Les peintures d’Apolonia Sokol appartiennent à cette vague figurative qui fait du corps un outil de revendication. Pour autant, ce ne sont pas des chairs vivantes et détaillées qui viennent distinguer l’identité des protagonistes. Les membres sont longilignes, plutôt maigres, géométriques, et remplissent parfaitement l’espace immatériel du cadre. Dans une aspective légèrement cartophilique, ces personnes dégagent une frontalité qu’on pourrait rapprocher de l’iconographie égyptienne : leurs corps sont hiératiques, exempts d’érotisme en dépit du cadrage serré. Même nus, ils ne sont pas charnels.

Médée – Huile sur toile, 195 x 114 cm © courtesy de la galerie THE PILL & Apolonia Sokol

Médée – Huile sur toile, 195 x 114 cm © courtesy de la galerie THE PILL & Apolonia Sokol

Marine & Max, 92 x 65 cm, huile sur toile, 2019. © courtesy de la galerie THE PILL & Apolonia Sokol

Marine & Max, 92 x 65 cm, huile sur toile, 2019. © courtesy de la galerie THE PILL & Apolonia Sokol

The Other and I, Huile sur toile, 92 x 65 cm © courtesy de la galerie THE PILL & Apolonia Sokol

The Other and I, Huile sur toile, 92 x 65 cm © courtesy de la galerie THE PILL & Apolonia Sokol

Plutôt que de faire poser le modèle devant soi (à l’ancienne), Apolonia utilise les photographies de son entourage, prises au moment opportun, au right time de soirées hautes en couleurs. Ce qui l’entoure l’attire. Originellement réservé aux riches et aux puissants, le portrait en buste est ici récupéré pour des personnalités aussi importantes que marginales. Transfigurés par la peinture, ces êtres nourrissent leur propre personnage. Si Alberti attribue la naissance de la peinture à Narcisse, admirant son reflet à la surface de l’eau, c’est que l’image de soi se rapporte à un autre fantasmé. Car, pour paraphraser Elisabeth Lebovici : « L’intime est aussi une dimension imaginaire ». Ce paradoxe d’un moi personnel qui s’exprime à travers un espace impersonnel est décrit par Deleuze comme « paradoxe du sens intime ». « Mon existence ne peut jamais être déterminée comme celle d’un être actif et spontané, mais d’un moi passif qui se représente le Je, c’est-à-dire la spontanéité de la détermination, comme un Autre qui l’affecte ». Les portraits d’Apolonia, précisément, sont ceux de personnes indifférentes et synthétisées dans un espace métaphysique. Seules ou en duo, elles ont cette force nonchalante des stars contemporaines du tout et du rien, hissées au rang d’icônes dont elles tiennent leur attitude sereine et tranquille. Leurs mains sont fines, comme celles des Annonciations de l’École siennoise. Leurs membres, minces et rigides, s’allongent dans l’espace comme les colonnes d’un temple. La dévotion pour les sujets représentés est ainsi celle de la fascination-répulsion exercée par les peintures byzantines. Et à chacun de régner en maître dans son espace artificiel.

Avec une esthétique cross-gender ni vindicative ni provocante, ces toiles frappent néanmoins. Parmi elles, beaucoup de portraits de femmes, ni muses ni muselées, règnent de leur corps glorieux. Insolentes et collectives, elles n’ont rien d’un objet sexuel mais réparent quelque peu leur absence trop sentie dans l’histoire de l’art. En effet, la peinture est fraîche mais héritière du passé. Les références fourmillent dans chacune des compositions, avec des poses tributaires de Gustave Courbet, Douanier Rousseau, Edvard Munch ou encore Christian Schad et Artemisia Gentileschi. De plus, l’artiste reste attachée à une manière de peindre assez traditionnelle. Une assistante l’aide à l’atelier (où plusieurs toiles sont en cours) et elle-même rappelle l’importance du travail de la peinture à l’huile, apposée couche par couche pour donner de la consistance à sa couleur. En résultent des gammes assez tranchées, en aplats bien que matiérées, qui viennent auréoler le sujet principal.

À l’Ecole Nationale Supérieure des Beaux-Arts, Apolonia passe par tous les ateliers (Alberola, Boisrond, Cognée) et se nourrit de tout ce qui s’offre à elle. Inspirants aussi sont ses différents lieux de vie : Danemark, Pologne, Etats-Unis. Avec une appétence pour les productions des autres, elle ne conçoit pas l’artiste comme un loup solitaire. Prédominent plutôt le groupe et les échanges entre les créations. On ne s’étonnera donc pas de voir abordé le thème du clan, de la tribu, voire du Sabbat des sorcières dans de grandes compositions. Cet esprit de groupe qui rêve d’un monde meilleur, c’est aussi l’âme slave, cette âme mélancolique qui met le monde à sa botte.

Dina, 92 x 65 cm, huile sur toile, 2019 © courtesy de la galerie THE PILL & Apolonia Sokol

Dina, 92 x 65 cm, huile sur toile, 2019 © courtesy de la galerie THE PILL & Apolonia Sokol

Galice, 92 x 65 cm, huile sur toile, 2019. © courtesy de la galerie THE PILL & Apolonia Sokol

Galice, 92 x 65 cm, huile sur toile, 2019. © courtesy de la galerie THE PILL & Apolonia Sokol

Laura Na, 92 x 65 cm, huile sur toile, 2019. © courtesy de la galerie THE PILL & Apolonia Sokol

Laura Na, 92 x 65 cm, huile sur toile, 2019. © courtesy de la galerie THE PILL & Apolonia Sokol

Sabbath, Huile sur toile, 400 x 200 cm © courtesy de la galerie THE PILL & Apolonia Sokol

Sabbath, Huile sur toile, 400 x 200 cm © courtesy de la galerie THE PILL & Apolonia Sokol

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