Avec Oblique Marianne Fourie présente au public sa dernière série de photographies. L’artiste, née à Johannesburg en Afrique du Sud, nous fait part avec cette collection d’un ressenti très personnel sur le rôle du regard pour l’homme moderne.

Marianne Fourie

Marianne Fourie, Oblique, 2011 ©

Marianne Fourie

Marianne Fourie, Oblique, 2011 ©

Marianne Fourie

Marianne Fourie, Oblique, 2011 ©

Marianne Fourie

Marianne Fourie, Oblique, 2011 ©

Marianne Fourie

Marianne Fourie, Oblique, 2011 ©

Marianne Fourie

Marianne Fourie, Oblique, 2011©

Marianne Fourie

Marianne Fourie, Oblique, 2011 ©

Le Littré définit le terme « oblique » comme quelque chose « qui n’est pas droit ou perpendiculaire ». Qu’est-ce qui n’est donc pas droit dans les photographies de Marianne Fourie? Très vite, nous nous rendons compte que ce qui est oblique, ce qui échappe au regard du spectateur, c’est justement le regard des personnages qui peuplent les œuvres de l’artiste. La série s’inspire, en effet, de la Rückenfigur (figure de dos), dont l’un des maîtres en la matière se trouve être Caspard David Friedrich. Le célèbre Promeneur au-dessus de la mer de nuages reste, bien sûr, l’exemple le plus achevé de ce « regard à l’envers » utilisé ici pour appréhender le personnage artistique. Lorsque l’on avance l’expression « regard à l’envers », l’on suppose de fait qu’il y a un endroit de la vision artistique. Celle-ci serait à chercher dans les innombrables portraits qui ornent l’histoire de la peinture et font fleurir les visages mouvement après mouvement, révolution artistique après révolution artistique. Elle serait également à chercher dans ce besoin de l’artiste, depuis le XIXe siècle fondamentalement de montrer l’intimité des personnages qu’il crée, leurs intérieurs, leurs figures… Chaque fois, ce qui transparait, c’est ce besoin de montrer la créature artistique de face. Le lecteur et le spectateur semblent éprouver ce besoin de regarder les personnages droit dans les yeux, pour mieux s’identifier à lui peut-être, ou simplement pour établir un lien qui justifierait leur immersion dans l’œuvre artistique. C’est aussi parce que, comme nous le rappelle Lévinas dans Ethique et infini, « le visage est signification, et signification sans contexte ». Quoi qu’il en soit, ce regard, ce « miroir de l’âme » comme disaient les classiques, cet espace si chargé de significations, nous est refusé dans les œuvres de Marianne Fourie.

Caspar David Friedrich, Le promeneur au-dessus de la mer de nuages

Caspar David Friedrich, Le promeneur au-dessus de la mer de nuages, 1818, huile sur toile, 98 x 74cm, Hambourg ©

Caspar David Friedrich, La femme à la fenêtre

Caspar David Friedrich, La femme à la fenêtre, 1822, Huile sur toile, 44 x 37cm ©

Caspar David Friedrich, Crépuscule au bord de mer

Caspar David Friedrich, Crépuscule au bord de mer, 1819, Huile sur toile, 135 x 170cm, Musée de l’Ermitage, Saint Petresbourg ©

Malgré la frustration que cela occasionne pour le spectateur, ce procédé permet également à ce dernier de se concentrer sur autre chose, sur une autre facette de l’œuvre artistique. En faisant face, en effet à un regard qui lui est « voilé », pour ainsi dire, le spectateur se trouve réduit aux conjectures. Il doit faire appel à son imagination pour recomposer les pensées des personnages qui lui tournent le dos et reconstruire leurs désirs, leurs espoirs… Ce rendu à l’intimité des sujets semble vouloir nous dire que non seulement il est impossible de représenter un homme, de le dévoiler dans toute sa complexité, mais également que cette volonté de « reproduction » de l’humain est néfaste à son appréhension. Contre le voyeurisme, l’appréhension de l’humain doit se faire de biais, en imaginant et en supposant. Procéder ainsi, c’est faire le constat qu’il y a une part d’irrésoluble et d’indicible de l’être humain et, partant, assumer le choix esthétique de ce parti-pris éthique. En ce sens, les photographies de Marianne Fourie se placent dans la droite ligne du tableau de Magritte La reproduction interdite, où l’image de l’homme qui nous est présenté ne peut se dupliquer dans le miroir. Cette impossibilité de la représentation semble faire écho à cet indicible de l’humain, qui ne peut entièrement se laisser voir mais, dans le même temps, ne peut fuir le regard.

Les paysages qui s’étendent devant ces personnages immobiles et contemplatifs seraient alors à lire comme des paysages de l’âme où viendraient se déployer, comme en un miroir, leur intériorité. Il s’agirait de l’étendue des désirs de chacun, de ses rêves et de ses désirs. La récurrence de la thématique de la mer pourrait donc acquérir en ce sens une valeur symbolique en représentant métaphoriquement cette mer de possibilités et d’espoirs qui naît dans le cerveau du personnage qui la contemple. Ce n’est pas pour rien que le célèbre promeneur de Caspar David Friedrich contemple une « mer de nuages » ; c’est que cette étendue lisse reflète les pensées de l’humain et le renvoie à lui-même dans un échange fructueux entre l’être et son environnement.

Oblique de Marianne Fourie

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