Dans la série des « Matryoshka Dolls » de Laetitia Soulier, les espaces rouges et ondulés se fient aussi bien aux univers méticuleux de David Lynch qu’aux architectures trompeuses de Piranèse. On y retrouve d’un côté une atmosphère saisie de complexité et d’onirisme, une chaleur chromatique emprunte de mystères, de l’autre, des structures désinvoltes parsemées de coins et de recoins qui se confondent avec notre inconscient et nos imaginaires. Le mobilier de bois vernis répond à une luminosité douce et mélodieuse, le temps parait suspendu tandis que les murs sont cadencés par des motifs géométriques.

Laetitia Soulier, The Matryoshka Dolls 1/3© Laetitia Soulier, The Matryoshka Dolls 1/3, from The Fractal Architectures series
Laetitia Soulier, The Matryoshka Dolls 2/3© Laetitia Soulier, The Matryoshka Dolls 2/3, from The Fractal Architectures series
Laetitia Soulier, The Matryoshka Dolls 3/3© Laetitia Soulier, The Matryoshka Dolls 3/3, from The Fractal Architectures series

Sur l’une des photographies, la partie inférieure d’un beau visage émerge discrètement, ses proportions nous laissent présager d’une réalité supérieure, à l’image de cet escalier hélicoïdal qui se tortille comme une molécule d’ADN vers un au-delà énigmatique. En effet, parmi les éléments qui décident de cette oscillation entre le réel et l’imaginaire, le jeu des réminiscences, des répétitions et des évocations. Celui-ci agit comme une trame structurelle, une logique fractale est évoquée afin de souligner ces mondes qui s’imbriquent comme des poupées russes. Dès lors, ce que finit par pointer l’artiste est ce qui se tisse entre un univers fabriqué de toutes pièces, à partir d’un motif premier tel que le cercle ou le carré, et une réalité qui est tout sauf immuable, mais en expansion. Dans son dispositif, le projet des « Matryoshka Dolls » s’appuie sur une forme initiale qu’il s’agit de rebattre selon des agencements et des permutations. Les formes curvilignes du motif peuvent être réitérées tel un leitmotiv pour servir de base à quasiment tout ce qui compose ces espaces fictifs, écrivant une sorte d’exploration sémiologique de la figure circulaire pour les « Matryoshka Dolls » ou du carré dans la série intitulée « The Square Roots ».

Pour autant, ce qui relève de la fractalité ne repose pas tant sur les manipulations formelles que sur une logique d’ensemble. Les objets fractals confrontent deux réalités bien distinctes, en confondant une grandeur une et indivisible – ici la courbe ou le carré – face à une spatialité mathématique réputée divisible. On ne saisit ce qu’est l’objet fractal qu’en vertu de sa propension à opposer deux forces contradictoires mais qui pourtant se nourrissent l’une de l’autre, afin de produire une dynamique d’ensemble. Ainsi, un premier mouvement façonne une surface macroscopique, un espace total qui parait s’altérer indéfiniment, laissant entrevoir à terme une cohérence globale, un élan structurel que l’on devine mais qui pourtant n’est jamais achevé. Ce mouvement s’accompagne cependant de son alter ego qui, lui, repose à l’échelle microscopique sur la succession ininterrompue d’un même élément. Autrement dit, loin de répondre à une logique dualiste qui distingue et compartimente des forces divergentes, la logique fractale compose deux réalités antagonistes pour mieux se frayer une troisième voie, elle permet au Tout de se retrouver dans les parties tout comme les parties façonnent ce même Tout, en un élan qui adopte la figure du cycle ou de la spirale.

Laetitia Soulier, The Square Roots 1/3© Laetitia Soulier, The Square Roots 1/3, from The Fractal Architectures series
Laetitia Soulier, The Square Roots 2/3© Laetitia Soulier, The Square Roots 2/3, from The Fractal Architectures series
Laetitia Soulier, The Square Roots 3/3© Laetitia Soulier, The Square Roots 3/3, from The Fractal Architectures series

C’est ce que nous percevons par exemple dans ces photographies de « The Square Roots », elles qui nous plongent dans un premier temps au cœur d’une réalité d’ensemble, comme ce garçon posément assis sur des marches, à l’intervalle des petites mains silencieuses qui jouent derrière lui, et des pas de l’homme adulte qu’il médite du regard. Dans un second temps toutefois, la structure de la photographie nous rapporte à des cases figurant autant de lieux et de moments intérieurs, représentatifs des étapes où s’acquièrent l’expérience de soi et du monde. Rangée dans l’une de ces bibliothèques, l’« Origine des espèces » de Darwin côtoie d’innombrables flacons contenant des graines de vie de toutes sortes, à la manière d’une arche de Noé défiant le temps qui s’envole.

En passant par le dispositif fractal, en articulant le Tout et les parties, c’est d’une certaine façon le mouvement de l’existence qui est dévoilé par Laetitia Soulier. À la manière d’une spirale qui amalgame une force d’émancipation et une force de rétention, nous avons alors le sentiment de percevoir simultanément une image et la construction de cette image.

Laetitia Soulier, Détail, The Matryoshka Dolls 1/3© Laetitia Soulier, Détail, The Matryoshka Dolls 1/3, from The Fractal Architectures series
Laetitia Soulier, Détail, The Matryoshka Dolls 3/3© Laetitia Soulier, Détail, The Matryoshka Dolls 3/3, from The Fractal Architectures series
© Laetitia Soulier, Détail, The Matryoshka Dolls 3/3© Laetitia Soulier, Détail, The Matryoshka Dolls 3/3, from The Fractal Architectures series
Laetitia Soulier, Détail, The Square Roots 2/3© Laetitia Soulier, Détail, The Square Roots 2/3, from The Fractal Architectures series
Laetitia Soulier, Détail, The Square Roots 2/3© Laetitia Soulier, Détail, The Square Roots 2/3, from The Fractal Architectures series
Laetitia Soulier, Détail, The Square Roots 1/3© Laetitia Soulier, Détail, The Square Roots 1/3, from The Fractal Architectures series
Laetitia Soulier, Détail, The Square Roots 3/3© Laetitia Soulier, Détail, The Square Roots 3/3, from The Fractal Architectures series

Si donc la dynamique fractale est ce qui permet d’imbriquer des réalités entre elles, la série des « Fractal Architectures » ne vise pas à reproduire un monde préexistant, mais un monde qui se construit. Plus précisément ce que semble permettre la volonté fractaliste, par la manipulation de mouvements contraires – la génération par la répétition et la mise en place d’un élan global par l’altération – il se produit par l’image une zone de connivence dans laquelle on ne peut discerner si tantôt on se trouve du côté de la construction, ou bien plutôt du côté de la déconstruction. Cette zone d’indiscernabilité, pour reprendre l’expression de Gilles Deleuze et Félix Guattari des « Mille Plateaux », interroge la texture de tout acte de création. En l’occurrence, lorsque Laetitia Soulier, minutieuse dans l’élaboration des maquettes qu’elle photographie, finit par démanteler ses créations, elle inscrit son projet dans cet ordre des choses que parfois l’on nomme le cycle de la vie ou le cours de l’existence. Ainsi, alors que sont démantelées ses créations, les matériaux sont recyclés et réemployés dans la maquette suivante, elle peut alors inscrire son projet dans un habile parallèle avec le cours cyclique du temps. Aussi est-ce pourquoi la thématique de l’enfance, comprise entre deux âges, est-elle propice à une figuration de ce temps qui se ressasse, à l’image de l’Eternel retour nietzschéen, car il s’agit d’interroger ce moment même qui consolide l’invention de soi et de son rapport au monde, avant sa dissolution et sa remise en jeu.

Laetitia Soulier, Détail, The Matryoshka Dolls 2/3© Laetitia Soulier, Détail, The Matryoshka Dolls 2/3, from The Fractal Architectures series
Laetitia Soulier, Détail, The Square Roots 1/3© Laetitia Soulier, Détail, The Square Roots 1/3, from The Fractal Architectures series

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