Dans un bois à la verdure dense et aux douces éclaircies, un corps de femme (on le sait car ses seins sont visibles) gît inanimé sur le sol feuillé, les cuisses ouvertes et collées contre un arbre penché sur elle comme s’il était en train de la pénétrer avec relativement peu de délicatesse. On croit le corps sans vie, et l’arbre nécrophile. Parce que le coloris de la chair visible est relativement pâle. Et parce qu’elle paraît statique. Isolée dans cet espace au sein duquel elle paraît être la seule de son espèce, cette femme, puisqu’elle appelle tout autant l’idée de sexualité que celle de mortalité, évoque le personnage sadomasochiste et bouleversé interprété par Charlotte Gainsbourg dans « Antichrist » de Lars Von Trier. Globalement, elle évoque aussi l’idée de dualité, mille fois représentée, qui oppose l’être humain et la Nature. À la vue de cette photographie, et à la vue de nombre d’autres qui composent la série « La Forêt » (on peut aussi regarder le court-métrage collaboratif « Le chien de Mathilde cherche à mourir », que son auteur qualifie de « pièce sœur »), c’est la Nature, une fois encore, qui paraît l’avoir emporté. Elle est debout, alors que l’Humain (ou plutôt « l’Humaine ») paraît la plupart du temps en position de soumission, et si ce n’est d’abdication. Éternel rapport de forces.

Julian Feeld, La Forêt 5, 2014

© Julian Feeld, La Forêt 5, 2014

Julian Feeld, La Forêt 1, 2014

© Julian Feeld, La Forêt 1, 2014

Julian Feeld, La Forêt 2, 2014

© Julian Feeld, La Forêt 2, 2014

 Julian Feeld, La Forêt 3, 2014

© Julian Feeld, La Forêt 3, 2014

Julian Feeld, La Forêt 6, 2014

© Julian Feeld, La Forêt 6, 2014

Julian Feeld, La Forêt 9, 2014

© Julian Feeld, La Forêt 9, 2014

Julian Feeld, La Forêt 10, 2014

© Julian Feeld, La Forêt 10, 2014

Julian Feeld, La Forêt 14, 2014

© Julian Feeld, La Forêt 14, 2014

Julian Feeld, La Forêt 16, 2014

© Julian Feeld, La Forêt 16, 2014

Le travail de Julian Feeld, artiste au passeport bien tamponné (il a successivement habité au Venezuela, en Uruguay, au Brésil, au Canada, aux États-Unis, en Suisse, et maintenant en France) et aux évidentes qualités d’autodidacte (malgré une école de théorie du cinéma étant jeune, le reste est venu grâce à l’école de la vie), est au contraire plutôt orienté vers l’idée d’une osmose que vers celui d’une dualité. Car ici, il n’y a en réalité ni vainqueur, ni vaincu. Il n’y a qu’une entité unique. Avec un débit volubile, une voix apaisée, et un café allongé, Julian Feeld s’explique:

« Entre l’Homme et la Nature, je ne vois pas la séparation. Ma pensée est justement très ancrée dans le non-dualisme. Ça rejoint d’ailleurs un peu certains aspects de la pensée bouddhiste, le soufisme ou le christianisme extatique, des pensées dans lesquelles la question d’osmose ou de séparation ne se pose même pas. Depuis le début, c’est une question erronée. C’est séparer l’inerte du vivant. Le sexuel et l’asexuel. Le bouddhisme dit d’ailleurs que toute souffrance est née de discrimination. Distinguer le Mal du Bien, la fleur de lotus et la boue… La séparation est nôtre, et est fausse. C’est la cause de nos illusions, et donc de nos souffrances ».

Ainsi, le rôle de l’humain vis-à-vis de la Nature est minimisé, réduit à l’anecdotique, à la vanité narcissique et complaisante. Et ceci même lorsque le panorama implique la présence d’un être de chair au sein d’une création urbaine, ou bien lorsque le titre de la série « My Enemies Are Gone » pourrait implicitement indiquer la confrontation de ces deux entités:

« Pour moi, l’urbanisme est une extension du naturel. La séparation perçue est une séparation qui est en fait un narcissisme humain. On se croit capable de faire quelque chose d’antinaturel, alors que ce n’est pas le cas. Tout est forcément naturel. Nous ne sommes par exemple pas en train de détruire la planète: c’est la planète elle-même qui s’autodétruit à travers nous. Désespérément, on a envie de se dire destructeurs. Ce qui impliquerait aussi le pouvoir de créateur. C’est une sorte d’auto déification d’affirmer que l’on a ce pouvoir. C’est aussi pour ça que dans certaines de mes photographies, c’est difficile de distinguer s’il y a une forme humaine ou pas. »

Julian Feeld, Armée (My Enemies Are Gone), 2014

© Julian Feeld, Armée (My Enemies Are Gone), 2014

Julian Feeld, La Mode (My Enemies Are Gone), 2014

© Julian Feeld, La Mode (My Enemies Are Gone), 2014

Julian Feeld, La Première Pierre (My Enemies Are Gone), 2014

© Julian Feeld, La Première Pierre (My Enemies Are Gone), 2014

Dissimuler la forme humaine. Camoufler le corps dénudé dans un habitat terreux / ensablé / caillouté / herbé. En le faisant, toujours dans sa passionnante série « La Forêt », Julian Feeld pointe « la discrimination de l’œil » et la situation d’apartheid, presque, à laquelle est confronté n’importe quel élément dès lors qu’un corps humain se retrouve intégré au tableau:

« On me montre une image sans la chair: elle est neutre, j’arrive à la voir comme elle est. Mais dès que l’on y place une forme humaine, une démarche émotionnelle se met en place, et le sentiment de base est tronqué. C’est aussi ce que je veux montrer. »

En cachant le corps dans le décor, et en usant afin de créer sa photographie, d’une démarche qu’il juge lui-même assez étrange (« la plupart des modèles utilisés, je les ai rencontré un peu par hasard, on a bu un café 20 minutes, et la fois d’après ils posaient nus pour moi dans la forêt…»), Julian Feeld insiste encore une fois sur l’omnipotence de l’état de nudité, une thématique qui a fini par devenir au fil des années un véritable leitmotiv esthétique au sein de son travail.

Déjà, lors des shootings / happenings destinés à devenir les flyers de certaines soirées qu’il organisait avec son label aux tendances technoïdes deBonton (aujourd’hui inactif), les participants étaient invités à se présenter absolument nus sur les lieux (place de la Concorde, dans les couloirs du métro…). Aujourd’hui, dans son moyen-métrage « Soil », réalisé avec Mathilde Huron, qui narre la relation complexe entre une jeune adolescente de quinze ans et un SDF alcoolique à l’état de forme peu réjouissant, le coloris rosé de la chair sans couverture est encore bien présent. Cette obsession, le jeune photographe, DJ et cinéaste (dont on notera aussi le travail littéraire, lui qui a déjà fait paraître son roman « Even The Red Heron ») peine à lui donner une explication uniforme, mettant aussi bien en avant le côté purement instinctif de cet attrait (« je dois l’avouer, il y a parfois une démarche qui m’intéresse d’un point de vue sexuel »), le côté purement esthétique (« je suis un peu obsédé par ça »), et aussi la corrélation entre l’état de nudité et celle d’intégrité humaine, une idée globale sur laquelle Julian Feeld avoue être revenu depuis:

« Je pense que j’ai une vieille obsession avec l’honnêteté, et ce même si je ne sais pas si c’est encore présent maintenant. J’avais tendance à distinguer le vrai du faux, à être un peu arrêté à ce niveau-là. Mais j’ai fini par être bousculé par rapport à ces positions, et à me retrouver face à mes propres contradictions. À force de jeter mes illusions, j’ai fini par me libérer ».

Julian Feeld, Photogramme extrait du film 16mm SOIL, 2014

© Julian Feeld, Photogramme extrait du film 16mm SOIL, 2014

Julian Feeld, Photogramme extrait du film 16mm SOIL, 2014

© Julian Feeld, Photogramme extrait du film 16mm SOIL, 2014

Julian Feeld, Photogramme extrait du film 16mm SOIL, 2014

© Julian Feeld, Photogramme extrait du film 16mm SOIL, 2014

Julian Feeld, Photogramme extrait du film 16mm SOIL, 2014

© Julian Feeld, Photogramme extrait du film 16mm SOIL, 2014

C’est que depuis quelques années, et on sent que son discours en est profondément inspiré, Julian Feeld a découvert les bienfaits de la méditation, après avoir connu plus jeune des expériences plus ou moins heureuses avec le psychédélisme via substances non autorisées par la morale matérialisée sous la forme de lois. Désormais débarrassé de ces addictions néfastes (« à part le café, je prends plus rien! ») et improductives (« j’ai commencé à créer avant ma sobriété, mais il est clair que celle-ci a clarifié le canal de création. La drogue interrompt généralement ces moments-là »), Julian Feeld stimule l’éveil spirituel via des pratiques thérapeutiques et spirituelles, et cela est la base de son processus de fabrication:

« Mon travail de création commence toujours par un endroit viscéral. L’intellectuel sert plutôt à l’exécution. Mais j’essaye que ça ne naisse jamais de là, et ce même si je respecte des artistes comme Christian Boltanski qui semblent pouvoir faire naître leurs idées avec une démarche profondément théorisée. »

Spontanéité et théorisation. Nature et humanité. Feuillages couverts et corps dénudés. Littérature, photographie, dessin, cinéma. Chez Julian Feeld l’osmose est celle des idées, des êtres, des formats. Et plus globalement celle du monde.

Julian Feeld, Cancer 2, 2014

© Julian Feeld, Cancer 2, 2014

Julian Feeld, Cancer 4, 2014

© Julian Feeld, Cancer 4, 2014

Julian Feeld, Cancer 10, 2014

© Julian Feeld, Cancer 10, 2014

Julian Feeld, Grandfather / Blackwater, 2014

© Julian Feeld, Grandfather / Blackwater, 2014