Creusant le corps jusqu’à en offrir que des fragments, Nicola Samorì laisse toutefois poindre dans son travail une énergie paradoxale car pas forcément macabre. Perforant les reliefs il atteint une intériorité violée là où surgit une décomposition corporelle qui dans la sculpture prend le relais de ce que l’artiste produit avec la peinture. Il touche à l’érection de formes là où pourtant tout tend à passer à la régression de l’informe.

Reprenant l’histoire de l’art (des bas-reliefs en passant par la peinture classique) l’artiste propose une expérience substantielle de l’essence même de la plasticité des formes convulsives mais aussi en liquéfaction. Le bronze et le marbre s’inscrivent en faux contre la sépulture: ils donnent une présence « vitale » à des corps désossés qui restent des actes de « déposition » particuliers où parfois le gisant se redresse. Un des nus – immense et torturé – illustre combien le corps, toujours, nous échappe. Nous ne savons rien de son lieu et de ce qui s’y passe. Nous ne pouvons constater que ce qu’il en reste.

Nicola Samorì, Installation© Nicola Samorì, Cristalli di crisi, installation
Nicola Samorì, Il vizio della Croce© Nicola Samorì, Il vizio della Croce, Aurora onyx, cuivre, fer, 81x34x31,5 cm, 2014
Nicola Samorì, Il vizio della Croce© Nicola Samorì, Il vizio della Croce, aurora onyx, cuivre, fer, 81x34x31,5 cm, 2014
Nicola Samorì, Il vizio della Croce© Nicola Samorì, Il vizio della Croce, aurora onyx, cuivre, fer, 81x34x31,5 cm, 2014
Nicola Samorì, Il male della pietra© Nicola Samorì, Il male della pietra, onyx, acier, béton, 167x20x20 cm, 2014
Nicola Samorì, Il male della pietra© Nicola Samorì, Il male della pietra, onyx, acier, béton, 167x20x20 cm, 2014
Nicola Samorì, Il male della pietra© Nicola Samorì, Il male della pietra, onyx, acier, béton, 167x20x20 cm, 2014
Nicola Samorì, Il male della pietra© Nicola Samorì, Il male della pietra, onyx, 50x31x31,5 cm, 2014
Nicola Samorì, Geminato, Marbre de Carrare, travertin persan rouge© Nicola Samorì, Geminato, marbre de Carrare, travertin persan rouge, acier, béton, 166,5x23x25 cm, 2014
Nicola Samorì, Geminato, Marbre de Carrare, travertin persan rouge© Nicola Samorì, Geminato, marbre de Carrare, travertin persan rouge, acier, béton, 166,5x23x25 cm, 2014

Nicola Samorì renverse les espaces charnels afin d’inventer de nouveaux rapports, de nouveaux contacts. Chaque pièce devient un lieu de fouille et d’incarnation d’un nouveau genre particulier. Chaque crâne se transforme en porche, passage. Surgit une théâtralité du signe humain. L’artiste  exagère à bon escient  sa dimension tragique  afin d’en prolonger les échos. Messagère d’un monde à la fois clos et ouvert les « momies dégénérescentes » de l’artiste font passer d’un monde boîte à un monde oignon en permettant de glisser du fermé à l’ouvert. Le corps, pénétré par des cavités, devient l’objet d’un rite poétique particulier  qui transforme la notion même du genre qu’on nomme « vanité ». La momie devient l’aître – âtre de l’être –  qui défie à la fois la représentation et le sens commun qu’on accorde aux morts. Aux prétendus éclairs de paroles d’évangiles fait place ce qui en reste: des os à ronger, de la chair confite mais surtout sublimée.

L’artiste impose la nécessité, le besoin de telles statues qui à la fois s’enfoncent dans les ténèbres et en jaillissent. Ce qui reste du corps crée un effet d’abîme, devient  « la fin du monde en avançant » (Rimbaud) mais dont l’insaisissable d’une existence est retenu. L’œuvre  rappelle que la vie tue mais que c’est un don – comme les images elles-mêmes. C’est pourquoi certains monothéismes les craignent. Car donner, vraiment donner, est difficile. Et ici – suprême paradoxe – par ses momifications le corps reste inachevé. Il marche en lui-même. Les morts ne reviennent plus hanter les vivants. Ce sont les vivants qui habitent les morts.

Nicola Samorì, Interno Jonah© Nicola Samorì, Interno – Jonah, huile sur bois, 100×100 cm, 2013
Nicola Samorì, Dettaglio© Nicola Samorì, dettaglio, marbre de Carrare, 30x20x20 cm, 2013
Nicola Samorì, Dettaglio© Nicola Samorì, dettaglio, marbre de Carrare, 30x20x20 cm, 2013
Nicola Samorì, Malombra© Nicola Samorì, Malombra (detail), bronze, béton, 2013
Nicola Samorì, Vomere© Nicola Samorì, Vomere (detail), huile sur la table, 201×70,5×73 cm, 2013
Nicola Samorì, Vertice© Nicola Samorì, Vertice, bronze, pétrole, bois, 248x31x21 cm, 2013
Nicola Samorì, La faccia del figlio© Nicola Samorì, La faccia del figlio, huile sur bois, 40×30 cm, 2012
Nicola Samorì, Carnera© Nicola Samorì, Carnera, huile sur cuivre, 106×180 cm, 2013
Nicola Samorì, Leprosario© Nicola Samorì, Leprosario, huile sur bois, 90×75 cm, 2013
Nicola Samorì, Interno Assoluto© Nicola Samorì, Interno Assoluto, huile sur toile de lin, 300×200 cm, 2011/2012
Nicola Samorì, L’Imperterrito© Nicola Samorì, L’Imperterrito, huile sur bois, 100×100 cm, 2013

Dans son creux chaque corps déborde de la force de vivre contre le peu qu’elle est. C’est pourquoi de telles œuvres ne se quittent pas. Le visage a beau être dévoré il semble qu’un dernier murmure, un ultime comment dire restent encore possibles. Ceux que la vie a quittés exigent une autre histoire. Avec une autre fin. C’est pourquoi lorsqu’on abandonne de telles œuvres on ne rentre pas chez soi plus âgé ou plus triste.  Il faut garder leur souvenir non pour guérir mais juste pour comprendre que personne ne peut se sauver de la maladie de sa mort. Il faut écouter ce que dit la souffrance dans la densité de la matière et son silence sans fond. Il ne s’agit plus de mourir. Il s’agit d’accepter de visiter les gisants dans un besoin mélancolique de partager le chagrin du temps. Nicola Samorì ouvre leur vie cachée. Comment ne pas être touché par son silence? Les crânes et les carcasses deviennent donc la présence d’une forme de vie qui permet à ceux qui restent de comprendre à la fois la force de la vie mais aussi son chagrin.

De telles pièces sont des coups de poing. Personne pour les consoler.

Avec ce qui reste de leurs viandes les morts demandent encore pardon. Mais de quoi sinon des cicatrices faites à la terre? Peut-être devrions-nous compter les journées de joie sur les doigts de leur main morte qui ont essuyés leurs larmes devenues invisibles depuis le temps.

Nicola Samorì, Self© Nicola Samorì, Self, huile sur cuivre, 100×100 cm, 2013
Nicola Samorì, Dargilla© Nicola Samorì, Dargilla, huile sur bakélite, 29,3×22,3 cm, 2013
Nicola Samorì, Untitled© Nicola Samorì, Untitled, huile sur bakélite, 35×27 cm, 2013
Nicola Samorì, Acquario© Nicola Samorì, Acquario, bronze, huile sur toile de lin, 200×150 cm, 2013
Nicola Samorì, Guarigione dell’ossesso© Nicola Samorì, Guarigione dell’ossesso, huile sur toile, 250×350 cm, 2013
Nicola Samorì, Vertice© Nicola Samorì, Vertice (detail), bronze, pétrole, bois, 248x31x21 cm, 2013
Nicola Samorì, The Nose© Nicola Samorì, The Nose, huile sur bois, 40×30 cm, 2013
Nicola Samorì, Quadreria© Nicola Samorì, Quadreria, huile sur bois, 40×30 cm, 2013
Nicola Samorì, Jungle© Nicola Samorì, Jungle, huile sur bois, 40x30x5 cm, 2013

Dans le formidable cortège humain la mort une fois de plus a recommencé sa tâche. Elle était là. Elle est là. En bonne camarade. Nous sommes ses égarés provisoires. Finalement il n’existe que la légèreté d’âme comme critère. C’est peut-être trop. Ou trop peu. Mais avec Nicola Samorì le corps en finit avec les épousailles des mères et avec l’extase pourrissante de la chair soumise à la jubilation de la vermine.  Il n’y a pas d’autre jour que le celui où le singulier  – pas si singulier que ça d’ailleurs – se dilue dans le tout. Voilà l’issue avant que le gris-noir ne s’étende, avant la nuit totale face au bruit sourd du fleuve des morts. Voici la face brillante du blasphème du corps détruit mais livré à l’adoration. La lumière des ténèbres donne à la putréfaction cellulaire à une forme fixe même s’il ne reste rien – dans ces écorchés vifs – du « je », du « moi ». De tels pronoms n’ont plus rien de personnels. Ils n’auront été que des points de l’invisible saisi dans son vif. Qu’il en soit ainsi.

Ce ne sont  là que silhouettes inhumaines ou trop humaines par la charge d’inconnu exposée à l’arrachement. Les corps montrent ce qu’il en est de la vie et de la mort  Leur cavité permet de s’en rapprocher sans illusion d’optique afin d’appréhender tout ce qui nous échappe et ne peut se dire. Soudain la vérité trouve les formes de  l’authenticité. Les sculptures renvoient à l’inconscient barbare dans leurs spasmes telluriques d’un rite inaugural. L’origine du monde est là. Elle porte au bout du monde et dégage un profil particulier à l’existence que l’éternité ne peut nier: Celui d’un temps non pulsé mais pur. Les morts viennent alléger notre peine. Nous sommes confiants en leur fidélité tandis qu’une lumière blanche les étale, disparaît puis revient sur leur vanité. Elle fait de nous leurs orphelins d’un seul jour à l’aune de l’infini.

Nicola Samorì, Vogliono rifare il Gibbone© Nicola Samorì, Vogliono rifare il Gibbone, huile sur bois, 40×30 cm, 2013
Nicola Samorì, Salt© Nicola Samorì, Salt, huile sur bois, 40×30 cm, 2013
Nicola Samorì, Still© Nicola Samorì, Still, huile sur cuivre, 70×50 cm, 2011
Nicola Samorì, God turns all these things to the best© Nicola Samorì, God turns all these things to the best, huile sur bois, 35×65 cm, 2011
Nicola Samorì, Sueverie© Nicola Samorì, Sueverie, huile sur toile de lin, 200×100 cm, 2013
Nicola Samorì, Adulto© Nicola Samorì, Adulto, huile sur toile de lin, 200×100 cm, 2013
Nicola Samorì, Thaw© Nicola Samorì, Thaw, huile sur toile de lin, 150×200 cm, 2013
Nicola Samorì, Scatola della Ragione© Nicola Samorì, Scatola della Ragione (Levitatio), huile sur toile de lin, 200×300 cm, 2012
Nicola Samorì, Salomon© Nicola Samorì, Salomon, huile sur toile de lin, 300×400 cm, 2012
Nicola Samorì, Corpo d’Estasi© Nicola Samorì, Corpo d’Estasi, huile sur toile de lin, 200×300 cm, 2012
Nicola Samorì, La Vertigine© Nicola Samorì, La Vertigine, huile sur toile de lin, 200×100 cm, 2012

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