Dwayne Coleman est un jeune artiste basé à Londres. Skelebrities, projet parallèle à son travail de peintre, est axé sur la relation paradoxale entre mortalité (skeleton signifiant squelette) et célébrité (celebrity).

Parcourant de son stylo les clichés de notre culture, que ce soient de simples mannequins posant pour des magazines ou des portraits de figures emblématiques, Dwayne Coleman inverse le rapport de profondeur des images qu’il visite. En surimposant le squelette à des corps affichés (voire exhibés), l’artiste questionne la photographie d’une façon qui n’est pas sans rappeler les propos de Roland Barthes dans La Chambre Claire: « Car la mort, dans une société, il faut bien qu’elle soit quelque part; si elle n’est plus (ou est moins) dans le religieux, elle doit être ailleurs: peut-être dans cette image qui produit la mort en voulant conserver la vie. » Car après tout, à quoi sert le cliché, si ce n’est à documenter l’instant présent avant qu’il ne soit passé?

¹ Encre, chair et os.

Dwayne Coleman, Skelebrities 2Dwayne Coleman, Skelebrities 2 ©

Ce dont il est question ici, donc, c’est de la mortalité des stars. L’artiste aborde ce thème à partir d’images qui ne sont pas prises par lui.  Il importe de noter que Dwayne Coleman, peintre, fait aussi des photos et qu’il lui serait donc tout à fait possible de mettre à jour les squelettes dans ses propres photos. Cela tient à sa démarche même. Il s’en explique dans une phrase qui sonne de prime abord comme une excuse mais qu’il faut plutôt entendre comme un avertissement:  « Photography in these mixed media illustrations are not owned by me, neither do I have the rights. » (« Les photographies de ces illustrations ne m’appartiennent pas, je n’en ai pas non plus les droits »). Ainsi, la photographie ici n’est elle pas à observer comme documentation de l’intime (les photos des 90 ans de tata Gisèle par exemple) ni comme geste exclusivement personnel. Il s’agit de photographies autres. C’est-à-dire à la fois prises par d’autres (photographes re-connus tels Richard Kern, Tim Barber ou Juergen Teller) et faites pour tous les autres, ces images tendant vers l’universel. La mort est notre bien commun, le droit en est partagé.

Dwayne Coleman, PHOTOGRAPH13, selected photos vol.2, 2011Dwayne Coleman, PHOTOGRAPH13, selected photos vol.2, 2011 ©
Dwayne Coleman, Sasha Grey Amish, Skelebrities, ink on photo by Richar Kern for Vice Magazine, 2011Dwayne Coleman, Sasha Grey Amish, Skelebrities, ink on photo by Richar Kern for Vice Magazine, 2011 ©
Dwayne Coleman, Sasha Grey Buckels, Skelebrities, ink on picture by Richard Kern for Vice, 2011Dwayne Coleman, Sasha Grey Buckels, Skelebrities, ink on picture by Richard Kern for Vice Magazine, 2011 ©
Dwayne Coleman, Sasha grey netting, Skelebrities, ink on photo by Richard Kern for Vice Magazine, 2011Dwayne Coleman, Sasha Grey netting, Skelebrities, ink on photo by Richard Kern for Vice Magazine, 2011 ©

Il faut donc sortir le propos de l’artiste d’une logique de dénonciation ou de pure mise à jour accusatoire pour le placer dans le propos plus général de l’histoire de l’art — voire dans le courant particulier des vanités dont le message est de méditer sur la nature passagère et vaine de la vie humaine face à la mort qui guette. Pour revenir aux photos des 90 ans de tata Gisèle dont on pensait qu’elles étaient heureusement moins glauques, Hervé Guibert dirait qu’elles ne sont pas si loin du geste de Dwayne Coleman:

« Alors les photos de famille restent là, dans leurs petits cercueils de carton, et on peut les oublier, elles sont comme des croix plantées, elles appellent le plaisir mélancolique. Quand on ouvre le carton, aussitôt c’est la mort qui saute aux yeux, et c’est la vie, toutes les deux nouées et enlacées, elles se recouvrent et elles se masquent. » Hervé Guibert, L’image fantôme.

Dwayne Coleman, Sasha grey skel Bath, Skelebrities, ink on photo by Richard Kern for Vice Magazine, 2011Dwayne Coleman, Sasha Grey skel Bath, Skelebrities, ink on photo by Richard Kern for Vice Magazine, 2011 ©
Dwayne Coleman, Sasha Grey Skel tie, Skelebrities, ink on photo by Richard Kern for Vice Magazine, 2011Dwayne Coleman, Sasha Grey Skel tie, Skelebrities, ink on photo by Richard Kern for Vice Magazine, 2011 ©
Dwayne Coleman, Stone guy, Skelebrities, 2011Dwayne Coleman, Stone guy, Skelebrities, 2011 ©
Dwayne Colemann, Agnes Gund by Juergen Teller, Skelebrities, ink on photography 2011Dwayne Colemann, Agnes Gund by Juergen Teller, Skelebrities, ink on photography 2011 ©
Dwayne Coleman, Richard Serra by Teller, Skelebrities,  ink on photography, 2011Dwayne Coleman, Richard Serra by Teller, Skelebrities,  ink on photography, 2011 ©
Dwayne Coleman, Skelebrities 1Dwayne Coleman, Skelebrities 1 ©
Dwayne Coleman, Skelbrities 3Dwayne Coleman, Skelbrities 3 ©
Dwayne Coleman, Skelebrity 4th3, SkelebritiesDwayne Coleman, Skelebrity 4th3, Skelebrities ©

L’universel, dans le projet Skelebrities, peut être recentré autour de trois thèmes majeurs: la féminité, la célébrité, le canon. La mise à jour du squelette est subversive. L’artiste va chercher sous la pellicule et sous la chair le symbole de la mortalité.

La féminité d’abord, ce corps sacré parce qu’essentiellement lié à la vie (la mère nature, source de vie) est représentée ici sous les traits de mannequins principalement jeunes et souvent dénudés. La forme féminine est suggestive: Sacha Grey, l’un des seules modèles nommés par l’artiste, est une actrice américaine de films X, représentante d’un mouvement alternatif dans l’industrie pornographique.

La célébrité ensuite, car dans l’ensemble de la série Skelebrities on trouve six noms répartis sur deux niveaux: les producteurs et les sujets des clichés. Des questions se posent dans ce travail de palimpseste: choisir de tracer de nouveaux contours sur les réalisations d’un artiste connu est-ce nier son travail ou lui rendre hommage? L’artiste prend pour objet, au même niveau, une actrice porno (certes reconnue), une philanthrope américaine, présidente émérite du MOMA (Agnès Gund) et un artiste minimaliste mondialement connu (Richard Serra) et révéler la nature osseuse de leur structure. Est-ce là une façon de les mettre sur un même plan en accusant une vanité commune et propre à leur aura médiatique partagée?  Ou plus largement une façon de reconnaitre la part mortelle en chacun d’eux, de chacun de nous?

Le canon enfin. Dans cette série de photos retravaillées, une exception: Stone Guy (Le mec en pierre). Quel sens y a-t-il à mettre un jour le squelette d’une statue sur une photo puisque, malgré son aspect, la statue de forme humaine n’a pas la mécanique sous-cutanée de son modèle? Ce cliché, unique dans la série, est pourtant primordial à l’appréhension du geste de Dwaye Coleman: il révèle qu’il ne s’agit pas de dénoncer ou de mettre à jour la mortalité d’un sujet particulier (qu’il soit emblématique ou anonyme). La statue, prise en photo et retracée est en effet comme l’incarnation du geste artistique: tracer, graver, façonner pour nier l’inéluctable mort du sujet.

Dwayne Coleman, Skelebrity 4th2, SkelebritiesDwayne Coleman, Skelebrity 4th2, Skelebrities ©
Dwayne Coleman, Skelebrity 4th1, SkelebritiesDwayne Coleman, Skelebrity 4th1, Skelebrities ©
Dwayne Coleman, Granny, Skelebrities Dwayne Coleman, Granny, Skelebrities ©
Dwayne Coleman, TimBarber, SkelebritiesDwayne Coleman, Tim Barber, Skelebrities ©

Dwayne Coleman, Skelebrities Dwayne Coleman, Skelebrities ©

Pour finir, nous vous offrons un bonus musical avec Matt Elliott dont la chanson « Dust, Flesh and Bones » a inspiré le titre de cet article:

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