Dévoilant une partie de son intimité à travers Bird don’t cry, la première exposition personnelle de Lorene Abfayer est le résultat d’un traitement artistique de la question du genre et de l’identité des êtres.

Née à Ramat (Israël) dans les années 1970, Lorene Abfayer est une artiste protéiforme. Plasticienne, compositrice, styliste de mode, architecte d’intérieur, dessinatrice et peintre, elle a fait des études de mode et de design à Paris avant de devenir la première assistante de Chantal Thomass.

Avec Bird don’t cry, Lorene Abfayer dresse une sorte d’inventaire des créatures non existantes, de galerie du non vivant anthropomorphe et animalier. À la croisée des chemins entre utopie, science et art, la série de tableaux de l’artiste représente un mélange harmonieux d’animaux et d’êtres humains asexués. Cette association de têtes d’oiseaux de toutes espèces, avec leurs becs, leurs plumes et leurs couleurs éclatantes sur des postures humaines marquées par l’absence de détail, figurent des êtres hybrides, des entités utopiques. Seuls les titres inscrits sous chaque dessin nous donnent des pistes  sur l’environnement et l’état dans lesquels vivent ses personnages.

Lorene Abfayer, Solitude of the plague© Lorene Abfayer, Solitude of the plague
Lorene Abfayer, State of grace© Lorene Abfayer, State of grace
© Lorene Abfayer, The anticipating beauty© Lorene Abfayer, The anticipating beauty
Lorene Abfayer, The hopefull killer© Lorene Abfayer, The hopefull killer
Lorene Abfayer, The legendery red neck fairy© Lorene Abfayer, The legendery red neck fairy

Partant d’une analyse personnelle sur le genre, Lorene Abfayer nous  propose dans ses œuvres  une expérimentation artistique du non-genre. Pour elle: « aucun être n’est ni féminin, ni masculin ». La notion de genre est apparue dans les années 1990 avec les travaux de la sociologue Judith Butler (Gender Trouble, 1990) qui affirmait que la sexualité est le fruit de constructions sociales et ne se réduit pas au déterminisme biologique du sexe:  « je peux être né de sexe masculin mais me percevoir comme de genre féminin, et désirer changer de sexe par exemple ».

Lorene Abfayer construit son travail autour de la notion d’identité. Chacun de ses dessins, exécutés à l’encre, sont réalisés en trois exemplaires originaux, tels des triplés ou des clones. Ces personnages hybrides gardent leur identité distincte et singulière dans le foisonnement répétitif de leurs copies. Transportée dans une volière au fil de l’exposition, l’artiste a recréé un monde autour de ses personnages.

Ainsi elle fait naître le fantasme utopique d’une « phylogénétique des infra-espèces », autrement dit une classification des êtres d’un autre genre, qui ne sont pas répertoriés et ne s’apparentent pas à une sexualité prédéfinie. Un conte philosophique, écrit par Beatriz Preciado, une amie philosophe de Lorene Abfayer, vient mettre des mots sur l’exposition Bird don’t cry.

L’exposition Bird don’t cry est présentée dans un lieu au format informel, en plein cœur de Paris à la Galerie Rue de Beauce, et se poursuit jusqu’au 20 mars prochain uniquement sur rendez-vous: ruedebeauce@gmail.com

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Lorene Abfayer, The limping cross dresser© Lorene Abfayer, The limping cross dresser
© Lorene Abfayer, The one with no crown© Lorene Abfayer, The one with no crown
Lorene Abfayer, The passive exhibitionist© Lorene Abfayer, The passive exhibitionist
Lorene Abfayer, The queen s king© Lorene Abfayer, The queen s king© Lorene Abfayer, The siamise lovers© Lorene Abfayer, The siamise lovers
Lorene Abfayer, The sweet predator child© Lorene Abfayer, The sweet predator child
Lorene Abfayer, Transition1© Lorene Abfayer, Transition 1
Lorene Abfayer, Transition 2© Lorene Abfayer, Transition 2
Lorene Abfayer, Transition 3© Lorene Abfayer, Transition 3

Birds don’t cry

Conte philosophique de Beatriz Preciado

Née à Ramat Gan en Israël dans les années 70, Lorene Abfayer est artiste et chercheuse en phylogénétique des infra-espèces. Elle est aujourd’hui reconnue comme la fondatrice de la zoologie utopique.

Son introuvable encyclopédie de dessins “Classification phylogénétique du non-vivant” a contribué à faire évoluer la lutte contre la classification des espèces, des races et des genres.

Activiste anonyme au Musée d’Histoire Contra-Naturelle de Barcelone où elle a dirigé pendant trois ans le département de “Phylogénétique et Désir” et membre du comité artistique de l’Association Mondiale pour la Transmutation des Genres, Lorene Abfayer est signataire de “l’Appel à la vigilance contre le néonaturalisme du vivant dans l’art et les sciences”.

Pendant les années 90, avec Sextoy, Lorene Abfayer bénéficie d’un mécénat de la confédération sécrète “Les Templières de la Croix du Pulp” pour développer un programme d’épistémologie transhumaine au sein duquel sont créés les livres de dessins secrets Matière Première, Voyage à l’Archipel des Gouines et Charles Darwin and Lewis Carrol in Dreamland: System Dynamics and the Genealogy of Non-Natural Selection. Sous l’impulsion de Sextoy, Eloy Irref, Catherine Corringer et Lydia Lunch, Lorene Abfayer fonde en 2011 à Paris le Service d’Iconographie de Zoologie Utopique.

En 2009 Lorene Abfayer défie la communauté scientifique avec une hypothèse renversante qui lui a valu le prix Hyeronimus Bosch: “L’investigation contemporaine est dévoyée par un préjugé naturaliste” affirme Lorene Abfayer, “nous consacrons la totalité de nos ressources financières et scientifiques à la recherche autour d’un pourcentage infime d’espèces naturelles simplement parce qu’elles existent (selon les critères d’expérimentation en cours), alors que 99% des espèces non-existantes restent à explorer”.

La recherche de Lorene Abfayer consiste à élaborer une phylogénie poétique: c’est à dire à déterminer quelle sont les relations évolutives (aussi bien génétiques que écologique et affectives) entre espèces d’êtres vivants et espèces d’êtres non-vivants, aussi appelées “infra-espèces”. Ses dessins, compositions sonores et installations constituent une cartographie poétique des infra-espèces cherchant à documenter le domaine non répertorié entre l’organique et le virtuel.

Selon l’hypothèse risquée de Lorene Abfayer, les infra-espèces ne peuvent être ni détectées ni représentées par les procédés dits “objectifs” des sciences expérimentales. Elles se donnent à voir uniquement à travers l’expérimentation artistique. Leur statut est celui du phantasme, leur consistance ontologique celle de l’affect. Là où la biologie évolutive s’attache à inférer l’histoire et le comportement des espèces à partir de leur structure, la zoologie utopique de Lorene Abfayer affirme qu’il est possible de déduire la forme d’une espèce non-vivante à partir de la structure et de l’intensité des affects. Alors que la recherche scientifique naturaliste concerne les relations évolutives entre les êtres vivants, Lorene Abfayer concentre ses efforts à dessiner le “grand arbre de la non-vie”.

Il n’y a rien d’étrange dans cette démarche. Souvenons nous que Gregor Mendel habitait dans un monastère et étudiait les pois chiches et que Charles Darwin a passé plus de dix années à travailler sur l’hermaphroditisme chez les cirripèdes pousse-pieds. La science est simplement le côté lumineux de la folie. De la même manière que l’art n’est que l’inscription de l’amour dans la matière par l’invention des formes.

Dans l’exposition “Birds don’t cry”, Lorene Abfayer applique ce travail phylogénétique et montre une série de dessins visant à établir une nouvelle Cyclopédie des infra-espèces qui habitent l’espace-temps séparant les bipèdes humains et les bipèdes oiseaux. Elle intervient ainsi dans le livre d’histoire naturelle pour faire dérailler les types et les généalogies : ce n’est pas uniquement l’humain et l’animal qui sont concernés par cette exercice de déconstruction, mais aussi l’enfant et l’adulte, le masculin et le féminin, la peau et la plume, le solide et l’air, la griffe et la main, les larmes et la salive, le bec et la bouche, l’oeuf et l’utérus, la culture et la nature, l’art et la politique. L’exposition devient la reconstruction d’une galerie sécrète du musée de l’histoire contre-naturelle des hybirds: “unhuman birds” or “unbird humans”.

A travers une notation anatomo-poétique précise des formes et des couleurs Lorene Abfayer s’attache à définir les infra-espèces comme des minorités subalternes, non reconnues par l’épistémologie hégémonique des humains genrés et valides.

Elle ébauche ainsi une nouvelle théorie iconographique que certains appellent déjà “infra-darwinisme” et d’autres “neo-donnaharawayisme” selon laquelle il s’effectue dans chaque corps (cellule ou idée) un trafic constant des formes et des affects qui ne sont réductibles ni à une espèce, ni à un sexe, ni à un genre, ni à une race… Les dessins des infra-espèces sont des images instantanées (signes ou photogrammes) volées au flux de la transmutation. Un seul et même filament lumineux traverse toutes les espèces, disparues, vivantes, et non-vivantes.

Son activité de recherche se tourne d’une part vers la collecte des traces et des organismes sur les terrains infra-matériels. D’autre part, son travail s’articule autour des questions méthodologiques et épistémologiques: comment préserver une espèce encore inexistante? Comment hybrider des espèces de non-vivants? Ou encore, comment une espèce de non-vivants peut précipiter la mutation d’une espèce vivante? Notre futur, c’est évident, n’est pas dans les espèces dominantes déjà existantes, mais plutôt dans celles qui restent à inventer.

La classification biopolitique de l’espèce humaine a toujours été confuse et comporte de gigantesques groupes “fourre-tout” tels que “mammifère”, “humain”, “masculin”, “féminin”, “blanc”, “juif”, “valide”…La recherche approfondie sur la forme et l’affect des infra-espèces de Lorene Abfayer permet aujourd’hui d’affirmer l’obsolescence de ces taxonomies et ouvre la voie à un nouveau communisme des infra-espèces.

Vernissage Lorene Abfayer©  Vernissage Lorene Abfayer: De gauche à droite : Catherine Corringer (Artiste vidéaste et performeuse qui a fait une lecture pendant le vernissage du texte écrit par Beatriz Preciado pour cette occasion), Lorene Abfayer (Artiste exposé), La Bourette (qui a réalisé une performance lors du vernissage), Beatriz Preciado.
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Vernissage, Lorene Abfayer© Vernissage, Lorene Abfayer: De gauche à droite : Michèle Bouhana (Co-directrice Galerie Rue de Beauce), Lorene Abfayer (artiste exposé), Angela di Paolo (Co-directrice Galerie Rue de Beauce).
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