Dans le regard d’ « Eléné », un éclat défie le temps. La peinture a beau dater d’hier (2017), elle n’en a pas moins saisi quelque chose d’atemporel. On pense aux masques mortuaires du Fayoum, à leur port de tête hiératique et à la façon dont ces figures qui nous fixent si tranquillement témoignent toujours du passage de la vie à la mort. La représentation a des implications métaphysiques que n’ignore pas Nathanaëlle Herbelin. La figuration en héritage, elle ne craint pas de perpétuer la tradition du portrait quand bien souvent les peintres renient quelque chose du visage. Le modèle nous fixe comme s’il ne craignait de livrer quelques secrets delà de la pose. L’artiste travaille en profondeur, son décor, les vêtements l’attitude au point de représenter l’habité de son personnage. Une densité psychologique dans un espace d’apparence réaliste qui la consacre doublement peintre d’intérieur.

La disposition en losanges des tables derrière « Eléné » reprend le motif même de son pantalon. Ces rappels formels sont récurrents chez Nathanaëlle Herbelin qui aime jouer avec l’abstraction. Parfois des carrés de peinture jaune qui rappellent dans « Cent Ans de solitude » la manière d’un Niel Toroni ou encore des objets comme le chassis d’« ENSBA » en plan rapproché dont on ne parvient pas à identifier les contours. On peut distinguer dans le parcours de « Versions », l’exposition que la Galerie Jousse-Entreprise dédie à l’artiste, trois lignes de forces que sont les abstraits, les abris et les portraits. Il ne s’agit pas de catégoriser, au sein d’un même tableau les motifs peuvent se croiser, mais d’examiner la façon dont l’artiste exerce son regard. Petits et grands formats n’interviennent pas au même moment. L’artiste multiplie ainsi les dessins d’observations puis les études d’objets dans des touches rapides et sûres.

Nathanaëlle Herbelin, Eléné

Nathanaëlle Herbelin, Eléné, huile sur toile, 162×114 cm, 2017 ©

Nathanaëlle Herbelin, Gabriel Garcia-Marquez, Cent ans de solitude

Nathanaëlle Herbelin, Gabriel Garcia-Marquez, Cent ans de solitude, Paris, Editions du Seuil, 1968, page 49, huile sur toile, 130×185 cm, 2016 © 

N’importe quel objet peut devenir le prétexte d’une toile, d’une brique trouvée dans la rue à une maquette récupérée dans une benne des Beaux-arts de Paris pour le simple plaisir de la construction en passant par un porte café ou un portant. Les titres simples et descriptifs, « Portant », « Parasol », « Borne bleu » définissent l’autonomie de ces tableaux, leur humilité aussi. Au sens logique, abstraire c’est considérer un élément en dehors du tout dont il fait partie. Nathanaëlle Herbelin fait ainsi de la vie quotidienne un terrain d’observation personnel et une raison de peindre. Un déménagement, un démontage d’exposition fournit la matière d’un tableau comme « Coin » qui ne se laisse pas facilement identifier comme le dispositif de projection aperçu dans une galerie. Les couleurs se suffisent, le dessin se justifie de lui-même comme témoin d’un rapport au monde qui passe par le détail. Une façon d’habiter le commun avec une technique très personnelle.

Nathanaëlle Herbelin, Portant

Nathanaëlle Herbelin, Portant, huile sur toile, 92×73 cm, 2017 ©

Nathanaëlle Herbelin, Coin

Nathanaëlle Herbelin, Coin, huile sur toile, 130×162 cm, 2017 ©

Nathanaëlle Herbelin, Café

Nathanaëlle Herbelin, Café, huile sur toile, 27×22 cm, 2017 ©

Nathanaëlle Herbelin assemble dans ses compositions des éléments hétéroclites, des mains de toutes époques et de différents styles par exemple. Dans ce tableau (« Mains ») elle constitue un index de formes qui renvoie autant à la statuaire qu’au langage des signes ou à la publicité. Il s’agit d’appréhender de façon transversale et sensible une histoire de l’art et de l’image. Un éloge de la main presque qui revient inlassablement sur la toile pour apporter une nuance ou reprendre un geste déplacé. L’artiste ordonne le monde visible, elle le peuple de références autobiographiques ou littéraires. La série qu’elle organise pièce après pièce de son appartement renvoie autant à sa façon d’occuper l’espace qu’à la façon dont certains auteurs la marquent. Elle emprunte ainsi à Gabriel Garcia Marquez un moment de l’un de ces livres, celui de l’oubli (« Cent ans de solitude », Gabriel Garcia Marquez) et à Georges Perec la description du bureau (« Les choses », Georges Perec).

Nathanaëlle Herbelin, Mains de la collection Fabrice Roger Lacan

Nathanaëlle Herbelin, Mains de la collection Fabrice Roger Lacan, huile sur toile, 162×130 cm, 2017 ©

C’est avec le bureau que Nathanaëlle Herbelin achève la série de l’appartement (après la cuisine, le salon, la chambre, l’autel). Elle laisse les lieux pleins de fantômes, d’objets déplacés, de flous et de détails trompeurs. Il ne s’agit pas d’une représentation réaliste; les étagères cognent singulièrement contre la fenêtre quand le fauteuil traduit une imprécision de la perspective. La peintre n’est pas obsédée par les détails mais par le détail. L’écran d’ordinateur qui joue le miroir de sorcière des tableaux flamands, un vase qui rappelle Giorgio Morandi. Un élément suffisamment riche pour provoquer une résonance, un tableau dans le tableau. La peinture se fait en effet palimpseste, on peut identifier différentes couches de l’image comme dans le portrait d’«Ofri» ou les objets plus ou moins proches sont plus ou moins consistants.

Nathanaëlle Herbelin, Ofri

Nathanaëlle Herbelin, Ofri, huile sur toile, 62×54 cm, 2017 ©

Nathanaëlle Herbelin, Vincent

Nathanaëlle Herbelin, Vincent, huile sur toile, 34×42 cm, 2017 ©

Nathanaëlle Herbelin, Simon et Christine, huile sur toile, 162×130 cm, 2016 ©

La peinture de Nathanaëlle Herbelin a partie liée avec l’invisible. De la « Piscine à Lisbonne », il existe deux versions, pour laquelle la lumière dessine deux horizons, l’un nocturne, l’autre crépusculaire. Aucun personnage ne vient troubler le bassin vu de loin, mais les deux scènes renvoient à deux temporalités, peut-être liées aux états d’âme de l’artiste. La mémoire est ambivalente comme l’affirme aussi la série des « Miqlat ». En hébreu, l’expression désigne l’abri et elle est familière de la population qui trouve à chaque coin de rue ce genre de refuge anti-aérien. C’est le déplacement, d’Israël où elle a été élevée à la France où elle vit, qui permet à Nathanaëlle Herbelin de voir autrement ces abris comme l’intériorisation d’un danger. La toile prend acte d’une distance avec le réel, permet de mieux saisir le présent. La menace, un instant suspendue, reste hors du tableau.

Nathanaëlle Herbelin, Piscine à Lisbonne

Nathanaëlle Herbelin, Piscine à Lisbonne, huile sur toile ©

Nathanaëlle Herbelin, Abri

Nathanaëlle Herbelin, Abri, Hulon, huile sur bois, 46×38 cm, 2017 ©

Nathanaëlle Herbelin, Abri, Nitsanim

Nathanaëlle Herbelin, Abri, Nitsanim, huile sur bois, 46×33 cm, 2017 ©

Nathanaëlle Herbelin, Nature morte

Nathanaëlle Herbelin, Nature morte, Objets récupérés pendant la période du service dans le Neguev, huile sur toile, 185×130 cm, 2015 ©

Nathanaëlle Herbelin, Tippy

Nathanaëlle Herbelin, Tippy, huile sur toile, 114×146 cm, 2014 ©