Le travail pour Irina Kirchuk commence dans la rue par la récupération d’objets divers et variés. Il s’agit de collecter le matériau, les éléments disparates en bois d’un meuble en kit, les formes en plastique d’un appareil ménager, ou encore les rebuts d’un chantier. Partie intégrante du processus, ces marches permettent de s’imprégner d’une ville. À Buenos Aires ou Paris, on n’accommode pas les restes de la même façon. La question du déchet est révélatrice d’une société, sur le plan social, économique et culturel. L’artiste argentine par ces installations occupe bien au delà de l’espace d’une galerie, elle agit sur un environnement. Le travail in situ est double comme l’a bien montré l’exposition « Brochettes » à la Galerie Papillon où elle parvient avec humour à rappeler un intérieur bourgeois avec ce qu’elle trouve sur le trottoir.

Irina Kirchuk

Irina Kirchuk, vue de l’exposition « Brochette » © Galerie Papillon, Paris, 2017

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Irina Kirchuk, vue de l’exposition « Brochette » © Galerie Papillon, Paris, 2017

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Irina Kirchuk, vue de l’exposition « Brochette » © Galerie Papillon, Paris, 2017

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Irina Kirchuk, vue de l’exposition « Brochette » © Galerie Papillon, Paris, 2017

En jouant de la pièce comme espace et de la pièce comme œuvre au point de les faire cohabiter Irina Kirchuk nous interpelle sur la place de l’art dans le quotidien et notre façon d’habiter le monde. Elle recrée dans un ancien espace domestique une cuisine, un salon, une salle à manger en dialogue avec Dieter Roth; les oeuvres de l’un intégrées dans l’environnement de l’autre. En singeant les représentations d’intérieurs, elle brouille les frontières entre art et design et s’amuse des signes extérieurs de richesse. Elle subvertit l’idée du tableau sur la cheminée avec des éponges colorées et des pics à brochettes qui rappellent une construction à la Mondrian (« Tetris 1 »). D’autres compositions exposées à des places d’honneur, comme au dessus du canapé (« Typography 1 ») ou en face de la table (« Synchronized swimming 3 ») sont des hommages à l’histoire de l’art et à ses différents courants comme Supports/Surfaces. Œuvre d’art au carré, ces éléments de décor, fragments d’installation sont des trésors pleins d’ironie pour le collectionneur.

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Irina Kirchuk, Typography 1, métal, fil de pêche et brosses en plastique, 130x160x5 cm, 2017 ©

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Irina Kirchuk, Nado sincronizado (Synchronized swimming 3), verre, fer, plastique, 160x80x 5 cm, 2017 ©

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Irina Kirchuk, Nado sincronizado (Synchronized swimming 3), verre, fer, plastique, 160x80x 5 cm, 2017 ©

Chaque chose est à sa place et pourtant Irina Kirchuk ordonne autant qu’elle subvertit. Le jeu sur les symboles développe de nouvelles narrations tandis que l’usage de la métonymie et de la synecdoque confirme un goût pour le littéraire. Il s’agit de faire parler une partie pour le tout. Les objets renvoient à des actions, les traces d’un dîner (« À table! »), à une réunion de famille et à des personnages absents; jusqu’à la partie de badminton qui se joue du vent sur le balcon. Le mimétisme que l’artiste cultive a quelque chose de familier et en même temps d’étranger. C’est une réunion de fantômes; les objets parlent pour nous. L’intérieur devient indépendant, non plus contenant mais contenu, il ne répond plus à une pratique mais à une poétique. C’est un travail d’installation plus que de sculptures qui pointe avec légèreté l’absurde du quotidien.

Irina Kirchuk

Irina Kirchuk, À table! (détail), plastique moulé à chaud, métal, fer, plastiline, argile polymère, câble, vernis, dimensions variables, 2017 ©

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Irina Kirchuk, À table! (détail), plastique moulé à chaud, métal, fer, plastiline, argile polymère, câble, vernis, dimensions variables, 2017 ©

Irina Kirchuk

Irina Kirchuk, À table! (détail), plastique moulé à chaud, métal, fer, plastiline, argile polymère, câble, vernis, dimensions variables, 2017 ©

Irina Kirchuk

Irina Kirchuk, À table! (détail), plastique moulé à chaud, métal, fer, plastiline, argile polymère, câble, vernis, dimensions variables, 2017 ©

Irina Kirchuk

Irina Kirchuk, À table! (détail), plastique moulé à chaud, métal, fer, plastiline, argile polymère, câble, vernis, dimensions variables, 2017 ©

Irina Kirchuk

Irina Kirchuk, À table!, plastique moulé à chaud, métal, fer, plastiline, argile polymère, câble, vernis, dimensions variables, 2017 ©

L’encombrant est cette objet abandonné dans la rue, la plupart du temps hors d’usage, cassé, fracturé mais parfois simplement démodé. Il a pour parenté avec l’objet d’art de sortir de l’ordinaire et de l’utile: il peut-être apprécié pour des qualités symboliques voire esthétiques. L’encombrant se révèle sensible revisité par Irina Kirchuk. Les placards de cuisine qu’elle dispose en lieu de culte (« Chapelle ») conduisent à l’élévation à la fois physique et spirituelle du visiteur. Nous ne manipulons plus les objets mais nous sommes influencés par eux, par leur couleur, le jaune de la spiritualité, et leurs textures, la résine qui fait perler les larmes ou la sueur. Nous pouvons voir dans un panier à salade un dôme qui célèbre l’invisible mais aussi la manifestation d’un matérialisme assumé.

Irina Kirchuk

Irina Kirchuk, La Chapelle, bois, fer, plastique, résine, dimensions variables, 2017 ©

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Irina Kirchuk, La Chapelle (détail), bois, fer, plastique, résine, dimensions variables, 2017 ©

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Irina Kirchuk, La Chapelle (détail), bois, fer, plastique, résine, dimensions variables, 2017 ©

Dans cette dramaturgie du presque rien, Irina Kirchuk revisite les espaces domestiques pour questionner notre relation au monde. Les choses dont elle prend le parti servent de révélateurs. L’aspiration de l’aspirateur est matérialisé par des fils tandis que le luminaire montre l’étendue de son faisceau lumineux. La plasticienne nous montre de manière tangible l’impact des objets sur le monde et la part d’humanité que nous projetons sur eux. À la manière dont le pressentait très lyriquement Alphonse de Lamartine: « Objets inanimés, avez-vous donc une âme qui s’attache à notre âme et la force d’aimer? ». D’une façon plus libre et plus attachante, elle nous révèle la poétique des encombrants.