent Sojic, Docs, 2012, encre sur papier, 21 x 29,7 ©

B!B!: Et maintenant, j’ai des questions un peu plus ludiques. On a l’habitude chez Boum! Bang! de finir les interviews sur un portrait inspiré du questionnaire de Proust.

B!B!: Quel est votre artiste préféré?

Vincent Sojic: Je vais me défiler un peu en répondant une réponse un peu à la con. Je vais répondre le premier artiste qui m’a incité à peindre quand j’avais 15 ans et qui mon homonyme: Vincent Van Gogh. Même si c’est un artiste que je ne regarde plus depuis très longtemps, il m’a donné envie de peindre. On le voit tellement qu’on a l’impression de ne plus le voir à un moment donné. Mais quand même, Vincent Van Gogh c’est énorme.

B!B!: Un héros de roman que vous auriez aimé être?

Vincent Sojic: Bardamu, encore une fois je reviens à mes premiers émois quand ado et que j’ai lu pour la première fois « Voyage au bout de la nuit » de Louis-Ferdinand Céline. Je me souviens que ce personnage m’avait paru à la limite du grotesque parce que c’est quelqu’un qui semblait subir un peu tout ce qui lui arrivé, sans véritablement choisir. C’est une espèce d’observateur et un passif auquel j’ai pu m’identifier à cette époque là. C’est à dire qu’il finissait toujours pas se faire balloter à droite, à gauche dans les situations les plus rocambolesques sans que ce soit véritablement son choix.

B!B!: Une ville ou un endroit qui vous représente?

Vincent Sojic: Je vais vous faire une réponse de québécois: un paysage enneigé. Je pense aux paysages enneigés parce que c’est le son qu’on entend quand on est dans une plaine enneigée. Les sons sont assez sourds et c’est un truc pour moi qui est très accueillant.

B!B!: Une matière? 

Vincent Sojic: Le bois

B!B!: Une couleur?

Vincent Sojic: Le vert caca d’oie. Teinte que j’ai beaucoup employée auparavant. Je l’aime bien car c’est une couleur qui a le cul entre deux chaises.

B!B!: Un animal?

Vincent Sojic: Un lièvre.

B!B!: Et pour terminer, si je vous dit Boum! Bang!, qu’est ce que ça vous évoque?

Vincent Sojic: Vous.