Emilie Rouge est une jeune artiste âgée de 24 ans. Elle vit et travaille à Paris. Diplômée en 2011 du secteur cinéma d’animation de l’École nationale supérieure des Arts décoratifs de Paris, son univers se développe à travers l’illustration, le dessin, la peinture et le film d’animation. En 2009, un échange à Chicago va jouer un rôle essentiel dans l’évolution de son travail. On sent dans ses images l’inspiration de la Bande-dessinée américaine comme celle de Chris Ware, Charles Burns ou Robert Crumb. C’est également de ce voyage que date l’utilisation de l’anglais pour ses textes.

Emilie Rouge, Another Castle, 65x50 , encre de chine, 2012 Emilie Rouge, Another Castle, 65×50 , encre de chine, 2012 ©
Emilie Rouge, Obviously, 10,50x29,7, encre de chine, 2012 Emilie Rouge, Obviously, 10,50×29,7, encre de chine, 2012 ©

Si ces textes peuvent avoir quelque chose de solennel et de sentencieux dans la mesure où ils avertissent leur lecteur des désillusions que la vie peut apporter, ce sérieux est brisé par le niveau de langage qui est celui du langage parlé: « Again, none of this is fair », « Nothing can change, and it’s quite sad ». L’anglais lui-même est au service de cette prise de recul à laquelle est invité le spectateur. Emilie Rouge cultive aussi l’effet de distance et le second degré en fragmentant les phrases dans l’image et en utilisant des typographies différentes pour chaque mot. Le texte ne se lit donc pas de manière immédiate ce qui permet aux images de n’être pas asservies à celui-ci. Le spectateur conserve ainsi une grande liberté d’interprétation.

Emilie Rouge, Nothing can change, 10,50x29,7, encre de chine, 2012 Emilie Rouge, Nothing can change, 10,50×29,7, encre de chine, 2012 ©
Emilie Rouge, Never stop walking, 10,50x29,7, encre de chine, 2012 Emilie Rouge, Never stop walking, 10,50×29,7, encre de chine, 2012 ©
Emilie Rouge, Unfair,  10,50x29,7, encre de chine, 2012 Emilie Rouge, Unfair,  10,50×29,7, encre de chine, 2012 ©

Ces déclarations, qui semblent considérer le monde d’un regard froid et distant, contrastent avec l’aspect grouillant et charnel des dessins qui les entourent. Nombre de ces dessins se constituent d’une foule de personnages qui cohabitent sans véritablement communiquer. Ils s’adonnent à différentes activités plus ou moins absurdes et souvent à caractère sexuel ou violent.

Emilie Rouge, Puberty, encre de chine et Adobe Photoshop, 2012 Emilie Rouge, Puberty, encre de chine et Adobe Photoshop, 2012 ©
Emilie Rouge, Insert coin, encre de chine et Adobe Photoshop, 2012 Emilie Rouge, Insert coin, encre de chine et Adobe Photoshop, 2012 ©
 Emilie Rouge, Without a care in the world, encre de chine et Adobe Photoshop, 2012 Emilie Rouge, Without a care in the world, encre de chine et Adobe Photoshop, 2012 ©

Dans cet univers à l’organisation chaotique, les femmes mènent la danse et l’attention est portée sur leurs attributs. Emilie Rouge souligne, par les couleurs ou le traitement,  les bouches maquillées, les chevelures brillantes, les poitrines généreuses, autant d’éléments censés représenter la femme. Ces détails du corps féminin prennent une telle importance qu’ils semblent parfois vivre d’eux-mêmes, avec ou sans le consentement de la femme à laquelle ils appartiennent. Dans « Old Style » ou « Phantom », la coiffure des femmes, mi-séduisante, mi-inquiétante, semble se constituer de serpents à l’instar de celle de la Gorgone. Dans « Puberty », la poitrine de l’adolescente stupéfaite prend du volume de manière incontrôlée.

Emilie Rouge, The line, 60x60, acryique sur toile, 2012 Emilie Rouge, The line, 60×60, acryique sur toile, 2012 ©
Emilie Rouge, Monster Popsicle, encre de chine et Adobe Photoshop, 2011 Emilie Rouge, Monster Popsicle, encre de chine et Adobe Photoshop, 2011 ©
Emilie Rouge, Bows, 30x60, acrylique sur toile, 2012 Emilie Rouge, Bows, 30×60, acrylique sur toile, 2012 ©

La femme est ainsi représentée simultanément comme victime ou prédateur. Elle exhibe son corps ou le regarde se développer avec terreur. On peut classer ces femmes dans plusieurs catégories comme la femme-zombie, la femme fatale, l’adolescente ou la fillette. La plupart de ces personnages fonctionnent sur le mode de l’attraction-répulsion. Dans « Unfair » par exemple, la jeune femme en haut à gauche révèle sous sa chemise une poitrine bien galbée en même temps que de vigoureuses tentacules.  Les jumelles de « Another Castel » possèdent bien les attributs que l’on attend d’une fillette de bonne famille: petit noeud, bracelet de perles et manches-ballons. Cependant elles sont siamoises et leur regard est aussi vide que celui de créatures possédées. Leur geste, deux index qui se touchent, est lui-même ambivalent. Il peut s’agir d’un geste enfantin témoin d’une hésitation et de sa timidité. Au contraire, il peut signifier le rapprochement sensuel entre deux personnes.

Emilie Rouge, Old style, encre de chine et Adobe Photoshop, 2012 Emilie Rouge, Old style, encre de chine et Adobe Photoshop, 2012 ©
Emilie Rouge, Paranoid, encre de chine et Adobe Photoshop, 2012  Emilie Rouge, Paranoid, encre de chine et Adobe Photoshop, 2012 ©
Emilie Rouge, Phantom, 30x21, encre de chine et gouache, 2012 Emilie Rouge, Phantom, 30×21, encre de chine et gouache, 2012 ©
Emilie Rouge, Diane, 22x24, encre, aquarelle, 2012 Emilie Rouge, Diane, 22×24, encre, aquarelle, 2012 ©

Face à l’inquiétude que fait naître la nudité féminine, les personnages masculins d’Emilie Rouge semblent s’effacer. Une des figures masculines récurrentes consiste en une sorte d’homme-nourrisson. Ce personnage apparaît comme l’image en négatif de la femme. Là où la femme possède une opulente chevelure, l’homme reste chauve; alors que la femme présente une silhouette ferme et bien dessinée, celui-ci a une allure bedonnante et flasque. Ainsi, malgré la sexualité exacerbée des personnages féminins, les hommes ne cessent de voir dans leurs attributs ceux de la mère, nourriciers mais castrateurs.

Emilie Rouge, Mayday, 10x15, encre de chine et aquarelle, 2010 Emilie Rouge, Mayday, 10×15, encre de chine et aquarelle, 2010 ©
Emilie Rouge, Adult, 20x30, sérigraphie, 2008 Emilie Rouge, Adult, 20×30, sérigraphie, 2008 ©
Emilie Rouge, Milk, papier, encre et gouache, 2011 Emilie Rouge, Milk, papier, encre et gouache, 2011 ©
Emilie Rouge, Lovestruck, papier, adobe photoshop, 2012 Emilie Rouge, Lovestruck, papier, adobe photoshop, 2012 ©

Le travail d’Emilie Rouge propose une vision de la féminité dans laquelle rien n’est évident. Dans celle-ci le corps n’est pas toujours maîtrisable et doit souvent être apprivoisé. Il lui arrive de se rebeller, d’aller à l’encontre de celui qui l’habite. Parfois au contraire, il est l’objet de satisfaction par le pouvoir qu’il peut avoir sur les autres. Emilie Rouge représente ainsi les femmes dans leur rapport ambivalent à ce corps qui est le leur mais qui peut parfois leur sembler étranger du fait de ses mutations, du regard que les autres portent sur lui ou de l’usage qu’ils en font que ce soit comme objet de plaisir, de violence ou d’adoration.

On retrouve ces différents thèmes dans son film de fin d’étude intitulé « Motha »:

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