Les immenses toiles de Julie Mehretu emportent le regard du spectateur dans un intense tourbillon de formes et de couleurs qui ne laissent pas indifférent. Des paysages monumentaux qui sont fortement imprégnés par l’univers urbain, son architecture, ses foules et sa vitesse.

Née en 1970 à Addis-Abeba, en Éthiopie, Julie Mehretu est l’une des artistes les plus importantes et prometteuses de sa génération. Après des études au Sénégal, elle part aux États-Unis où elle passe son adolescence dans le Michigan. Elle obtient alors un Master of fine Arts à la Rhode Island School of Design, avant d’effectuer une résidence au Musée des Beaux-Arts de Houston entre 1998 et 1999. Elle s’installe ensuite définitivement à New York, où elle vit et travaille en compagnie de sa partenaire, l’artiste plasticienne Jessica Rankin. Depuis sa naissance, Julie Mehretu a été ainsi sans cesse confrontée visuellement et physiquement à l’univers sensoriel et vertigineux des grandes mégalopoles du monde contemporain : des villes africaines de son enfance (Addis-Abeba ou Dakar) aux villes nord-américaines ou européennes (Houston, New York ou Berlin).

Julie Mehretu

© Julie Mehretu, Empirical Construction : Istanbul, encre et acrylique sur toile.

Julie Mehretu© Julie Mehretu.
Julie Mehretu, Berliner Plaetze.© Julie Mehretu, Berliner Plaetze.
© Julie Mehretu, Immanence, encre et polymère synthétique sur toile, 72 x 96 inches (2004).

© Julie Mehretu, Immanence, encre et polymère synthétique sur toile, 72 x 96 inches (2004).

© Julie Mehretu, Black City

© Julie Mehretu, Black City

Dans la lignée des esthétiques futuristes et cubistes de la première moitié du XXème siècle, Julie Mehretu propose dans ses toiles de vertigineuses transcriptions plastiques des dynamiques et lignes de forces du monde urbain – de l’hybridation de ses architectures et de ses habitants, de la globalisation et de l’extrême rapidité de ses échanges qui viennent s’inscrire dans un paysage de plus en plus dense, uniformisé et vertical. Mais s’il s’agit, notamment dans la lignée du précédent futuriste, de traduire visuellement la modernité technique et urbaine – à l’aube du XXIème siècle cette fois – par la distorsion des lignes figuratives, des plans et autres perspectives, Julie Mehretu propose un langage plastique singulier, fondé sur le contraste. En effet, chacune de ses peintures confronte la rigueur et l’ordonnancement d’un langage topographique et architectural figuratif – avec des structures architectoniques souvent discrètement suggérées par des couleurs claires et ternes à l’arrière-plan, à l’état de filigrane, de ruines, telles des toiles d’araignée reliquats d’une mégastructure urbaine – à un tumulte de lignes, de formes géométriques et d’aplats de couleurs vives qui explose au premier plan. Cette superposition, entre des constructions architecturales esquissées en toile de fond, d’une part, et des flux de couleurs comme autant d’impressions furtives et subjectives d’un monde en mouvement, d’autre part, créent cette impression de vertige – ou plutôt de vertige fixé. Le mouvement étant en effet figé sur le tableau. Comme si une véritable implosion du décor avait lieu dans le rectangle de la toile. Par ailleurs, si, comme chez l’artiste argentin Guillermo Kuitca, son travail emprunte au vocabulaire visuel des cartes topographiques, des plans et dessins d’architecte et autres projets d’urbanisme, il s’agit moins de proposer une vision esthétique par le désossement et l’éclatement de ces lignes d’édification et de construction, mais de leur donner toute leur place en créant des paysages et des perspectives proches de la 3D, et en les remettant en cause par ces premiers plans abstraits composés de masses vaporeuses, voire aquatiques, de lignes et de points multicolores se multipliant au sein de cet espace. Rappelons d’autant plus que ce contraste se trouve accentué par le langage pictural proposé, qui fait dialoguer le cubisme et le futurisme avec la peinture de la Renaissance – dont s’est beaucoup inspirée Julie Mehretu dans la représentation des décors architecturaux et urbains pour les arrières-plans. En effet, ceci souligne la maîtrise technique de l’artiste, dont la finesse du tracé architectural rappelle la précision des dessins de Robbie Cornelissen. Ses toiles monumentales impliquent en effet pour le spectateur deux modalités différentes de regard : une vision de près, afin de mieux discerner et décoder les indices minutieux et multiples détails de ces peintures, mais aussi une vision globale, une prise de recul, afin de saisir la dynamique d’ensemble – les détails de la toile devenant flous, comme une toile de Monet vue de… trop près.

Julie Mehretu.© Julie Mehretu.
© Julie Mehretu.©
Julie Mehretu

© Julie Mehretu

Julie Mehretu, Enclosed Resurgence, encre et acrylique sur toile, 48 x 60 inches (2001).© Julie Mehretu, Enclosed Resurgence, encre et acrylique sur toile, 48 x 60 inches (2001).
Julie Mehretu, Excerpt (battle track), encre et acrylique sur toile, 81,3 x 137,2 cm (2003).© Julie Mehretu, Excerpt (battle track), encre et acrylique sur toile, 81,3 x 137,2 cm (2003).
Julie Mehretu© Julie Mehretu

Ces gigantesques compositions aux mouvements et couleurs vifs dégagent ainsi une énergie débordante, souvent ambivalente : des univers urbains entre implosions destructrices et explosions festives (suggérées par les farandoles de couleurs au premier plan), entre tragédie et fête. C’est que ces toiles, entre tourbillons d’abstractions géométriques et esquisses de figurations architecturales, placent l’homme au cœur de l’interrogation artistique. En effet, il s’agit par ces ambiances urbaines composites, par ce nouveau dialogue avec le cubisme et le futurisme, de cartographier l’expérience et la vie des habitants de ces grandes métropoles contemporaines. Julie Mehretu le souligne, ce sont avant tout des espaces et des structures culturelles, humaines, qui sont représentées : « Les peintures se situent dans un non-lieu : un terrain vide, une carte topographique abstraite. (…) En combinant plusieurs types de plans et dessins architecturaux, j’ai essayé de créer une vision métaphorique et tectonique d’une histoire structurelle. J’ai voulu ancrer mes peintures dans le temps et dans l’espace ». Il y a donc bien, ici, un ancrage historique et géographique, qui implique un regard ambivalent sur l’homme contemporain. L’esthétique et le formalisme se doublent donc du politique : il s’agit pour elle de représenter « les stratifications multiformes de lieux, d’espaces et de temps qui conditionnent la formation de l’identité personnelle et collective ».

Julie Mehretu, Grey Space, encre et acrylique sur toile, 400 x 600 cm.© Julie Mehretu, Grey Space, encre et acrylique sur toile, 400 x 600 cm.
Julie Mehretu

© Julie Mehretu

Julie Mehretu.© Julie Mehretu.
Julie Mehretu.© Julie Mehretu.

Julie Mehretu a aussi illustré un premier livre, Poetry of Sappho (John Daley ; Page duBois éd.), des traductions anglaises des textes de la poétesse grecque Sapho. Dans ce livre d’artiste, elle a réalisé vingt imprimés en double page, qui viennent alterner avec les doubles pages des textes grecs accompagnés en vis à vis de leur traduction anglaise. Ces gravures sont composées de linéaments noirs qui rappellent les abstractions de Kandinsky. Elle se situent à mi-chemin entre formes architecturales (l’artiste se passionnant pour les civilisations perdues) et formes graphiques (la calligraphie et les hiéroglyphes).

Julie Mehretu.© Julie Mehretu.
Julie Mehretu, Sapphic Strophe 3.© Julie Mehretu, Sapphic Strophe 3.

Julie Mehretu est encore peu connue en France, mais elle expose dans les plus grands musées du monde entier. Le MOMA a ainsi intégré nombre de ses œuvres dans ses collections permanentes. Elle est représentée dans différentes galeries à New York, Londres ou encore Berlin. En septembre 2005, elle a été lauréate du très prestigieux Prix MacArthur, une bourse de création exceptionnelle dans le monde de la création artistique.