Début avril, j’envoyais ce qui suit à l’intention de l’Atelier W :

Mais vous êtes qui, W ?

Un garage à Pantin, avenue Weber, c’est-à-dire dans une rue. Un garage qui a connu des voitures, les a abritées, travaillées. Un étage avec des séparations où les artistes du moment, locataires, sont installés. Il fait chaud en haut l’été, froid partout l’hiver. Des radiateurs électriques se promènent. En bas l’espace d’exposition et la cuisine, le micro-ondes, le stockage, la poubelle, l’autre issue, des toilettes. Des toilettes en haut aussi. Des amis, Arts déco et Beaux Arts de Paris pour commencer. Cette engeance-là mais. Aujourd’hui plus du tout, autrement, le temps est passé. Une organisation, un collectif, des singularités. Des règles. De l’espace pour artistes. La possibilité d’accueillir, une histoire d’hospitalité, un jeu. L’ancrage Grand Paris, les grandes galeries de Pantin. Aubervilliers, la pluie, la circulation, les voisins. Faire venir les voisins. Ne pas se leurrer, changer de pratique, et quelle pratique. Chercher ensemble, qui, quoi. Se séparer. Des murs, des histoires, des archives. Une porte pétée.

C’était oublier à quel point envoyer la balle implique de jouer. Réponse vers le 10 avril:

Petit texte de Céline  Notheaux

W, qui êtes-vous ? Toujours cette même question qui revient et je dois dire que maintenant ce qui m’intéresse c’est de faire W plutôt que d’encore le raconter. On a vu que l’exégèse de W nous envoie dans les tunnels digressifs ornés de miroirs complaisants et W, W qui se répète en échos incantatoires multipliant les arches retournées du double V initial dans un certain vertige ; cela fait une belle promenade mais je veux plus. On a aussi écrit de jolis textes sur le sujet. On pourrait juste copier-coller. Mais je crois qu’on veut tous un peu plus.
W se déploie et se rétracte, il se déforme et se transforme.
C’est dans ce mouvement que W existe.

Le mail d’invitation que nous avons envoyé
Bonjour à tous·tes,

on espère que ce mail vous trouve en bonne forme.
Nous avons une proposition à vous faire, initiée par un appel de Clare Mary Puyfoulhoux.
Il s’agit de mettre en place une exposition collective chez soi, réalisée à partir des œuvres plus ou moins reproductibles que nous aurons conçues et que nous nous serons envoyé.e.s par mail.

Si vous voulez bien participer, merci d’envoyer confirmation à wladresse@gmail.com.
Bises

L’équipe de W.

Donc, les W, qui sont des gens, se sont assemblés comme ils en ont l’habitude, malgré les kilomètres, et ils ont pensé à faire. Un mot leur est venu, celui bien vu d’UBIQUITAIRE. Et en un temps record ils ont fait un geste non pas recyclable, mais ré-appropriable, qui ressemblait à la fabrique d’une langue. Esperanto-W. Si je tends la main et que je dis vert, ton miroir me renvoie quoi ? Chacun a conçu donc comme il pouvait une pièce. Chacun était onze, ils auraient pu être plus, peuvent encore l’être, tout dépend de ce qu’on entend par temps, pratique, oeuvre, exposition. Fin avril, la somme des pièces, telle que traduite par chacune des onze mains, ferait exposition qui serait onze, réunissant onze versions de onze propositions, rassemblées en un soir sur internet, depuis les écrans de Bruxelles, Paris, Washington, Saint-Denis de la Réunion, pour le jeu du vernissage. Protocole, oeuvre, manifeste, geste, phonème, onomatopée, injonction, prière, parole. Mais qui, et alors quoi ? Les quelques têtes rassemblées sur les fenêtres des espaces d’hospitalité virtuelle du 23 avril 2020 se demandaient cela: qui avait fait quoi, et où, que regarder, quoi penser, comment dire, rester encore, et en silence, allumer la caméra, le micro, une cigarette? Ambiance malaise sauf pour les habitués, et même, puisque l’image d’Instagram n’était pas la même que celle de jitsi qui parfois nous montrait des bras tenant des téléphones, reliés à des oreilles par câble. Ambiance vernissage et bières, des visages heureux de se retrouver, ambiance élective, presque famille, quand la mère de l’amie qui ne fait pas les vernissages puisqu’elle ne vit pas à Paris, a le visage animé de l’intérêt de ceux qui aiment. Ce que l’immatériel, qui est alors le seul espace où faire communauté, révèle, tient à ceci: W n’est pas l’atelier. W n’est pas avenue Weber. W n’est même pas la totalité de ses membres, satellites, résidents. W est une force qui s’incarne, n’existe qu’en faisant, et surtout pas où on l’attend. Il s’agit de s’emparer du plus simple, de l’immédiat, de ce qui est, toujours, W fait cela, sent et cherche à rendre, fait pour dire, dit faisant, et sans à priori, sans dispositif stérile. Dans les définitions qui ont été proposées de W, la formule : une communauté qui s’ignore. Je dis pire encore: un magma, une attraction, un élan, un sillage. On veut s’y baigner.

ubiquitaire, Centre National des Ressources Textuelles, capture d’écran, Clare Mary Puyfoulhoux

Clement Roche, LGC Production 20200417 Tournesol (La main sale), exposition ubiquitaire, Atelier W

OLIVIA LAIGRE, Paysage d’été , 2020, Papier découpé et teint avec du thé

A l’origine donc, un appel, mien: Mais qui es-tu, W ? Puis une réponse en tangente dont s’emparent vingt-deux mains. L’essentiel du dispositif réside dans l’adresse: je t’invite à venir me chercher, j’invite ta main à faire écho, tissons. Les réponses ont été conservées. De cette première étape, il y a trace et elle a forme d’oeuvre, de protocole, d’invitation, de carte postale, d’interrogation: que vous faire faire depuis chez moi, avec ce qui est à moi ? Comment casser les parois ? Et si UBIQUITAIRE est réponse à ma question du qui, elle dit surtout en quoi: attente, équilibre, délicatesse, poésie, strate, simplicité (degré zéro ou moindre geste mais précis, habité).

Une fois le dernier sucre posé, exercer une pression sur la pierre d’angle de la première strate pour remodeler le mur sans le détruire.

Peu importe le médium d’ailleurs, la forme, la langue, la complexité du geste en partage, il s’entend toujours ouvert. Que fait l’artiste confiné ? Un mur de sucre (Judith Espinas). Comment collabore-t-il ? En demandant à voir d’autres murs de sucre. Vient ensuite la mise en partage, la traduction, le rendu (et il faut entendre que ce geste s’inscrit au sein d’une entité, W, qui connait l’époque de sa reproductibilité technique, qui pense et investit l’archive), le plaisir que l’on ressent de la mise en partage, la liberté de la formulation. C’est d’ailleurs là, derrière l’écran malaisé du vernissage, que j’ai compris, ou plutôt senti le plaisir que chacun avait eu à investir l’espace de l’autre, à se travestir pour se trouver, à explorer; là que le terme irréductible est apparu. W refuse de répondre à ma question parce que W ne se circonscrit pas, parce que W est tout à la fois lieu, âme, corps, geste, parce que W n’est rien d’autre que quelques amis fraichement diplômés il y a dix ans qui ont besoin d’un espace pour pratiquer, parce que c’est l’avenue Weber, parce que c’est la possibilité de faire, de profiter ensemble et de faire profiter, avec la force de qui n’est pas seul, parce que peut-être que l’école leur a précisément appris cela, et peut-être bien malgré elle, que le geste d’abord, le qualificatif après. Et c’est sur cette pierre d’angle-là que j’exerce une pression: pas artistique, pas politique, pas confiné, pas esthétique, pas savant, pas artisan, même si tous ces termes touchent et parlent de points qui font constellation autour du geste, de lignes auxquelles il répond. D’ailleurs, et ça se voit, il m’est impossible de circoncéferer ou de circonvoluer  W et / ou Ubiquitaire; immanquablement, la réponse intitale de Céline Notheaux me rattrape:

W se déploie et se rétracte, il se déforme et se transforme.
C’est dans ce mouvement que W existe.

Rien à dire donc, sur W et / ou Ubiquitaire, qui ne soit déjà, et rien qui ne soit moins bien en mots que ce qui a été et qui est. C’est bien d’ailleurs le tour que me joue Julia Gault dont le geste, outre sa force poétique (l’exposition ne peut pas avoir lieu en murs dédiés, on demande de l’héberger pour la partager ensuite en écran, racontons-là, tirons une fable monumentale de ces conditions étriquées)(pli, repli, dépli: un choeur prend forme avec les proposition de Céline Notheaux, de Laure Wauters et celle d’Anne-Sophie Coiffet), est une oeuvre en mots qui me dépasse. Et ce constat me suit partout, je n’ai de cesse de jouir de ce que je vois tout en ne trouvant rien à dire pour en finir.

CHAPLIS
Prenez une feuille A4 blanche.
Faites lui 10 plis.
Portez le résultat comme un chapeau.
Prenez une photo portrait noir et blanc.

Chez moi c’est donc un livre, un bouquet, l’attente, motif, forme. Chez moi c’est de la photographie, une étagère qui en fait est une boîte, chez moi c’est quand je rentre et sors de mon écran. Chez moi c’est chez vous si vous voulez, il n’y a pas de cloisons; tout au plus servent-elles, fondues, à adoucir le goût du café.

Expo-oeuvre Ana Braga, Ubiquitaire, Atelier W

e c Ubiquitaire version Ana Braga, Atelier W confiné, avril 2020

visite de l’exposition d’Ana Braga, Ubiquitaire, Vernissage, 23 avril 2020, Atelier W confiné, capture d’écran Clare Mary Puyfoulhoux

Ubiquitaire version Judith Espinas, Atelier W confiné, avril 2020

Ubiquitaire version Laure Wauters, Atelier W confiné, avril 2020

Ubiquitaire version Clément Roche, Atelier W confiné, avril 2020

Ubiquitaire version Céline Notheaux, Atelier W confiné, avril 2020

Ubiquitaire version Catherine Radosa, Atelier W confiné, avril 2020

Ubiquitaire version Olivia Laigre, Atelier W confiné, avril 2020

Ubiquitaire version Julia Gault, Atelier W confiné, avril 2020

Ubiquitaire version Anne-Sophie Coiffet, Atelier W confiné, avril 2020

Ubiquitaire version Lucie Douriaud, Atelier W confiné, avril 2020

Ubiquitaire version Fanny Châlot, Atelier W confiné, avril 2020

visite de l’exposition de Fanny Châlot, Ubiquitaire, Vernissage, 23 avril 2020, Atelier W confiné, capture d’écran Clare Mary Puyfoulhoux

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