« Je ne puis jamais nier que la chose a été là. Il y a double position conjointe: de réalité et de passé. Le nom du noème de la photographie sera donc: « ça a été ». »¹

Martin Barzilai est né en 1971 à Montevideo. Il aurait pu devenir prof de physique en banlieue mais au lieu de ça, un jour quelque part, il est tombé sur un appareil photo. Argentique probablement. Un biographe bien documenté dirait que la photographie a toujours été là. Qu’il y a eu la presse quotidienne à Tahiti, la presse spécialisée à Paris et les ouvrages techniques. La vente de pellicules dans le sous-sol de la station RER à Gare de Lyon. D’autres cadences à la chaîne où la photographie se résumait à un objet que l’on met dans une pochette. Que le terme de photographe se justifie par une formation à l’Ecole Nationale Supérieure Louis Lumière validée en 1993.

Aujourd’hui, Martin vit et travaille à Buenos Aires au sein d’une coopérative de photographes: Sub – «Sub n’est pas une agence de photographie. Nous sommes cinq, des photographes qui ont conçu un site internet pour mettre en avant leurs images; des personnes qui travaillent ensemble sur des sujets personnels ou des projets collectifs; des professionnels qui partagent commandes et contacts; des amis qui se réunissent dans un bureau du centre de Buenos Aires pour que Sub soit encore plus que tout ça à la fois. Nous partageons une partie des gains et nous en laissons une autre part pour payer le loyer et pouvoir voyager si l’actualité le demande. L’Internet nous permet de fonctionner comme un groupe et de tirer profits des connaissances de chacun pour le bien de tous. Nous possédons les outils et nous nous inventons les moyens. Nous avons surtout des principes et nous espérons que ça se sente dans les images que nous faisons. Nous produisons des reportages, des sujets d’actualités, des images du jour ou des photos d’archives: ça ressemble à une agence et ça en est peut être une finalement. A vous de voir… »

Martin Barzilai est donc ce que l’on appelle un photojournaliste. C’est-à-dire qu’il va là où il y a des choses à voir, ou plutôt que son action a pour but de donner une visibilité aux imperceptibles de ce monde. A cette marge qu’étouffe le grondement universel de nos sociétés. Ses reportages ont en effet pour dénominateur commun des sujets que l’on pourrait qualifier de confidentiels: Derniers ouvriers de Huelva en Andalousie, Hôtel Bauen à Buenos Aires, Refuzniks en Israël – des lieux et des gens à la fois victimes les plus absolues de la modernité et dont souvent les réponses extrêmes sont les plus porteuses d’espoir. Et quand il ne traite pas d’«actualité», le photographe cherche encore dans les plis de l’Histoire des choses à dire sur notre présent – ou inversement.

Martin Barzilai, Camp d'Auschwitz, Martin Barzilai/Sub.CoopMartin Barzilai, Camp d’Auschwitz, Martin Barzilai/Sub.Coop
Martin Barzilai, Un couple se tient par la main au camp de Birkenau, Auschwitz II, Martin Barzilai/Sub.CoopMartin Barzilai, Un couple se tient par la main au camp de Birkenau, Auschwitz II, Martin Barzilai/Sub.Coop

« Le punctum d’une photo, c’est ce hasard qui, en elle, me point (mais aussi me meurtrit, me poigne). »¹

La série Uruguay Nostalgia couvre une période allant de 2002 à 2006 environ. Sur le site internet du photographe, elle n’est pas dans la catégorie reportages mais dans une section « et plus« . Martin Barzilai, s’il est né à Montevideo, a grandi à Paris. L’Uruguay, un patrimoine familial. Une histoire intimement liée à l’Histoire. Un héritage et des racines. Clichés splendides à la luminosité quasi-irréelle, les images de la série ont une beauté trouble qui donne à réfléchir sur ce qu’est la photographie. Pratique récente, geste facile et aseptisé: appuyer sur un déclencheur pour saisir la beauté ou le propos d’un instant. La technique et la qualité des outils pourraient en effet être à la photographie ce que la grammaire et le vocabulaire sont à l’écrit: des ingrédients à la portée de tous (moyennant travail et/ou argent). Et on en resterait là, à penser que tout est une question d’investissement.

Martin Barzilai, Un gaucho poursuit une vache a cheval pour la separer du troupeau. Uruguay, fevrier 2006, Martin Barzilai/Sub.CoopMartin Barzilai, Un gaucho poursuit une vache a cheval pour la separer du troupeau. Uruguay, fevrier 2006, Martin Barzilai/Sub.Coop

Les photographies ont en effet ici une qualité esthétique proche de ce que pourrait souhaiter une agence de voyage voulant allécher une clientèle d’aventuriers amateurs de grands espaces et d’évasion polie. Cependant, réduire la série au plaisir que l’on peut tirer de l’observation de certains clichés serait à peu près aussi pertinent que de se contenter de l’approche biographique susmentionné. Car si la nostalgie² du preneur d’images est bien réelle et probablement aussi importante que sa maîtrise technique dans le rendu final, ce qui nous touche (le punctumbarthésien) est ailleurs. Les scènes que l’on voit ici appartiennent à ce que l’on pourrait qualifier de « données fondamentales » de l’imaginaire que l’on a de l’Amérique Latine: étendues quasi-désertiques, danses, chants, plages, nature et animaux³ – clichés. Elles ne sont pas pour autant banales. Au contraire, il s’agirait d’y voir ce qui importe aux yeux de ce « passeur d’images » qu’est le photographe. Ce qui ressort de cette lecture n’est pas seulement une ode à un pays mais notre propre vécu, notre nostalgie de ces moments si fugaces qu’ils ont disparu avant même qu’on ait le temps de les nommer. C’est en ce sens que la technique n’apporte rien si l’oeil n’est pas alerte et précis, capable de saisir ce qui fait le sens de l’instant. Et pour que ce geste soit possible et juste, le photographe est condamné à l’errance et à la solitude extrême, ce qui, si l’on s’en tient aux propos de Boris Vian dans L’herbe rouge, en fait probablement l’un des héros des temps modernes – car, en effet, « Quoi de plus seul qu’un héros? »

Martin Barzilai, Des enfants en uniforme scolaire en sortie un apres midi de semaine, Martin Barzilai/Sub.Coop Martin Barzilai, Des enfants en uniforme scolaire en sortie un apres midi de semaine, Martin Barzilai/Sub.Coop Martin Barzilai , Des enfant jouent au football sur la plage de Pocitos. Montevideo, Uruguay. Fevrier 2006, Martin Barzilai/Sub.CoopMartin Barzilai , Des enfant jouent au football sur la plage de Pocitos. Montevideo, Uruguay. Fevrier 2006, Martin Barzilai/Sub.Coop
Martin Barzilai , Deux enfants jouent sur la plage de Valicas devant une maison en bois. Uruguay, fevrier 2005, Martin Barzilai/Sub.CoopMartin Barzilai , Deux enfants jouent sur la plage de Valicas devant une maison en bois. Uruguay, fevrier 2005, Martin Barzilai/Sub.Coop
Martin Barzilai, Plage de pocitos en fin de journee, l'ete, Montevideo Uruguay, fevrier 2006, Martin Barzilai/Sub.CoopMartin Barzilai, Plage de pocitos en fin de journee, l’ete, Montevideo Uruguay, fevrier 2006, Martin Barzilai/Sub.Coop
Martin Barzilai, Un veau isolé marche vers la mer dans le village de Cabo Polono, Martin Barzilai/Sub.CoopMartin Barzilai, Un veau isolé marche vers la mer dans le village de Cabo Polono, Martin Barzilai/Sub.Coop
Martin Barzilai, Petite maison en bois sur la plage du village de Valicas. Uruguay, fevrier 2002, Martin Barzilai/Sub.CoopMartin Barzilai, Petite maison en bois sur la plage du village de Valicas. Uruguay, fevrier 2002, Martin Barzilai/Sub.Coop
Martin Barzilai, Pendant les mois de janvier et février, tous les vendredis et samedis, sur l'avenue 18 de julio, les amoureux du tango se réunissent pour danser, Montevideo, Martin Barzilai/Sub.CoopMartin Barzilai, Pendant les mois de janvier et février, tous les vendredis et samedis, sur l’avenue 18 de julio, les amoureux du tango se réunissent pour danser, Montevideo, Martin Barzilai/Sub.Coop
Martin Barzilai, Kiosque a hamburgers sur le bord de mer, Martin Barzilai/Sub.CoopMartin Barzilai, Kiosque à hamburgers sur le bord de mer, Martin Barzilai/Sub.Coop
Martin Barzilai, Lac artificiel en plein centre du pays. Prise de vue realisee depuis la plage de San Gregorio de Polanco. Uruguay. mars 2006, Martin Barzilai/Sub.CoopMartin Barzilai, Lac artificiel en plein centre du pays. Prise de vue realisee depuis la plage de San Gregorio de Polanco. Uruguay. mars 2006, Martin Barzilai/Sub.Coop
Martin Barzilai, Un homme  et deux chiens se dirigent vers la dune de Valicas. Uruguay janvier 2002, Martin Barzilai/Sub.CoopMartin Barzilai, Un homme  et deux chiens se dirigent vers la dune de Valicas. Uruguay janvier 2002, Martin Barzilai/Sub.Coop
Martin Barzilai , Plage d'Atlantida a la tombee du jour. Atlantida est un balneaire situe a moins de 50 kilometres de la capitale Montevideo, Martin Barzilai/Sub.CoopMartin Barzilai , Plage d’Atlantida a la tombee du jour. Atlantida est un balneaire situe a moins de 50 kilometres de la capitale Montevideo, Martin Barzilai/Sub.Coop
Martin Barzilai, Sur la plage de Cabo Polono les vaches croisent les vacanciers, Fevrier 2006, Uruguay, Martin Barzilai/Sub.CoopMartin Barzilai, Sur la plage de Cabo Polono les vaches croisent les vacanciers, Fevrier 2006, Uruguay, Martin Barzilai/Sub.Coop
Martin Barzilai, Deux hommes devant une peinture representant le chanteur de tango, Carlos Gardel considere comme faisant partie du patrimoine national. San Gregorio de Polanco. Uruguay. Mars 2006, Martin Barzilai/Sub.CoopMartin Barzilai, Deux hommes devant une peinture representant le chanteur de tango, Carlos Gardel considere comme faisant partie du patrimoine national. San Gregorio de Polanco. Uruguay. Mars 2006, Martin Barzilai/Sub.Coop
Martin Barzilai , un gaucho mene quelques vaches un jour de pluie. Prise de vue realisee a travers la vitre d'un bus, Uruguay, mars 2006, Martin Barzilai/Sub.CoopMartin Barzilai , un gaucho mene quelques vaches un jour de pluie. Prise de vue realisée a travers la vitre d’un bus, Uruguay, mars 2006, Martin Barzilai/Sub.Coop
Martin Barzilai, Dans un bar, un homme chante une chanson de tango un verre de grappa a la main, Martin Barzilai/Sub.CoopMartin Barzilai, Dans un bar, un homme chante une chanson de tango un verre de grappa a la main, Martin Barzilai/Sub.Coop
Martin Barzilai, Une dame remet en ordre son stand au marche de Tristan Narvaja, Martin Barzilai/Sub.CoopMartin Barzilai, Une dame remet en ordre son stand au marche de Tristan Narvaja, Martin Barzilai/Sub.Coop
Martin Barzilai, Daniel Viglietti donne un concert dans le balneaire d'Atlantida au Lions club. Uruguay. janvier 2005, Martin Barzilai/Sub.CoopMartin Barzilai, Daniel Viglietti donne un concert dans le balneaire d’Atlantida au Lions club. Uruguay. janvier 2005, Martin Barzilai/Sub.Coop
Martin Barzilai, Une foule attend la representation d'une murga (groupe de chansonniers satiriques) pendant le carnaval, Martin Barzilai/Sub.CoopMartin Barzilai, Une foule attend la representation d’une murga (groupe de chansonniers satiriques) pendant le carnaval, Martin Barzilai/Sub.Coop
Martin Barzilai, Petit village sur le bord de mer. Aguas dulces est habite par des pecheurs et des vacanciers venus de Montevideo. Uruguay. janvier 2002Martin Barzilai, Petit village sur le bord de mer. Aguas dulces est habite par des pecheurs et des vacanciers venus de Montevideo. Uruguay. janvier 2002
Martin Barzilai, Prise de vue représentant le port et la vieille ville réalisée depuis El Cerro, MartinBarzilai/Sub.Coop

¹ Roland Barthes, La Chambre Claire, Note sur la photographie, Paris, Seuil, 1980
² « La nostalgie est le regret du pays natal: aux rives du Tibre on a aussi le mal du pays, mais il produit un effet opposé à son effet accoutumé: on est saisi de l’amour des solitudes et du dégoût de la patrie. » (Chateaubrand, Mémoires d’outre-tombe, t.3, 1848, p.400)

³ Et on se demande si les vaches de ces clichés ne sont pas un peu les chiens de ceux de Pentti Sammallahti.

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