Jennifer Loeber est une photographe documentaire conceptuelle basée à New-York, son travail se concentre sur les représentations de l’identité féminine et la narration historique. Entre 2013 et 2014, dansLeft Behind, elle présente la perte de sa mère de manière brute et extrêmement touchante. Une série qui sera exposée début 2020, à la Kunsthalle de Hambourg.

Propos recueillis par Dephine Dussaut.

B!B! : Comment le projet Left Behind est-il né ?

Jennifer : Ce projet n’a pas du tout débuté comme un projet. C’était simplement un moyen pour moi de traverser, de manière créative, la peine et la peur engendrées par la perte de quelqu’un d’aussi important dans ma vie. Lorsque j’étais face à ce qu’il fallait faire avec les affaires de ma mère, l’idée de les photographier semblait être une démarche naturelle. Petit à petit, j’aidais mon père à nettoyer et à organiser son appartement afin de refléter cette nouvelle réalité, j’ai été chargée de parcourir toutes les anciennes photographies de famille. C’est à ce moment que j’ai commencé à reconnaître certains de ses objets que j’avais conservés sur les photographies. J’ai commencé à coupler des objets avec des images, à jouer avec les connexions entre les deux.

B!B! : Quelles sont les techniques utilisées pour ce projet ?

Jennifer : Ma douleur était encore très forte lorsque j’ai commencé ce projet et l’idée de mettre en place un studio, à proprement parlé, c’est à dire accompagné d’éclairages, me semblait insurmontable. J’ai donc utilisé mon iPhone à la place. Je savais quelles images je souhaitais associer avec quels objets, donc cette approche simplifiée dans la fabrication des images m’a permis de chasser l’aspect émotionnel du processus et d’être dans le moment présent.

Jennifer Loeber, Glove, 2014.

Jennifer Loeber, Glove, 2014.

Jennifer Loeber, Beach Club, 2013.

Jennifer Loeber, Beach Club, 2013.

B!B! : Quels sont les artistes qui influencent ton approche artistique ?

Jennifer: Puisque ces photos ne faisaient pas partie d’une idée de projet, je ne me suis pas vraiment inspirée de prédécesseurs afin de gérer de manière artistique les objets personnels d’une personne décédée. Mais je porte un intérêt de longue date aux images de la mort à travers les memento mori dans l’ère Victorienne. Donc cela a pu jouer dans mon idée originale. Ce projet a souvent été comparé au travail de la photographe Catherine Opie 700 Nîmes Road, série de photographies prises dans l’ancien domaine d’Elizabeth Taylor à Bel-Air. Il y a beaucoup de points identiques, à savoir créer le portrait de quelqu’un à travers les choses laissées derrière soi.

B!B! : Peux-tu nous en dire plus sur ta relation avec ta mère ?

Jennifer : Notre relation était compliquée, comme elles le sont généralement entre une mère et sa fille je pense, mais nous nous aimions profondément. En terme de personnalité, nous étions assez différentes l’une de l’autre, elle était calme et pragmatique et n’était pas particulièrement intéressée par l’art mais elle a favorisé un intérêt pour ça chez moi lorsque j’étais enfant et je lui en serai toujours reconnaissante. Je ne suis pas certaine qu’elle comprenait vraiment mon travail pour être honnête, mais elle a toujours été fière de moi.

B!B! : Pourquoi as-tu commencé à utiliser Instagram en tant qu’espace d’exposition ?

Jennifer : Je venais de commencer à utiliser Instagram de manière plus fréquente au moment où ma mère est tombée malade et j’aimais la désinvolture qu’il y avait à partager des photos sans qu’elles soient attachées à une longue histoire. Cela m’a semblé naturel de commencer à les partager de cette manière. A ce moment-là, je n’avais qu’un nombre limité d’abonnés donc je ne pensais pas que mes photos allaient être vues à plus grande échelle. La réaction a été étonnamment immédiate et encourageante. La perte d’un parent est un événement fondamentalement déstabilisant et il peut être difficile de trouver un chemin à travers cette obscurité. C’est seulement lorsqu’on m’a demandé de faire partie d’une exposition collective que des inconnus sont venus vers moi pour me parler de mon travail et leurs propres chagrins que je me suis rendue compte à quel point je me suis permise d’être vulnérable et intime sur Instagram.

B!B! : Quelle est la photographie qui te touche le plus dans ce projet ?

Jennifer : La combinaison qui me touche le plus est celle de ma mère en maillot de bain bleu avec de grandes lunettes de soleil associée au dernier blush qu’elle utilisait avant de mourir. L’image d’archive date des années 1980 quand j’étais enfant et que nous passions l’été dans un Beach Club du Rockaway, ici à New York. Cette version de ma mère est presque toujours comme je l’imagine dans mon esprit, et le blush légèrement usé apporte un aspect très humain à un objet inanimé et banal.

B!B! : Existe-t-il une photo ou un objet que tu souhaitais ajouter mais qui finalement n’est pas visible dans la série ?

Jennifer : Comme je vis à New York, je n’avais pas l’espace nécessaire pour en garder autant que j’aurais aimé. Cela m’obligeait à considérer vraiment chaque objet que je voulais et pourquoi je le voulais. Il est difficile de comprendre pourquoi j’ai choisi ce que j’ai fait mais cela me semblait instinctif. Lorsque j’ai commencé à tout ranger afin de les ramener à la maison, j’ai réalisé que j’avais combiné de nombreux aspects de la vie de ma mère à travers les objets et les souvenirs que j’avais associés avec eux. Elle adorait les chemises à rayures françaises, chose à laquelle je m’étais tellement habituée à la voir porter que je n’y avais pas vraiment pensé avant de devoir trier une trentaine de chemises similaires. Cela m’a fait rire à travers la douleur de sa perte et quand vous êtes en deuil, un rire peut vraiment remplir votre journée.

B!B! : Comment as-tu sélectionné les images et les objets à associer ?

Jennifer : Le processus était totalement naturel. En triant des photos de famille, j’ai commencé à reconnaître certains des objets que j’avais déjà sauvegardés. Certains d’entre eux ont un lien direct dans leur assemblage. Pour l’image où elle tient un oiseau, elle porte l’anneau qui lui se retrouve comme objet associé. D’autres sont simplement liées par une allusion ou une suggestion, le portrait d’elle et moi, à l’âge de trois ans, est associé à la seule nuance de rouge à lèvres qu’elle ait jamais portée. Le tube de rouge à lèvres était plus récent, c’était le dernier tube qu’elle avait utilisé avant de mourir, mais elle porte la même teinte dans l’image archivée prise plus de 30 ans auparavant.

B!B! : Un autre projet qui te tient à coeur ? 

Jennifer : Je viens tout juste de terminer un travail d’une durée de cinq ans, GYRLE, un projet documentaire conceptuel qui examine l’expression du genre féminin par le biais de Robert que j’ai rencontré lorsque nous étions adolescentes et qui est maintenant une femme trans, Lorelei. Les images de mes archives personnelles sont associées à celles de la nouvelle vie de Lorelei et racontent notre histoire commune tout en posant des questions sur l’archétype féminin et sur notre expérience mutuelle des pressions et des rituels idéalistes de la femme.

B!B! : Un projet en cours ? 

Jennifer : Mon projet actuel, VERHEXEN, explore la sorcière moderne en tant qu’archétype féminin transgressif et ses liens historiques avec les idéaux de la résistance féministe à l’ère Trump. Une vision répressive du pouvoir féminin et de la sexualité qui est toujours profondément ancrée dans la sphère politique et l’esprit américain. Ce travail est une réponse à la croyance patriarcale en la méchanceté inhérente et au caractère charnel de la femme qui perdure aujourd’hui. Il est le troisième chapitre d’une série de projets (LEFT BEHIND, GYRLE) que j’ai réalisé dans le but d’explorer la construction de l’identité féminine à travers l’utilisation de documents d’archives et de récits historiques.

Jennifer Loeber, Mom and Dad, 2014.

Jennifer Loeber, Mom and Dad, 2014.

B!B! : Les chroniqueurs de Boum!Bang! ont pour habitude de terminer leurs entretiens par une sélection de questions issue du questionnaire de Proust. En voici quelques-unes librement adaptées :

B!B! : Un photographe préféré ?

Portraitiste hollandais, Rineke Dijkstra.

B!B! : Un objet fétiche ?

Baume à lèvres vanille Burt’s Bees.

B!B! : Ton idée du bonheur ?

Un lac froid par une journée chaude.

B!B! : Un livre préféré ?

Dans mon enfance : From the Mixed-up Files of Mrs Basil E. Frankweiler de E.L. Konigsburg. À l’âge adulte : The Handmaid’s Tale de Margaret Atwood

B!B! : Si tu devais changer de métier, lequel choisirais-tu?

Fromagère.

B!B! : Ta chanson du moment ?

Bad Guy, Billie Eilish.

B!B! : Un artiste que tu souhaites rencontrer ?

Un mélange entre une photographe britannique de l’ère victorienne, Lady Clementina Hawarden et une sculptrice américaine, Eva Hesse.

B!B! : Ta qualité préférée chez une personne ?

Sens de l’humour.

B!B! : Quel don aimerais-tu avoir ?

Cape d’invisibilité.

B!B! : Un poète favori ?

Anne Sexton.

B!B! : Comment souhaiterais-tu mourir ?

Dans ce lac froid par une journée chaude.

B!B! : Et pour terminer, si je te dis Boum! Bang!, tu me dis ?

Whiz ! Bang !

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