Le photographe Jack Burman s’engouffre dans de nombreux sites à travers le monde comme des laboratoires médicaux, des églises et des catacombes, à la recherche de la mort. Né en 1949 au Canada, il vit et travaille à Toronto. Ses longues années de recherche et son travail photographique débutent en 1980. La série « The Dead » prend forme en présentant les restes humains qui ont été pour la plupart utilisés à des fins scientifique ou embaumés lors de rites religieux. Les images furent exposées au Canada et à l’étranger puis par la suite publiées dans un ouvrage en trois volumes du même nom.

Jack Burman capture sa rencontre avec le cadavre, objet dramatisé dans sa raideur cadavérique. Source de combinaisons esthétiques d’exception, il est une possibilité de receler les mystères de la vie. Le photographe place le spectateur dans le point ultime de sa finitude.

« Photographier après la mort; de photographier le cadavre proprement dit, de photographier la suite (…) il ne me semble pas que ce soit une image intolérable. Pour moi, je la juge beaucoup plus rassurante, pour l’esprit de celui qui la regarde, qu’une ancienne photographie. ». Francis Ponge

B!B!: Jack, peux-tu te présenter aux lecteurs de Boum! Bang!?

Jack Burman: Ancien ouvrier agricole, ancien camionneur, une thèse de doctorat sur Herman Melville, tennis, travail photographique à travers l’Amérique du Sud et du Nord, l’Europe, l’Asie du Sud, l’Asie de l’Est et des parties de l’Afrique.

B!B!:Tu te considères plus comme un photographe ou un photojournaliste?

Jack Burman: Comme un fabricant d’images.

B!B!: Comment le projet «The Dead» est-il né? Est-ce que c’était  professionnel ou surtout une approche très personnelle?

Jack Burman: J’ai franchi une ligne il y a quelques années. Aucun choix n’était impliqué.

B!B!: Le titre de la série n’est pas uniquement explicite. Peux-tu nous en dire un peu plus?

Jack Burman: Titre: le titre concret plus la dureté limpide de la monosyllabe anglo-saxonne égalent le son du travail en quelque sorte. Les chiffres romains, un chemin.

B!B!: Tu as également réalisé un livre en trois volumes nommé «The Dead». Peux-tu nous présenter cet ouvrage?

Jack Burman: Volumes I et II: des portraits datant de 1500 av. J.-C. à dans certains cas un jour ou deux avant. Volumes III: les sites et les lieux de tueries SS/Shoah, les années 30 et 40 en Allemagne, France, Autriche, République Tchèque, Pologne. L’épigraphe du livre est de Walter Benjamin: « The amount of meaning is in exact proportion to the presence of death and the power of decay ».

B!B!: Quelle est ta relation avec la mort?

Jack Burman: Plus le temps passe, moins je le sais.

Jack Burman

© Jack Burman

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B!B!: Où trouves-tu tous ces corps? Quelles ont été les réactions des personnes qui travaillaient sur ces lieux lors de tes demandes photographiques?

Jack Burman: Un ami de Budapest m’a conduit sur des sites en Hongrie. Mon dentiste sud-américain m’a amené dans une université en Argentine. Une amie canadienne qui a déménagé au Brésil et qui a épousé un médecin m’a conduit à Sao Paulo. Plus de nombreux conseils venant d’anatomistes sur les sites où j’ai travaillé ainsi que des lectures et recherches sur Internet. Le droit d’accès: des relations personnelles avec certains officiels, du soutien venant du gouvernement fédéral et des membres d’ambassades, toute communication dans la langue du pays – après quoi la plupart des « réactions » étaient chaleureuses et bienveillantes.

B!B!: Quel message souhaites tu transmettre à travers ce projet?

Jack Burman: La poussée et la présence du corps. La force du dommage et de la perte. La dureté et les mouvements du temps, sur et sous la peau. Le contact.

B!B!: La tabou de la mort est très présent dans certains pays, lesquels sont plus faciles d’accès pour photographier des cadavres?

Jack Burman: Essentiellement dans les pays catholiques: Pérou, Bolivie, Pologne, Argentine, Mexique, Hongrie, Brésil et Italie.

B!B!: Quelles ont été les réactions du public face à tes photographies?

Jack Burman: Certaines personnes tournent le dos à mon travail. Cela s’inscrit alors comme un enregistrement mineur à la clarté et à l’évidence des tirages. Les personnes qui récupèrent ces tirages ou les livres, dans leurs mains et chez eux – ceux que je connais – voient mon travail avec rigueur, avec désir.

B!B!: Tous ces corps figés dans la mort racontent des histoires. Quelle histoire est celle qui t’as le plus touché?

Jack Burman: « Katatonie – Germany c.1800 ». L’homme était le patient d’un asile psychiatrique qui a passé ses 13 dernières années figé dans une position accroupie, dans un état catatonique. Il est décédé vers 40 ans.

B!B!: Quel matériel photographique utilises-tu?

Jack Burman: Deux chambres photographiques grand format, des objectifs Rodenstock et Schneider, des plans-films.

B!B!: Peux-tu nous expliquer la prise de vue avec un cadavre?

Jack Burman: C’est un travail de proximité. Habituellement on me laisse seul avec le corps. Je le fais pour respirer. Cela arrête le temps.

B!B!: Peux-tu nous en dire plus sur le travail de composition que tu souhaites apporter à ces images?

Jack Burman: Les pores, les mèches de cheveux, les cils, l’immobilité desséchée et la dureté émaillée, l’humidité, la lumière oblique dans l’obscurité.

Jack Burman

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B!B!: Avais-tu une idée précise du résultat photographique avant de te rendre sur tous ces lieux?

Jack Burman: Vous laissez le travail venir à vous. Vous travaillez à proximité pour le recevoir.

B!B!: Est-ce que travailler si proche de la mort et des cadavres a changé quelque chose dans ta perception de la vie?

Jack Burman: À quel point tout ceci est proche et entier.

B!B!: Quelle photographie te touche particulièrement dans cette série?

Jack Burman: « Brazil #13 », « Katatonie – Germany c.1800 », « Kabyle ». Et encore bien d’autres. Les photographies parlent d’elles mêmes.

B!B!: Un projet en cours ou à venir?

Jack Burman: Le prochain livre. Les prises de vues sont presque terminées. Voici le sous-titre: [Fetishes, simulacra, monstrosities, oddities, Präparaten, cadavers, momias, criminals, torture instruments, the executed, burial grounds, funerary masks, bone reliquaries, altars, charnel-houses].« Simulacra » comprend certains modèles de parties du corps ou de processus chirurgicaux, comme ces magnifiques objets en cire de l’ancienne collection du Musée d’Anatomie Delmas-Orfila-Rouvière à Paris, ainsi qu’un superbe modèle du diable qui bouge. « Präparaten » est le mot allemand pour designer les spécimens anatomiques. J’aime ce mot et les collections anatomiques allemandes avec lesquelles j’ai travaillé. « Momías », momies en espagnol. J’aime le mot, et la région du Pérou où j’ai travaillé avec les momies du 16ème siècle.

B!B!: Quelles sont tes limites photographiques face à la mort?

Jack Burman: La mort est évidemment cette zone avec très peu de limites, peut-être aucune. Je ne suis pas un photographe de guerre ou de police, donc je ne vais pas là où je peux photographier les meurtres. Sinon, comme vous pouvez peut-être le remarquer dans le sous-titre de mon prochain livre, je possède très peu de limites dans mon travail.

Jack Burman

© Jack Burman

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B!B!: Les chroniqueurs de Boum! Bang! ont pour habitude de terminer leurs interviews par une sélection de questions issues du questionnaire de Proust. En voici quelques-unes librement adaptées:

B!B!: Un photographe préféré?

Jack Burman: Trois. Diane Arbus, Robert Frank, Joel-Peter Witkin.

B!B!: Un livre préféré?

Jack Burman: William Faulkner: « Absalon, Absalon! ».

B!B!: Ta chanson du moment?

Jack Burman: Geeshie Wiley: « Skinny Leg Blues » et Haley Rinehart qui reprends « Creep » avec Postmodern Jukebox.

B!B!: Un artiste que tu souhaites rencontrer de son vivant?

Jack Burman: Personne ou peut-être Le Caravage.

B!B!: Ta qualité préférée chez une personne?

Jack Burman: Cela varie. Les gens varient.

B!B!: Si tu devais changer de métier, lequel?

Jack Burman: C’est trop tard pour ça. Il était trop tard depuis le début.

B!B!: Quel don aimerais-tu avoir?

Jack Burman: Aucune idée, pardon.

B!B!: Ton idée du bonheur?

Jack Burman: Tennis gagnant d’un revers sur le cours ou la relecture du livre « Molloy » de Samuel Beckett.

B!B!: Comment souhaiterais-tu mourir?

Jack Burman: Direct, sombre, abîmé, criblé de lumière.

B!B!: Ton poète favori?

Jack Burman: Emily Dickinson.

B!B!: Ta devise?

Jack Burman: Cela ne peut être connu que de moi.

B!B!: Et pour terminer, si je te dis Boum! Bang!, tu me dis?

Jack Burman: Grace dans « Bang Bang (My Titan Shot Him Down) ».

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