Plans de villes ou de bâtiments, cartes géographiques ou topographiques, schémas ou croquis d’architectes, toute représentation technique du réel est susceptible, chez Guillermo Kuitca, d’une réappropriation artistique et esthétique. Né en 1961, à Buenos Aires, ce grand artiste argentin développe à partir des années 1980, après des premiers tableaux plus figuratifs, scéniques, en rapport au régime dictatorial argentin de l’époque, un univers des plus singuliers, aux tonalités à la fois délicates et dramatiques, en proposant des séries de cartographies imaginaires et disloquées, à la grande force visuelle. De la narration et scénographie à l’abstraction cartographique.

Guillermo Kuitca, People on Fire, 1993, oil on canvas, 123 x 195 cm.© Guillermo Kuitca, People on Fire, 1993, oil on canvas, 123 x 195 cm.
Guillermo Kuitca, Untitled, 1993, oil and acrylic on paper, 81.3 x 116.8 cm. © Guillermo Kuitca, Untitled, 1993, oil and acrylic on paper, 81.3 x 116.8 cm.
Guillermo Kuitca, People on Fire, 1993, mixed media on canvas, 193 x 279.4 cm. © Guillermo Kuitca, People on Fire, 1993, mixed media on canvas, 193 x 279.4 cm.

Guillermo Kuitca s’inscrit dans l’une des tendances de l’art contemporain qui pourrait être décrite comme « géographique » en ce qu’elle cherche à réécrire l’espace, la topographie des lieux, en déformant cartes et repères spatiaux. On retrouve par exemple ce procédé, dans un contexte bien particulier, chez l’artiste Moshekwa Langa, qui représente ainsi les fractures socio-spatiales et les frontières raciales de l’Apartheid en effaçant et réécrivant les plans des villes sud-africaines. Jouant sur différentes échelles, les objets de prédilection des peintures de Guillermo Kuitca sont topographiques : des cartes géographiques et des plans de villes aux schémas techniques et architecturaux de théâtres, salles de concert, stades, immeubles, appartements, prisons… Les tableaux présentent ainsi une mise en abyme de la représentation. Il s’agit, à proprement parler, de représentations abstraites réalisées à partir de représentations abstraites (plans, cartes) du réel. Parfois, cependant, certaines toiles portent trace de cette évolution picturale en mêlant une trame narrative à une représentation planimétrique.

Guillermo Kuitca, Wiener Staatsoper, 2005, mixed media on paper, 148.9 x 148.3 cm.© Guillermo Kuitca, Wiener Staatsoper, 2005, mixed media on paper, 148.9 x 148.3 cm.
Guillermo Kuitca, Acoustic Mass I (Covent Garden), 2005, mixed media on paper,  180.3 x 180.3 cm. © Guillermo Kuitca, Acoustic Mass I (Covent Garden), 2005, mixed media on paper,  180.3 x 180.3 cm.
Guillermo Kuitca, Covent Garden VII, 2005, mixed media on paper, 148 x 148.6 cm.© Guillermo Kuitca, Covent Garden VII, 2005, mixed media on paper, 148 x 148.6 cm.
Guillermo Kuitca, Covent Garden VIII, 2005, mixed media on paper, 148 x 148 cm.© Guillermo Kuitca, Covent Garden VIII, 2005, mixed media on paper, 148 x 148 cm.
Guillermo Kuitca, New York State Theater, 2005, mixed media on paper, 148.3 x 149.2 cm.© Guillermo Kuitca, New York State Theater, 2005, mixed media on paper, 148.3 x 149.2 cm.
Guillermo Kuitca, Covent Garden III, 2004, mixed media on paper, 148.9 x 149.2 cm.© Guillermo Kuitca, Covent Garden III, 2004, mixed media on paper, 148.9 x 149.2 cm.
Guillermo Kuitca, Covent Garden V, 2004, mixed media on paper, 149 x 148.6 cm.© Guillermo Kuitca, Covent Garden V, 2004, mixed media on paper, 149 x 148.6 cm.
Guillermo Kuitca, Double Bayreuth Festpielhaus, 2007, mixed media on paper, 43 x 28 cm.© Guillermo Kuitca, Double Bayreuth Festpielhaus, 2007, mixed media on paper, 43 x 28 cm.

Ce qui frappe, à première vue, dans ces lieux peints, c’est la désertion de l’homme. Aucun visage, aucune silhouette humaine n’habite ces lieux, réduits à de purs décors vides, à des théâtres sans acteurs et sans spectateurs, disant l’angoisse existentielle face à l’anonymat dans lequel nous plonge la société moderne. C’est que, de plus, les plans ou les cartes correspondent à des représentations abstraites ou idéales de lieux, à des purs projets tout droit extraits de la pensée, et que les hommes aux mouvements et à la liberté non prévisibles ne viendront habiter qu’ensuite, une fois l’œuvre réalisée. Tout plan est en ce sens morbide : il évacue l’homme afin de proposer une vision stable, immobile, du réel, valable à travers le temps. Mais, en même temps, il exclut toute mobilité, tout écart. C’est que les peintures de Guillermo Kuitca, aux couleurs souvent vives et agressives, œuvrant à la distorsion, déstructuration et même destruction systématiques de ces plans froids et tragiques – où le drame s’épanouirait d’autant plus que nombre de ces tableaux représentent, en réalité, des plans de théâtres – cherchent sans doute à créer le désordre derrière l’ordre, à déjouer une rationalisation extrême du réel, qui a trouvé ses formes les plus radicales notamment dans l’art et l’architecture fascistes. Sachant que l’Argentine vit avec la blessure à vif de la dictature militaire qui avait gouverné le pays de 1976 à 1983. En bref, il s’agit non seulement de proposer une recherche plastique de la distorsion cartographique, mais aussi de créer un espace imaginatif par-delà les structures établies, derrière l’architecture panoptique des sociétés de contrôle comme les a décrit Michel Foucault. Proche en cela d’un Claude-Nicolas Ledoux, architecte utopique des Lumières à la fin du XVIIIème siècle, aux croquis souvent restés sans réalisation, voire irréalisables, et ardent défenseur de la liberté et de l’imaginaire dans l’art, Guillermo Kuitca tente de créer un espace de liberté dans la société, ses structures et ses normes, à instaurer un écart en empruntant de manière privilégiée les médiums architecturaux et cartographiques dans ses séries de peintures.

Guillermo Kuitca, Untitled, 1998, oil and graphite on linen, 190.5 x 228.6 cm.© Guillermo Kuitca, Untitled, 1998, oil and graphite on linen, 190.5 x 228.6 cm.
Guillermo Kuitca, Teatro Colon and La Scala, 2007, mixed media on paper, 43 x 28 cm.© Guillermo Kuitca, Teatro Colon and La Scala, 2007, mixed media on paper, 43 x 28 cm.
Guillermo Kuitca, Twenty-Four Seating Plans, 2004, mixed media on paper, 125 x 150 cm.© Guillermo Kuitca, Twenty-Four Seating Plans, 2004, mixed media on paper, 125 x 150 cm.
Guillermo Kuitca, Teatro de la Danza, Teatro Julio Castillo, Teatro Ofelia, Centro Cultural Telmex, 2002, mixed media on paper, 28 x 21.6 cm.© Guillermo Kuitca, Teatro de la Danza, Teatro Julio Castillo, Teatro Ofelia, Centro Cultural Telmex, 2002, mixed media on paper, 28 x 21.6 cm.
Guillermo Kuitca, A Prologue and Three Parts, 2007, mixed media on paper, 43 x 28 cm.© Guillermo Kuitca, A Prologue and Three Parts, 2007, mixed media on paper, 43 x 28 cm.
Guillermo Kuitca, Zurich, 2002, mixed media on paper, 21.6 x 27.9 cm.© Guillermo Kuitca, Zurich, 2002, mixed media on paper, 21.6 x 27.9 cm.
Guillermo Kuitca, Wien-Bratislava, 2002, mixed media on paper, 27.9 x 43.2 cm.© Guillermo Kuitca, Wien-Bratislava, 2002, mixed media on paper, 27.9 x 43.2 cm.
Guillermo Kuitca, Texas Road Map, 2002, mixed media on paper, 21 x 29.5 cm.© Guillermo Kuitca, Texas Road Map, 2002, mixed media on paper, 21 x 29.5 cm.
Guillermo Kuitca, Untitled, 2001, ink and watercolor on paper, 20.8 x 29.4 cm.© Guillermo Kuitca, Untitled, 2001, ink and watercolor on paper, 20.8 x 29.4 cm.
Guillermo Kuitca, Untitled, 1996, oil and acrylic on canvas, 70.5 x 94.6 cm.© Guillermo Kuitca, Untitled, 1996, oil and acrylic on canvas, 70.5 x 94.6 cm.
Guillermo Kuitca, Untitled, 1994, oil and acrylic on canvas, 148 x 195 cm.© Guillermo Kuitca, Untitled, 1994, oil and acrylic on canvas, 148 x 195 cm.
Guillermo Kuitca, Untitled, 1994, acrylic on canvas, 192 x 230 cm.© Guillermo Kuitca, Untitled, 1994, acrylic on canvas, 192 x 230 cm.

Figure majeure de l’art latino-américain, Guillermo Kuitca expose dans les plus grands musées du monde (MOMA et Metropolitan Museum of Art de New-York, Tate Modern de Londres, MALBA de Buenos Aires). Il a récemment représenté son pays, l’Argentine, à la Biennale d’Art contemporain de Venise en 2007.

Vous aimerez aussi :