Deux personnages nous regardent, sans que l’on puisse d’abord expliquer leur présence au milieu d’une végétation si luxuriante et impénétrable qu’elle n’est déjà plus qu’un décor, un fond sans profondeur, un pan de mur peint par Kent Williams selon des principes qui ne cessent, au long de son œuvre, d’évoquer le mouvement nabi et les symbolistes. La perspective est absente, la ligne d’horizon haute: les personnages se situent non pas au milieu mais devant la jungle, lacis de couleurs exotiques rappelant volontiers Gauguin, influence majeure des nabis. Les couleurs tranchantes, elles, sont atténuées: non pas aplats de couleurs « sans mélanges » comme chez les amis de Paul Sérusier. Mais nuancées, telles que Verlaine désirait que soit l’Art poétique symboliste.

Kent Williams, BlossomyKent Williams, Blossomy, huile sur toile, 152×178 cm, 2013 ©
Kent Williams, Blossomy, détailKent Williams, Blossomy, détail, huile sur toile, 152×178 cm, 2013 ©
Paul Gauguin, Te Poipoi (Le matin)Paul Gauguin, Te Poipoi (Le matin), huile sur toile, 68×92 cm, 1892 © Collection Particulière, Hong Kong
Paul Sérusier, Le TalismanPaul Sérusier, Le Talisman, huile sur bois, 27×21,5 cm, 1888 © Musée d’Orsay, Paris

Dominant le corps masculin allongé sur le sol, le personnage féminin sait l’importance de la couleur: dans « Blossomy »celle-ci est d’abord séduction, attirant le regard sans dévoiler les intentions, montrant pour mieux dissimuler, invitant à l’action pour créer l’attente. Dans l’œuvre de Kent Williams, c’est de la suspension que naît l’érotisme, qu’elle soit suspension de l’action (« Blossomy », « In sleep ») ou sommeil profond (« Asilomar ») où rien n’adviendra que la fièvre qui s’empare d’un corps impatient et agité livré aux lambeaux de ses rêves les plus secrets. Corps blottit dans sa propre chaleur, pris en otage par un désir confus et fragmenté.

Kent Williams introduit une circulation entre le corps et l’esprit qui n’est pas sans rappeler le principe de non cloisonnement que les symbolistes avaient érigé en règle: entre les deux entités, c’est le désir qui circule par le jeu d’une contamination réciproque. Les rêves et l’érotisme sont les deux faces d’une même pièce réversible, traduction dans un corps de la puissance des fantasmes d’un côté, intellectualisation d’une pulsion née au plus profond de la chair de l’autre. Le non cloisonnement aboutit naturellement, chez Kent Williams, à la réversibilité, la couleur jouant dès lors le rôle d’agent de conversion: l’arme de séduction de « Blossomy » devient camouflage, technique de chasse pour celle qui, pour tendre un piège à sa proie, a paré sa robe de motifs imitant la jungle environnante. Mais bientôt l’artiste dirige notre regard sur les yeux implorant de la chasseuse, et l’on n’est plus sûrs que le corps qui triomphait de sa proie n’est pas plutôt attaché à l’arbre, comme la victime au poteau dans l’attente de son sacrifice. Le camouflage, alors, ne sert plus la chasse: il est mécanisme de défense pour se protéger d’une menace.

Kent Williams, AsilomarKent Williams, Asilomar, huile sur toile, 165×208 cm, 2012 ©
Kent Williams, In SleepKent Williams, In Sleep, huile sur lin, 147×147 cm, 2013 ©

Car si Kent Williams a suspendu l’action, c’est qu’il sait la tentation de notre œil, qui voudrait voir ce qui suit la séduction, aimerait surprendre les deux corps, piégés par le feu de notre regard comme l’animal est pris dans la lumière des phares. Dans « In sleep »,l’homme assis en tailleur porte sur nous un œil accusateur: le regard sort du tableau et se fait réflexif: ce qui menace ces corps n’est autre que notre propre volonté d’assister à une rencontre, l’acte sexuel, qui ne saurait tolérer un point de vue extérieur, sous peine d’objectiver les deux corps agissants, transformant les actes qui leurs appartenaient en gestes dignes de satisfaire notre soif de curiosité et de spectacle et les dépossédant par là même de la charge de spontanéité et de liberté dont ils étaient porteurs.

Pour conjurer ce regard intrusif, Kent Williams représente l’avant ou l’après. Dans « Convergence: Ayako » et « Repose », il nous donne à voir des corps déchus au milieu du chaos environnant, des visages épuisés, des regards vides qui n’ont plus rien à perdre ni à gagner. L’importance de l’acte sexuel se lit en creux, par la tension qui le précède et les stigmates qui lui succèdent: nous ne verrons pas l’irregardable. Au milieu de l’œuvre du peintre américain gît un « angle mort », un plan manquant. En celui-ci, invisible, réside l’acte sexuel, grand œil du cyclone où reposent les corps horizontaux (« Repose »), où l’origine du monde et de la mort, liées, sont toutes deux contenues. Au centre du grand mouvement créé par la sexualité, les liens qui unissent Eros et Thanatos sont les mêmes que ceux qui unissent le yin et le yang dans l’art du Feng-Shui: bien qu’opposés, chacun porte en lui le germe de l’autre. Dès lors, au centre du chaos, les corps sont à la fois source de vie et d’énergie (« Rashomon ») et sujets à la dépression mortifère, tout comme le cyclone, mouvement circulaire d’air extrêmement violent a pour origine un centre de dépression atmosphérique, son « œil ».

Kent Williams, Convergence: AyakoKent Williams, Convergence: Ayako, huile sur lin, 152×178 cm, 2012 ©
Kent Williams, ReposeKent Williams, Repose, technique mixte sur papier marouflé sur bois, 51×74 cm, 2011
Kent Williams, RashomonKent Williams, Rashomon, huile sur lin monté sur panneau de bois, 122×137 cm, 2009 ©

Mais si le centre figurant l’origine, caché derrière les immenses parois venteuses de la tempête, ne saurait être représenté (et donc, en peinture, immobilisé), Kent Williams ne renonce pas à signifier le mouvement dionysiaque qui tout à la fois naît de ce vide et lui donne naissance en le circonscrivant. Les motifs enveloppant le corps figuré dans « Convergence: Yumiko » nous rappellent l’importance de la couleur dans le travail de Kent Williams: c’est elle, à nouveau, qui en résolvant la tension objet/sujet [1] permet de représenter l’extase par laquelle deux êtres fusionnent avec leur environnement et le cosmos, abolissant le temps et l’espace dans un mouvement mêlant vie et mort. La couleur, milieu de l’imagination pure, est seule capable de représenter ce moment qui frappe d’inanité le cloisonnement des sens et d’accéder à une compréhension supérieur : « Un voyant est tout entier dans la couleur, voir la couleur signifie plonger le regard dans un œil étranger où il se perdra et cet œil est celui de l’imagination. Les couleurs se voient elles-mêmes, le pur voir est en elles, elles en sont tout à la fois l’objet et l’organe. Notre œil est coloré. La couleur est engendrée par le voir et elle colore le pur voir [2] ».

Kent Williams, Convergence: YumikoKent Williams, Convergence: Yumiko, huile sur lin, 152×152 cm, 2011 ©
Gustav Klimt, Die Jungfrau (La jeune fille)Gustav Klimt, Die Jungfrau (La jeune fille), huile sur toile, 190×200 cm, 1913 @ Narodni Galerie, Prague
Gustav Klimt, Die Tänzerin (The Dancer)Gustav Klimt, Die Tänzerin (The Dancer), huile sur toile, 180×90 cm, 1916 © Collection Particulière, New York

Dans « Sea: Rise », une femme entourée de banderoles et de motifs colorés noie par sa danse un tigre, symbole de puissance et de destruction dans la mythologie asiatique: c’est par la figure dionysiaque du carnaval que le peintre nous fait sortir du chaos. Le carnaval, est, en effet, depuis les Chaldéens, les Grecs et les Romains et jusqu’au Moyen-Âge, temps du chaos de la confusion des spectres et des vivants mais aussi tentative ritualisée de relancer le Temps. Grâce à l’intervention du carnaval, Kent Williams donne un « sens », au sens premier du terme, au chaos et à la dépression mortifère qui suivaient l’acte sexuel: en imaginant une sexualité bariolée, joyeuse, promesse de lendemains, le chaos devient intervalle au cours duquel le temps cherche à se retourner sur lui-même, à se recharger dans un effort silencieux et pourtant stratosphérique qui est celui d’un monde qui cherche à renaître. Les couleurs dionysiaques du carnaval contiennent en germes le retour à l’ordre, le retour des saisons, transforment la promesse d’une fin, celle de l’acte sexuel, en celle d’un recommencement, celui de la vie. Elles soulignent aussi l’importance sociale de la représentation qui, loin de menacer les corps, se fait alors émancipatrice.

Kent Williams, Sea: RiseKent Williams, Sea: Rise, huile sur toile, 122×91 cm, 2011 ©
Kent Williams, Chloe & GriffinKent Williams, Chloe & Griffin, huile sur toile, 112×127 cm, 2010 ©
Kent Williams, Devon’s BackKent Williams, Devon’s Back, huile sur toile, 127×152 cm 2008 ©
Kent Williams, Mother and DaughterKent Williams, Mother and Daughter, huile sur toile, 107x127cm, 2009 ©
Kent Williams, UkiyoKent Williams, Ukiyo, huile sur toile, 137x127cm 2010 ©
Kent Williams, New SpringKent Williams, New Spring, huile sur toile, 122x183cm, 2011 ©
Kent Williams, Studio Arrangement in Blue and RoseKent Williams, Studio Arrangement in Blue and Rose, huile sur toile, 122×152 cm 2010 ©

[1] « La couleur est un milieu: elle appartient aussi bien (comme dans les théories prénewtoniennes de la perception) à l’objet vu qu’à l’objet voyant », Jean-Louis Déotte, « L’époque des Appareils ».

[2] Walter Benjamin, « L’arc en ciel. Entretien sur l’imagination », in Fragments.

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