Le silence, et pourtant le bruit. L’immobilité, et pourtant le mouvement. Le futur, et pourtant le présent. L’Américain Daniel Arsham, natif de Cleveland mais résident new-yorkais, cultive l’art du paradoxe et de la contradiction complémentaire, et croise sculpture, dessin, performance et architecture au sein d’un travail inscrit dans l’interrogation des logiques spatiales et temporelles. Pour la neuvième fois en huit ans, le plasticien aux collaborations multiples (avec le chorégraphe Merce Cunningham, avec le très « happy » Pharrell Williams, avec le designer Hedi Slimane, avec le groupe de nu-disco Chromeo…) expose actuellement au sein de la Galerie Perrotin et, par le biais de l’exposition, « The Future is Always Now ». Il y envisage un site archéologique fantasmé au sein duquel demeureraient, vétustes et abandonnés, les résidus anciens d’un orchestre complet d’indie rock classique (guitare, batterie, clavier micro et pied), mais sans musiciens humains pour en faire s’échapper le son.

Daniel Arsham, Vue de l'exposition « The Future is Always Now »Daniel Arsham, Vue de l’exposition « The Future is Always Now », Galerie Perrotin, Paris, 12 juin – 26 juillet 2014 © Photo: Claire Dorn, Courtesy Galerie Perrotin

Ici, et comme lors de ses démarches précédentes (il avait déjà reproduit sous le même format des pellicules de cinéma, des téléphones, des ballons de football…), le travail de Daniel Arhsam, muet et effroyablement fixe, transpire au premier regard le silence assourdissant. C’est que ces sculptures représentatives d’un réel falsifié, sont construites dans des matériaux issus de l’origine (poussière de roche glacière, fragments de quartz rose, métal et cendres volcaniques…), et paraissent résider dans l’espace totalement blanchi de la salle de Bal depuis des millénaires. C’est comme si la ville de Pompéi avait été engloutie par le magma volcanique au crépuscule des années 2010, et à la veille d’un concert d’Arcade Fire, de Foals, ou d’Arctic Monkeys. La destruction des idoles, mais par le biais de la lave.

Une série de pneus cloués au mur, et constitués de la même matière, évoque pour sa part les tournées incessantes et désormais terminées, en même temps qu’une idée, encore paradoxale, de mouvement particulièrement prononcé. Et parce que l’érosion du temps et le massacre du présent ne tiennent pas compte des tendances et des époques, on pourra voir aussi, dispersées ça et là, quelques représentations de cassettes audio, de CD, de vinyles, de baladeurs cassettes. Des gouaches sur mylar, aussi, montrent des clichés montrant ces objets issus d’un passé manifestement révolu.

Daniel Arsham, de gauche à droiteDaniel Arsham, de gauche à droite: Rose Quartz Eroded Tire, Fragments de quartz rose, poussière de marbre, hydrostone, 75 x 75 x 25 cm,n 2014 & Glacial Rock Eroded Tire, Poussière de roche glacière, poussière de marbre, hydrostone, 75 x 75 x 25 cm, 2014 & Obsidian Eroded Tire, Fragments d’obsidienne, verre dépoli, hydrostone, 75x75x25 cm, 2014 & Steel Eroded Tire, Fragments de métal, verre volcanique, hydrostone, 75 x 75 x 25 cm, 2014 & Glacial Rock Eroded Hollow Guitar, Poussière de roche glacière, fragments de marbre, 105x38x7,5 cm, 2014 © Photo: Claire Dorn,  Courtesy Galerie Perrotin 
Daniel Arsham, Steel Eroded TireDaniel Arsham, Steel Eroded Tire, Fragments de métal, verre volcanique, hydrostone, 76x76x25 cm, 2014 © Courtesy Galerie Perrotin
Daniel Arsham, Obsidian Eroded WalkmanDaniel Arsham, Obsidian Eroded Walkman, Fragments d’obsidienne, verre dépoli, hydrostone, 16,5x18x7,5 cm, 2014 © Courtesy Galerie Perrotin

Les objets, comme les photographies de ces objets, évoquent l’absence. On pourrait penser à la saga « Alien » et son esthétisme tribal, SF et spatio-futuriste, qui confronte ses personnages humains à une civilisation d’hier tombée en désuétude. On devra forcément évoquer aussi le travail pionnier du français Bertrand Lavier et son musée faussement archéologique, mis en scène il y a deux années au Centre Pompidou, qui présentait lui aussi des objets issus d’un quotidien banalisé dans un environnement initialement réservé à l’exposition d’objets dit « artistiques » (un kayak accidenté, une planche de skateboard, ou bien sûr, le fameux « Teddy », cet ours en peluche soclé et exposé comme une création étrange et primitive).

Mais l’immobilisme, très vite, s’anime et dépasse la vision suggérée du réel, ressuscité par le biais de l’œil et de l’imagination forcément influencée du spectateur, trop machinalement habitué à l’attitude convenue de ces objets cabossés pour ne pas les faire revivre de manière peut-être plus vivace encore. On croit alors entendre les riffs des guitares, les tambourinements de la batterie, les émanations aigües d’un clavier synthétique, les lyrics criards d’un être exalté hurlés dans l’embouchure ovale du micro. L’orchestre est désormais de nouveau dans le présent. Les repères temporels se dégradent de la même manière que le sont les enceintes Marshall qui complètent l’espace, et rappellent une évidence: ici, et comme dans la vraie vive, le présent est déjà sur le point d’appartenir au futur, faisant, dans la logique immuable des choses, office de passé. Et il sera inutile de compter sur les photographies ou les enregistrements numériques pour le faire renaître: il n’y aura pour cela que la force de l’esprit, et les efforts de la mémoire enjoliveuse.

Daniel Arsham, Glacial Rock Eroded Hollow GuitarDaniel Arsham, Glacial Rock Eroded Hollow Guitar, Poussière de roche glacière, fragments de marbre, hydrostone, 106,5x38x7,5 cm, 2014 © Courtesy Galerie Perrotin
Daniel Arsham, Rose Quartz Eroded GuitarDaniel Arsham, Rose Quartz Eroded Guitar, Fragments de quartz rose, poussière de marbre, hydrostone, 99x33x6,5 cm, 2014 © Courtesy Galerie Perrotin
Daniel Arsham, Obsidian Eroded KeyboardDaniel Arsham, Obsidian Eroded Keyboard, Fragments d’obsidienne, verre dépoli, hydrostone, 39,5x133x12,5 cm, 2014 © Courtesy Galerie Perrotin 

Daniel Arsham, « The Future is Always Now »
Exposition à la Galerie Perrotin

76 rue de Turenne, 75003 Paris
Salle de Bal

jusqu’au 26 juillet 2014

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