Un entretien Boum! Bang!

Renverser les valeurs d’une hiérarchie arbitraire, piétiner les tabous par le sourire cynique et enfantin, désenclaver les archétypes et l’instinct dans le réinvestissement des topos classiques… Lucien Murat, formé à la St Martins School, et basé entre Paris et Londres, procède à la déformation du réel pour mieux nous mettre au jour ses failles. Son dessein est tentaculaire: infiltrer l’inconscient collectif, en trifouiller les rouages, procéder à une inquisition de l’indéboulonnable. Bienvenue dans l’âge Murat.

Dans des créations qui s’apparentent parfois, dans leur processus de construction, aux jouets de notre enfance, l’artiste se plaît à transcender la dimension ludique pour faire place nette à une effluve entêtante, produite dans l’arrachement des clichés à eux-mêmes. Constitué de détails minutieux, ce vaste univers hors-normes, – ou plus exactement dénormatisé -, propose un espace où les héros de comics se muent en statues aux postures ridicules, où les personnages historiques sont contrariés dans leur grandeur, où l’on peut croiser la frivolité d’un Fragonard fréquentant de près un succédané de symbole nazi. Cet embrouillamini des références dans leur détournement sert le questionnement et desserre l’étau des stéréotypes. Mes-tissages de canevas criards, l’artiste procède à la redéfinition des symboles et s’octroie le privilège d’avoir créé une mythologie pétrie dans l’intime. Mais c’est à la source inépuisable de l’hubris des êtres que Lucien Murat s’abreuve sans commune mesure. Ceci étant, ce n’est pas chez lui le statut du moraliste qui fait rage; le regard de l’artiste reste bienveillant, parfois moqueur cela va sans dire, mais à la tradition caricaturiste du XIXème érigée en éclairage, c’est bien le trouble que Lucien Murat convoite, non le choc.

La finitude des êtres – dans le sillage sous-entendu de la fin d’un monde -, se fait le creuset d’une légère obsession où Lucien Murat collecte alors, dans la sublimation des petits riens, une invisibilité salvatrice: rococo, kitsch, canevas, animaux en bois, statuettes de l’étrange, les motifs de l’œil et de la bouche carnassière, le pornoanthropomorphisme sont invités à dépasser les tabous d’une société aux vices et vertus pluriels. De la pulsion au refoulement des désirs en passant par notre œil, ce franchissement du seuil interdit nous enjoint en fait à nous demander si l’homme n’est pas, au fond, une caricature de lui-même.

Lucien Murat, Degree show installation

© Lucien Murat, Degree show installation

Lucien Murat, Degree show installation

© Lucien Murat, Degree show installation

Lucien Murat, Love is in the Air

© Lucien Murat, Love is in the Air, Painted MTF, 300×200 cm, 2010, Londres

Lucien Murat, Love is in the Air

© Lucien Murat, Love is in the Air, détail, Painted MDF, 300×200 cm, 2010, Londres

Lucien Murat, Love is in the Air

© Lucien Murat, Love is in the Air, détail, Painted MDF, 300×200 cm, 2010, Londres

Lucien Murat, The fall of cockran city

© Lucien Murat, The fall of cockran city, Painted MDF and resin, 270×360 cm, 2011, Paris

Lucien Murat, La retraite sans passer par Moscou

© Lucien Murat, La retraite sans passer par Moscou. Vous ne touchez pas 20 000 euros, Painted wood and resin, dimensions variables, 2013, Ajaccio

Lucien Murat, La retraite sans passer par Moscou

© Lucien Murat, La retraite sans passer par Moscou. Vous ne touchez pas 20 000 euros, détail, Painted wood and resin, dimensions variables, 2013, Ajaccio

Lucien Murat, La retraite sans passer par Moscou

© Lucien Murat, La retraite sans passer par Moscou. Vous ne touchez pas 20 000 euros, détail, Painted wood and resin, dimensions variables, 2013, Ajaccio

B!B!: Le carnaval, dans son retournement des valeurs, avait pour apothéose burlesque de nommer le Roi de la fête. Qui, aujourd’hui, à ton avis, pourrait porter cette couronne dans notre délire collectif?

Lucien: Le carnaval, sous sa « forme » moyenâgeuse a disparu aujourd’hui en Europe Occidentale. Plusieurs facteurs pourraient expliquer cela mais je crois que cette interview n’est pas l’endroit pour développer (on risquerait d’ennuyer certains de vos lecteurs!). Que ce soit en raison de l’égalitarisme démocratique formel, ou de l’affaissement des hiérarchies traditionnelles, apparition du salariat etc. Il n’empêche que les lignes qui séparaient les différents « mondes » (nobles-paysans-bourgeois…) se sont considérablement estompées. C’est cette organisation hiérarchique qui donnait au carnaval cette place centrale dans la société, il avait donc un rôle subversif – même si temporel et limite – pendant que le carnaval se déroule, les valeurs, normes, et les principes traditionnels n’ont plus cours. « Soupape de respiration », le carnaval était donc un formidable vecteur de liberté pour ceux qui en étaient/en sont quotidiennement privés. Durant le carnaval, la société entière est bouleversée et l’individu s’abandonne à une violence, à une démesure, à un excès, qui sont presque impensables aujourd’hui. Pour donner un exemple, il est hélas impossible de voir François Hollande déambulant nu et ivre, ayant abandonné sa charge de président, avec un balais dans les fesses (je sais, c’est extrêmement triste). Pourtant notre société (société postmoderne, du divertissement, de la consommation etc.), je crois, aime à créer des héros et des bouffons, et la « fête » même si elle a muté, existe toujours. Il subsiste donc bien des « Rois de la fête, » comme Nabila par exemple, mais ce qui a disparu c’est le caractère subversif à la fois du phénomène et par extension de ces figures représentatives. L’on peut sourire, et l’on sourit constamment d’ailleurs, mais je ne crois pas que Nabila serve, même ponctuellement, de l’émancipation de la société (pour Mikhaïl Bakhtine, l’après-carnaval est un moment de retour à la norme, où la « trace » de l’émancipation subsiste, où il est moins aliéné qu’auparavant).

B!B!: Tu t’abreuves à la source médiévale et à son interprétation selon Bakhtine, as-tu toi-même déjà participé à un carnaval qui nous est contemporain? Quel évènement actuel pourrait s’en approcher?

Lucien: J’ai commencé, lors de mes études, à m’intéresser à la notion de grotesque et en suis venu à voir dans le carnavalesque une évolution logique extrêmement riche en références et donc stimulante pour mon travail. Il y a peu, j’ai effectivement pris part à quelques événements que l’on pourrait rattacher à la notion de carnavalesque. Par exemple, les récentes manifestations autour du Mariage pour Tous, ou les « événements » de Trocadéro, m’ont semblé être des moments de l’hubris, de la démesure de l’individu – permise par la foule, par le nombre -, contre des ennemis ou des notions, pour eux bien réels, mais qui restent, pour moi, légèrement flous. Passant énormément de temps seul, dans mon atelier, je guette avec impatience ces moments ou je peux, moi aussi, profiter de l’anonymat du nombre et retenir des images, des pensées sur ce qui meut les foules. Comme je l’ai dit en réponse à ta première question, je pense qu’il n’y a plus de carnavals moyenâgeux (ce qui me semble relativement normal puisque nous ne sommes plus au moyen-âge après tout). Malgré la très probable honnêteté d’un certain nombre de ses participants, même le festival « Burning Man », du fait de sa situation géographique, de son coût logistique, tient plus du rassemblement libertarien hippie que d’un renversement véritable des hiérarchies (notamment parce qu’il faut que les hiérarchies soient localisables pour que l’on puisse les renverser et qu’aller se biturer la gueule sous MDMA au milieu du désert n’a jamais émancipé personne, enfin je crois).

B!B!: Avant de débuter un travail, connais-tu sa forme finale ou laisses-tu libre cours à toute évolution de ta pensée?

Lucien: Lorsque je commence un travail, tout particulièrement les sculptures, j’ai en tête une image de la sculpture finalisée. C’est ensuite que je m’efforce de rester près de cette image, même si parfois mes pièces se font en se faisant. Pour les dessins et les tapisseries je fonctionne différemment. Je cherche un point de départ à la narration (une carcasse de cheval, déluge etc.) puis je travaille à partir de là. Si ce n’est pas assez clair, disons que les sculptures sont pour moi un processus qui va du fini vers la conception, et les tapisseries de l’idée vers le fini.

Lucien Murat, Attention Leviathan Méchant

© Lucien Murat, Attention Leviathan Méchant, détail, acrylic on found tapestries, 185×165 cm, 2013

Lucien Murat

© Lucien Murat, Attention Leviathan Méchant, détail, acrylic on found tapestries, 185x 165 cm, 2013

Lucien Murat, Holy Tree, 2013

© Lucien Murat, Holy Tree, acrylic on found tapestries, 200×175 cm, 2013

B!B!: Tu sembles jouer avec tes œuvres, pourtant creusets de scènes historiques parfois « violentes », comment parviens-tu à entremêler ces deux dimensions en équilibre ? Te censures-tu parfois?

Lucien: Je ne vois pas mon travail comme trash et encore moins un moyen de choquer la bourgeoise. Je cherche à utiliser des éléments et des symboles facilement identifiables afin de créer un lien avec le spectateur, même si la multiplication de ces figures narratives tend à annihiler leur sens originel. L’équilibre vient peut être de cette dualité entre signifiants historiques et figures plus contemporaines, dont l’importance littérale décroit en les additionnant. Le résultat escompté est de proposer un brouhaha grotesque et absurde où la morale ne peut se fixer, où le jugement normatif n’est plus possible.

B!B!: Entre l’avènement de l’idée et sa conception, qu’advient-il, en terme de ressenti?

Lucien: Il y a toujours un moment euphorique lorsque l’idée me vient, puis la conception, parfois astreignante et douloureuse, vient tempérer cette euphorie. C’est alors que vient le temps de la pugnacité. Ce n’est donc pas tant de dualité qu’il s’agit, disons que le processus créatif comporte son lot de joies et de déceptions mais que l’endroit où je me sens le mieux reste mon atelier. Malgré tout, je ne suis pas un grand connaisseur de Charcot ou de Freud, alors je pense que l’œuvre se suffit à elle-même et que ses conditions de réalisation sont finalement assez peu importantes. Je ne pense pas que pour apprécier mon travail le spectateur ait besoin de connaître mes nombreux malheurs, et mes nombreuses souffrances…

B!B!: Lorsque tu te places en observateur lors d’un vernissage de tes œuvres, quelles pensées te passent par la tête entre champagne et petits-fours?

Lucien: Lors des vernissages, je vois mon travail transiter d’un endroit bordélique à quelques murs blancs bien propres. Voir ses œuvres en contexte, in situ, me permet donc d’accepter que le stade de création soit terminé. Il serait hypocrite de ne pas reconnaitre la satisfaction liée au fait de voir son travail exposé aux yeux de tous, après quelques mois dans l’ombre, mais je suis généralement dans ce cas déjà tourné vers la suite.

Lucien Murat

© Lucien Murat, Chier c’est aussi travailler, drawing on Ipad, 29,7×21 cm, 2013

Lucien Murat, Chier c'est aussi travailler

© Lucien Murat, Chier c’est aussi travailler, drawing on Ipad, 29,7×21 cm, 2013

Lucien Murat, Chier c'est aussi travailler

© Lucien Murat, Chier c’est aussi travailler, drawing on Ipad, 29,7×21 cm, 2013

Lucien Murat

© Lucien Murat, Chier c’est aussi travailler, drawing on Ipad, 29,7×21 cm, 2013

Lucien Murat, Chier c'est aussi travailler

© Lucien Murat, Chier c’est aussi travailler, drawing on Ipad, 29,7×21 cm, 2013

Lucien Murat, Chier c'est aussi travailler

© Lucien Murat, Chier c’est aussi travailler, drawing on Ipad, 29,7×21 cm, 2013

Lucien Murat, Chier c'est aussi travailler

© Lucien Murat, Chier c’est aussi travailler, drawing on Ipad, 29,7×21 cm, 2013

B!B!: Quelle est la plus belle ineptie interprétative que tu aies pu entendre sur tes œuvres?

Lucien: J’ai entendu deux-trois choses intéressantes dont la plus sérieuse est probablement que je suis un enfant battu et sodomite, qui créé enchainé dans une cave (sic). J’ai reçu deux trois lettres de catholiques profondément choqués par l’imagerie de mon travail, aussi, et j’ai dû leur répondre à coup d’épîtres de Saint Paul pour que le petit Jésus me pardonne. J’ai des parents qui me soutiennent beaucoup, et cela compte pour moi et nous nous amusons ensemble de l’intérêt que mon travail provoque. Mon père a une fois reçu un mail: « Je ne peux que vous souhaiter qu’en 2012, ton fils comprenne la gravité de ses actes et à quel point cela va le desservir et desservir son nom de famille. Je pense que la vie à Londres et St Martin School sont en partie responsables de la décadence de ton fils ». Mais tout cela m’amuse beaucoup, j’ai l’amour de l’échange et de la suite dans les idées, je sais apprécier le bel esprit à sa juste valeur.

B!B!: Hitler, Ben Laden, le rococo, le kitch, les canevas… Tes sources imaginaires sont riches d’éclectisme, quel est le prochain invité de tes créations?

Lucien: La Nef des fous. Ce thème de Sebastien Brant me semble être une évocation efficace de la condition humaine, du pêché, de la folie des hommes. J’ai toujours été intéressé par la théâtralité des naufrages, leur scénographie, le changement de temporalité qu’induit la présence du danger et de la mort. J’avais déjà traité ce sujet dans une pièce appelée « Le Déluge » où j’imaginais l’arche de Noé en pétrolier faisant naufrage et détruisant l’humanité.

B!B!: Peux-tu nous « dévoiler » une problématique de travail à venir?

Lucien: Je vois de nombreuses possibilités ouvertes sur la technologie et l’incorporation de la mécanique dans le processus créatif.

Lucien Murat

© Lucien Murat

Lucien Murat

© Lucien Murat

Lucien Murat, Chier c'est aussi travailler

© Lucien Murat, Chier c’est aussi travailler, drawing on Ipad, 29,7×21 cm, 2013

Lucien Murat, Chier c'est aussi travailler

© Lucien Murat, Chier c’est aussi travailler, drawing on Ipad, 29,7×21 cm, 2013

Lucien Murat

© Lucien Murat

Lucien Murat

© Lucien Murat

Lucien Murat

© Lucien Murat

B!B!: Réponses courtes au feeling, sur le principe du questionnaire de Proust façon Boum! Bang!:

Quel est le petit rien invisible que tu chéris chaque jour?

Lucien: Il est invisible et je suis le seul à le chérir.

B!B!: Le moment que tu affectionnes le plus pour travailler?

Lucien: Le matin très tôt lorsque tout est calme, entre 4h et 11h.

B!B!: Un rituel avant de débuter une œuvre?

Lucien: Une tasse d’Earl Gray.

B!B!: Ton film burlesque/grotesque/absurde favori?

Lucien: « Last Action Heroes » de John McTiernan.

B!B!: Un livre qui t’a réconforté?

Lucien: « L’Attrape-cœurs » de J. D. Salinger.

B!B!: Un mythe qui te suit dans ton travail?

Lucien: La fin du monde: Ragnarok et autres déluges.

B!B!: Une photographie qui continue de te troubler à chaque regard?

Lucien: « My parents kissing on their bed » de Nan Goldin.

B!B!: Quel tabou de la société rêves-tu de traiter et que tu n’as pas encore osé aborder?

Lucien: Les poils dans le nez, le casual Friday, le pet dans le couple, l’avarice des pauvres.

B!B!: Plutôt silence concentré ou musique lorsque tu travailles?

Lucien: Je n’y connais rien en musique, mais en musique quand même, un morceau en boucle, comme le galérien qui rame en cadence.

B!B!: Comment se nomme ton Dieu? Porte-t-il une barbe? Ou des « lunettes noires » comme celui de Maurice G. Dantec?

Lucien: J’ai reçu une éducation très catholique, très traditionnelle, mais je me suis converti il y a peu à une déesse. Elle a des grands yeux bleus et un joli sourire, je me réveille tous les matins a cote d’elle: c’est ma déesse.

B!B!: Ce que tu préfères faire lorsque tu n’œuvres pas?

Lucien: BD, boxe thaï.

B!B!: L’évènement historique qui t’obsède?

Lucien: « Le Massacre de la Saint-Barthélemy »(peinture de François Dubois). J’ai passé de longues heures en classe à observer ce tableau au lieu d’écouter les cours passionnants de mes professeurs.

B!B!: As-tu une phrase/une maxime/un proverbe qui concentre ton effort de vie?

Lucien: No pain No gain.

B!B!: D’ailleurs, ton art te sert-il à rendre la vie supportable? Sans lui quelle(s) voie(s) aurais-tu empruntée(s)?

Lucien: Trader sur marchés émergents (trader FX bien sur).

B!B!: Tu es un « héros » de comics: quel pouvoir serait le tien?

Lucien: Siffler en parlant.

B!B!: Boum! Bang! en construction façon Murat, cela donnerait quelle forme? Et dans quelle matière?

Lucien: En gruyère dont il ne resterait que les trous.

B!B!: Je te dis Boum! Bang!, tu me réponds…?

Lucien: Dans les dents Clément Méric! (Je vous laisse vous démerder avec ca…).

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