L’héroïne des œuvres de Mary Sibande, artiste née en Afrique du Sud au début des années 80, est une domestique noire. Son prénom, « Sophie », est celui communément donné par les bourgeois blancs en Afrique du Sud à ces femmes à leur service. Mary Sibande utilise ce personnage comme une sorte d’alter-ego qu’elle met en scène dans de grandes installations ou des photographies. Tour à tour princesse ou guerrière, Sophie est portée par l’imagination de sa créatrice, qui œuvre après œuvre, la fait voyager dans un univers de plus en plus onirique et impénétrable.

Mary SibandeMary Sibande, The Reign, 2010, Mixed media installation, 330 x 200 cm © Mary Sibande – GalleryMOMO
Mary SibandeMary Sibande, I put a Spell on Me, 2009, Digital print on cotton rag matte paper (Edition of 10), 90 x 60 cm © Mary Sibande – GalleryMOMO
Mary SibandeMary Sibande, I’m a Lady, 2009, Digital print on cotton rag matte paper (Edition of 10), 90 x 60 cm © Mary Sibande – GalleryMOMO

À travers ce personnage, Mary Sibande, semble compter la vie des femmes noires de son pays et utilise leurs rêves, leurs revendications et leurs peurs pour nourrir son discours. Cette histoire aurait également pu être la sienne si elle était devenue domestique comme son arrière grand-mère, sa grand-mère et sa mère. Mais Mary Sibande a, comme une partie de la jeune génération sud-africaine, profité de la fin de l’apartheid et de la présidence de Nelson Mandela pour reprendre son destin en main et briser les chaînes qui l’unissaient à un avenir tout tracé.

Mary SibandeMary Sibande, The wait seems to go on forever, 2009, Digital print on cotton rag matte paper (Edition of 10), 90 x 60 cm © Mary Sibande – GalleryMOMO
Mary SibandeMary Sibande, Caught in the rapture, 2009, Digital print on cotton rag matte paper (Edition of 10), 90 x 60 cm © Mary Sibande – GalleryMOMO
Mary SibandeMary Sibande, Her Majesty Queen Sophie, 2010, Digital print © Mary Sibande – GalleryMOMO
Mary SibandeMary Sibande, They don’t make them like they used to, 2008, Digital print on cotton rag paper (Edition of 10) © Mary Sibande – GalleryMOMO

Mary Sibande se destine d’abord au stylisme. Faute de place dans l’école sud-africaine à laquelle elle a postulé, elle s’inscrit aux Beaux-Arts. Quelques années plus tard, ses clichés et ses installations ont fait le tour du monde tout en restant solidement ancrés à leurs racines.

Ainsi, dans les premières œuvres de Mary Sibande, Sophie porte un costume hybride au croisement entre le traditionnel uniforme de bonne et la robe victorienne de princesse. Telle une sorte de cendrillon noire, la jeune fille semble songer à une vie meilleure, loin de cet anonymat et des tâches ménagères. Pour s’en extraire et se libérer, elle s’imagine en farouche guerrière, défiant les soldats ou aux commandes d’un cheval en furie, prête à terrasser le passé et toutes les menaces qui pourraient planer au-dessus de sa tête. « À l’attaque! » semble-t-elle s’écrier, pour se donner du courage. Mais parfois, Sophie est beaucoup moins vaillante et nous est présentée comme paralysée, incapable d’avancer, retenue symboliquement par une toile d’araignée ou happée par un tourbillon d’eau bleue turquoise que pourraient dessiner les plis de sa grande robe.

Mary SibandeMary Sibande, Living Memory, 2011, Mixed media installation (Edition of 10), 126 x 87 cm © Mary Sibande – GalleryMOMO
Mary SibandeMary Sibande, Everything is not lost, 2011, Mixed media installation (Edition of 10), 126 x 87 cm © Mary Sibande – GalleryMOMO
Mary SibandeMary Sibande, Lovers in Tango, 2011, Mixed media installation © Mary Sibande
Mary SibandeMary Sibande, Wish You Were Here, 2010, Mixed media installation © Mary Sibande
Mary SibandeMary Sibande, …of Prosperity, 2011, Mixed media installation © Mary Sibande
Mary SibandeMary Sibande, I decline. I refuse to recline, 2010, Mixed media installation Life Size © Mary Sibande – GalleryMOMO

Dans les œuvres plus récentes de Mary Sibande, Sophie pourrait avoir franchi une autre étape de sa vie et pénétré dans une autre dimension parallèle, portée par une soif d’exploration de sa créatrice. Dans celles-ci, on a l’impression de la découvrir en pleine mutation, couverte de tentacules violettes dans une sorte de nid ou un cocon dans lequel elle viendrait de renaître… Un double de Sophie plus puissant peut-être ou une autre version d’elle que l’artiste utilise pour explorer son propre esprit avec plus de profondeur?

Ainsi, dans son œuvre « Succession of three ages » récemment présentée à la Biennale de Lyon, des lianes la recouvrent totalement alors qu’elle semble tenir les reines d’un cortège de quatre chevaux à bascule. L’artiste évoque la destruction et la régénération de son personnage et justifie certains de ses choix pour nous permettre de mieux comprendre le sens de son travail. La couleur violette qu’elle utilise abondamment ferait vraisemblablement référence à l’eau mélangée à de la teinture violette projetée sur des manifestants au Cap et servant aux forces de police à retrouver les protestataires. Quant aux quatre chevaux, l’artiste affirme qu’ils sont une référence aux quatre cavaliers de l’Apocalypse, personnages célestes du Nouveau Testament chargés de mettre en route la fin du monde… des chevaux en bois qui pourraient aussi appartenir à l’univers des jouets typiques des bourgeois blancs ou qui de part leur immobilisme pourraient représenter l’impossibilité du peuple noir sud-africain à réussir à se libérer.

Mary SibandeMary Sibande, The Purple Shall Govern, 2013, Mixed media installation © Mary Sibande
Mary SibandeMary Sibande, A terrible beauty is born, 2013, Digital pigment print © Mary Sibande
Mary SibandeMary Sibande, Succession of Three Ages, 2013© Mary Sibande – Photographie de Blaise Adilon

Le travail de Mary Sibande est donc à la fois un travail personnel d’introspection mais également un travail d’analyse et de critique sur l’identité et la condition de la femme en Afrique du Sud. Un travail qui porte un regard tantôt noir, tantôt optimiste, sur le poids du passé et l’avenir de son pays et de ses habitants. Un point de vue rendu encore plus impactant grâce à une présentation très grand format de ses travaux, montrés notamment sous forme de bâches géantes dans les rues de Johannesburg, à la vue de tous. De volonté, de hargne et d’espoir il est donc bien évidemment question mais également de doute quand à la possibilité de s’affranchir totalement de son passé et de renverser le cours de l’Histoire.

Mary Sibande est actuellement représentée par la Galerie Momo, située à Johannesburg. L’œuvre « Wish you were here » a été présentée en 2013 dans le cadre de l’exposition « My Joburg » à la Maison Rouge – Fondation Antoine de Galbert. Vous avez peut-être également eu la chance de voir son installation « Succession of Three Ages » au Musée d’Art Contemporain de Lyon (MAC) dans le cadre de la 12ème Biennale d’art contemporain, clôturée le 5 janvier 2014.

Mary SibandeMary Sibande, Extrait de la série « Long live the dead queen » exposée à Johannesburg © Mary Sibande
Mary SibandeMary Sibande, Extrait de la série « Long live the dead queen » exposée à Johannesburg © Mary Sibande
Mary SibandeMary Sibande, Extrait de la série « Long live the dead queen » exposée à Johannesburg © Mary Sibande
Mary SibandeMary Sibande, Extrait de la série « Long live the dead queen » exposée à Johannesburg © Mary Sibande

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