Des scènes d’apparence ordinaire. Des détails insensés qui font vriller la réalité. Un huis clos haut en
couleur qui, loin des regards, laisse exprimer sa folie. Un lieu confiné dans lequel s’entasse une famille
nombreuse, si nombreuse qu’il y a aussi les grands-parents, les grands oncles et les grandes tantes, des
fantômes, des animaux et des super héros, les personnages du dessin animé que regardent les gosses à la
télé. Un ensemble qui essaye de cohabiter tant bien que mal, sans donner l’impression d’en avoir le choix,
comme attendant l’accalmie extérieure. On ne sait pas si ça va dégénérer, ou si tout le monde va finir par
s’en accommoder, de cette promiscuité.

Mirza Cizmic, Stolen Memories, My favorite toy, 56x 76 cm, oil on primed paper, 2021 ©

Cet univers c’est celui de la série « Stolen Memories » (souvenirs volés) de Mirza Cizmic. Né en 1985 à Banja Luka, capitale de la République serbe de Bosnie-Herzgovine et seconde ville la plus peuplée du pays, Mirza Cizmic est artiste peintre et plus ponctuellement sculpteur, performeur et vidéaste. Diplômé de la High School of Applied Arts de Sarajevo en 2005, il part ensuite vivre et étudier en Suède, puis en Finlande à l’Academy of Fine Arts d’Helsinki, dont il sort diplômé en 2019. Outre plusieurs expositions à l’étranger, ses œuvres sont visibles au Museum of Contemporary Art Kiasma qui fait partie de la Galerie nationale, plus grand musée de Finlande.

Pays de l’ex-Yougoslavie, la Bosnie-Herzégovine a été marquée par la guerre entre 1992 et 1996. Un
conflit qui a marqué l’histoire, tant parce qu’il est le plus meurtrier d’Europe depuis la Seconde Guerre
mondiale, que parce que la capitale, Sarajevo, a été assiégée pendant près de 4 ans. Triste record.
L’artiste qui avait entre 7 et 10 ans à cette époque, ne l’évoque jamais directement. Pourtant la lecture de
son œuvre et les propos qu’il tient sur son passé questionnent constamment les notions de liberté et
d’enfermement. La présence récurrente des armes et des masques à gaz, la tension et la folie qui se
dégagent des situations, le quotidien de cette famille qui semble s’être barricadée avec tout ce qu’elle
pouvait de sa vie d’avant, tout cela, y fait un écho persistant.

« Quel rôle joue réellement l’enfance dans la vie d’un individu ? La mienne a été gravement bouleversée.
Un grand nombre d’événements et d’interactions néfastes qui me sont arrivés dans le passé –
principalement dans mon enfance – sont invisibles. Pourtant, je peux les ressentir. Ils sont très subtils. Je
ne peux pas y échapper. Je me bats constamment avec mon passé ; c’est un combat infini sans vainqueur »1

source: page personnelle de l’artiste sur le site Art Hall

« Souvenirs volés » est une série poignante. Elle raconte un appartement surpeuplé, des personnages
presque toujours en mouvement. Elle raconte l’accumulation. Quelques individus endormis imposent des
moments d’accalmie, mais ces scènes remplies de symboles dans un champ très restreint laissent toujours
une sensation d’emprisonnement et d’agitation, comme pour combler un vide. Un vide laissé chez l’artiste
par l’absence de souvenirs, enfouis, disparus. Ces souvenirs, Mirza Cizmic les reconstitue grâce à la mémoire et aux photos de ses proches.

« Les souvenirs de mon passé sont basés sur les histoires de mes parents et de mes proches. Je n’ai pas de photos de mon enfance, c’est pourquoi j’utilise les photos de quelqu’un d’autre afin de construire le message selon mon propre concept».

A la manière du collage, tel un patchwork, Mirza Cizmic recrée sa mémoire à partir de celle des autres. Une approche qui fait penser aux peintures à l’huile de Brice Mantovani qui utilise lui aussi des collages et photos de sa famille ou d’anonymes pour redonner vie, réinventer, jouer avec les souvenirs.

Ces compositions d’objets, d’animaux et de personnages, donnent à la série un côté absurde et grinçant.
Comme des pièces opposées d’un puzzle qu’on a forcées à s’emboîter. Certaines scènes sont tellement
grotesques qu’on n’en distingue plus la réalité.

On y voit cette femme sévère, qui lit tranquillement son journal pendant qu’un homme nu et tout en
muscles se tient à côté dans une pose de strip-teaseur, tentant par tous les moyens de la détourner, de son
attention et de ses conventions. On y voit un homme endormi sur les wc, son bébé sur les genoux, sous les
yeux d’une femme prenant sa douche dans la même baignoire qu’un chat, à peine cachée par des rideaux trop petits pour n’être qu’un seul. On y voit un bulldog en train d’uriner sur une appétissante part de
gâteau, sous les yeux horrifiés d’une femme et d’un enfant, d’un fantôme et d’un perroquet que l’affaire
n’a pas l’air de préoccuper. On y voit un couple faisant l’amour entre le chat et le regard inquisiteur de
mamie dont les jumelles ne sont utiles que pour maintenir une distance d’intimité.

Cette œuvre est un questionnement et un détournement permanent. Détournement de la réalité, des conventions, et même de certains classiques de la peinture tels que l’Olympia d’Edouard Manet, un tableau maintes fois repris qui en 1863 a fait scandale tant par le traitement pictural que par sa symbolique. Dans le « Dear Edouard » de Mirza Cizmic , la reprise est plutôt comique, que ce soit par l’ajout d’un décor chargé de symboles et de personnages, ou par le visage de son Olympe, ici habillée, qui semble plus se languir d’ennui et de désespoir que d’un quelconque amant.

L’artiste utilise la peinture à l’huile et des couleurs vives, avec lesquelles tranche sa gestion de la lumière.
D’une blancheur presque irréelle, pareille à un projecteur blafard, éblouissant, elle passe ces souvenirs au
microscope, faisant la lumière sur le passé pour révéler ce qui est enfouit.
On ne sait pas si ces scènes ont eu lieu. Leur absurdité donne facilement à penser qu’elles sortent de
l’imaginaire des personnages. Une famille enfermée qui s’ennuie, dont l’esprit s’égare pour s’évader.
Comme si cette femme faisait semblant de lire son journal, laissant libre cours à ses rêveries et ses
fantasmes. Comme si nous étions dans les songes des individus endormis qui ponctuent la série.
En écho à ce flou des souvenirs et du réel, les lignes de perspectives semblent parfois dérangées. Les
contours des objets et des murs ondulent, les traits de pinceau très visibles dans le décor et les tableaux
vides suspendus au mur nous rappellent, tel un rêve brumeux, que ce qui se passe au premier plan est le
plus important.

Mais ces histoires pourraient aussi avoir existé. Car peut-être que dans cet espace fermé, hors du temps et
des conventions sociales, loin du regard de la société, on s’est donné le droit de regagner un peu de sa
liberté. Que les religieuses peuvent participer à des réunions sextoys, devant le portrait d’un homme qui
pourrait bien être Jésus dans une position lascive, invitant clairement à un peu de laisser-aller. Qu’on peut
uriner à même le sol, vivre nu.e.s, sauter sur le lit, se tatouer, faire l’amour ou du tir à l’arc, n’importe où.
Que la pudeur et l’identité sont des notions dont on s’est libéré.e.s. Que dans ce désordre punk et délirant,
la peur de ce qui se passe dehors a fait voler en éclats les tabous et les interdits. Pourtant cette peur paraît
toujours bien présente dans la folie des visages, sous les masques à gaz, les armes et les déguisements qui
donnent l’illusion d’une protection.

Malgré le ton souvent anxiogène, tous et toutes semblent être traité.e.s avec beaucoup de douceur et
d’indulgence par le peintre. Cette série fait ainsi office de décoction, parfois presque d’indigestion. Un
bouillonnement qui fait violemment sortir les souvenirs, brasse, absorbe, révèle et peut-être, apaise. Elle
célèbre la résilience et la vie qui résiste. Un bel hommage à la liberté.

Mirza Cizmic, Stolen Memories, 30x42cm,oil on primed paper, 2021 ©
Mirza Cizmic, Happy mothers day Mama,108 x 140 cm, oil on canvas, 2022 ©
Mirza Cizmic, Stolen memories, 29×43 cm,oil on primed paper, 2022 ©
Mirza Cizmic, Stolen memories, 56×76 cm,oil on primed paper, 2021 ©
Mirza Cizmic, Stolen memories, 56x76cm, oil on primed paper, 2021 ©
Mirza Cizmic, Stolen memories, Happy Fathers day, 56×76 cm,oil on primed paper, 2021 ©
Mirza Cizmic, Stolen memories, 56x76cm,oil on primed paper, 2021 ©
Mirza Cizmic, Stolen memories, Metamorphosis, 56x76cm, oil on primed paper, 2021 ©
Mirza Cizmic, Stolen memories, Oblivion, 56×76 cm,oil on primed paper, 2021 ©
Mirza Cizmic, Stolen memories, Albatros, 56×76 cm, oil on primed paper, 2021 ©
Mirza Cizmic, Stolen Memories – Vertigo,56 x 76 cm ,oil on primed paper, 2022 ©
Mirza Cizmic, Bride, Part III, 56 x 76 cm, oil on primed paper, 2022 ©
Mirza Cizmic, Stolen Memories – 1984 , oil on primed paper, 56 x 76 cm ©
Mirza Cizmic, Dear Edouard, 113 x147 cm, oil on canvas, 2022 ©
Mirza Cizmic, Wedding Day, 56 x76 cm, oil on canvas ©

1 https://arthall.online/artists/mirza-cizmic