“(…) L’escalier s’arrêtera sur une plateforme d’où l’on pourra écouter une musique de Wagner… ou se suicider si on en a envie.” Ricardo Bofill.

Les espaces Abraxas, Ricardo Bofill

Les Espaces d’Abraxas de Ricardo Bofill, Marne la Vallé Paris, 1982 ©

Il y a, à Noisy-le-Grand, situé dans la première couronne de la banlieue parisienne, une étrangeté monumentale, un édifice colossal qui depuis 1983 tranche la banalité du tissu urbain de par son imposante structure de béton préfabriqué aux teintes rosâtres. Rendu célèbre pour avoir été les décors du film Brazil de Terry Gilliam, les Espaces d’Abraxas (1978-1983) ou plus communément, Le Palacio, ont été construit au début de la “décennie érectile”.  Près de 600 logements et une vue imprenable sur la tour Eiffel du haut de ses 17 étages, un bloc massif qui domine depuis plus de 30 ans les environs laissant les voisins perplexes et les touristes béats devant les vitres du RER les menant au parc Disneyland. Cette oeuvre est de Ricardo Bofill, l’architecte catalan auquel on doit aussi le quartier d’Antigone à Montpellier. Il signe ici, bien plus qu’ailleurs, une oeuvre qui a fait naître un débat sans fin qui questionne son sort. Questionnement perpétuel, Le Palacio dérange ou fascine, voire les deux, car à travers son indescriptible structure, sa dimension homérique, il faut dire que le mystère qui entoure ces bâtiments rend chaque exploration aventureuse, comme une expérience sensorielle et intellectuelle unique. Manifeste du post-modernisme aux robes néo-classistes, Ricardo Bofill a voulu avec démesure une rupture forte avec le fonctionnalisme de Le Corbusier qui a engendré l’aberration sociale ségrégationniste des cités dortoirs dans les années 50-60. Cet édifice expérimental a demandé au Taller de Arquitectura, l’équipe qui a mené ce projet, des années de recherche et de réflexion complexe dont l’aboutissement est l’objet de critiques véhémentes car si le Palacio émerveille ou surprend les artistes et les individus lambda, il est plutôt dénié par la profession qui accuse la mégalomanie de Ricardo Bofill d’avoir finalement reproduit l’environnement lourd et anxiogène qu’il dénonçait, tant et si bien qu’on appelle aussi son “Palais du peuple”, “Alcatraz” ou “Gotham City”…

Vue de loin, dans son ensemble, ce sera un projet romantique. L’idée de la destruction est donné par des formes non finies, des formes uniquement suggérées, des formes brisées. Mais dès que l’on pénètre dans ces espaces, on se retrouve dans un monde surréaliste.” Ricardo Bofill.

Les espaces Abraxas, Ricardo Bofill

Les Espaces d’Abraxas de Ricardo Bofill, Marne la Vallé Paris, 1982 ©

Les espaces Abraxas, Ricardo Bofill

Les Espaces d’Abraxas de Ricardo Bofill, Marne la Vallé Paris, 1982 ©

Les espaces Abraxas, Ricardo Bofill

Les Espaces d’Abraxas de Ricardo Bofill, Marne la Vallé Paris, 1982 ©

Les espaces Abraxas, Ricardo Bofill

Les Espaces d’Abraxas de Ricardo Bofill, Marne la Vallé Paris, 1982 ©

Les espaces Abraxas, Ricardo Bofill

Les Espaces d’Abraxas de Ricardo Bofill, Marne la Vallé Paris, 1982 ©

Les espaces Abraxas, Ricardo Bofill

Les Espaces d’Abraxas de Ricardo Bofill, Marne la Vallé Paris, 1982 ©

La nécessité du stupéfiant contre l’écrasant système.

Dans sa tentative d’anoblir l’espace résidentiel, il a crée un lieu d’expérimentation et  une atmosphère singulière dont le ressenti est propre à chacune des personnes qui passent les portes. En réalité il y a trois bâtiments dans cette cité: Le Palacio celui qui domine, le Théâtre et l’Arc , tous trois couverts d’un attirail d’ornement et de détails géométriques qui rappellent l’architecture grecque à son époque la plus majestueuse. Des références historiques nombreuses qui contrastent avec les façades nues et froides du modernisme. Une nouvelle proposition du luxe établie par Ricardo Bofill, un luxe intellectuel qui s’exprime par: “une succession ininterrompue de situation différente et changeante”. Dans les Espaces d’Abraxas, la perception est excitée à son summum, nos subjectivités sont exacerbées et le résultat laisse un sentiment étrange dont chacun est libre d’en faire ce qu’il veut. Un bel exemple d’interprétation de l’incongruité architecturale de ces bâtiments est le film de science fiction Brazil sorti en 1985, largement inspiré par 1984 de George Orwell. Terry Gilliam utilise ce décor surréaliste pour en faire les appartements de Sam Lowry, (le personnage principal, fonctionnaire lambda sans ambition et plutôt rêveur travaillant au bas de la pyramide d’une énorme machine bureaucratique) et le terrain de courses poursuites effrénées. Sam finit sa cavalcade débouchant émerveillé sur le Théâtre pour se réfugier dans l’Arc transformé en édifice religieux. Trois ambiances réappropriés par le film qui définit l’angoisse du réalisateur de voir nos sociétés absorbées par un système de plus en plus prenant:

« J’ai trouvé que le monde de Brazil c’était comme à l’intérieur d’un organisme et ce corps était le corps social, cette civilisation que nous avons crée. (…) J’ ai eu la sensation que nous faisions partie de ce processus  qui consiste à bâtir ce gigantesque organisme dont nous sommes juste des petites pièces, des terminaisons nerveuses et toutes les connexions électriques, les tuyauteries, tous les élements d’un même ensemble » Terry Gilliam, Making of Brazil 1995

Un monument pour la banlieue.

« (…) Avec le théâtre d’Abraxas (…), je voulais un geste de colère, monument qui soit en même temps un repère et un point fixe” disait-il en 1992. » Ricardo Bofill.

En 2006, la mairie de Noisy-le-Grand a évoqué la possible destruction du Palacio. Le projet a été abandonné face à l’émoi des habitants et à l’action du Collectif Anti-démolition des Quartiers Populaire d’Ile de France. Ricardo Bofill a été contacté, (il faut savoir que le réaménagement du site nécessite son accord tandis que la décision de démolition partielle ou complète peut se faire sans son aval) et s’en est “ému” sans plus de détails laissant le projet en suspens, temporairement.

Les espaces Abraxas, Ricardo Bofill

Les Espaces d’Abraxas de Ricardo Bofill, Marne la Vallé Paris, 1982 ©

Les espaces Abraxas, Ricardo Bofill

Les Espaces d’Abraxas de Ricardo Bofill, Marne la Vallé Paris, 1982 ©

Les espaces Abraxas, Ricardo Bofill

Les Espaces d’Abraxas de Ricardo Bofill, Marne la Vallé Paris, 1982 ©

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