Un entretien Boum!Bang!

Depuis le 6 novembre 2014 est présentée à la Chapelle des Pénitents Bleus à Narbonne l’exposition « 14. ». Enracinée dans le thème de la Première Guerre mondiale, elle réunit 8 artistes dont les travaux font également écho au premier ouvrage du romancier Jean-Jacques Gil. Il répond aujourd’hui à nos questions et nous permet de découvrir comment est né un tel projet.

B!B!: Pourrais-tu nous parler en quelques mots de ton roman « Les pluies de printemps ne reviendront plus » qui sert de point de départ à ce projet d’exposition?

Jean-Jacques Gil: C’est l’histoire d’une trajectoire tronquée, celle d’un homme de vingt ans qui est broyé, comme tant d’autres, par l’histoire avec un grand « h ».  Le roman débute en 1914.

B!B!: Comment s’est déroulée ta rencontre avec les commissaires d’exposition, Laurent Devèze et Julien Cadoret, ainsi qu’avec les artistes qui participent à « 14. »?

Jean-Jacques Gil: Tout est parti d’une discussion avec Laurent. Nous nous sommes posé la question de la diffusion des écrits et des romans à l’heure actuelle. Laurent a alors émis l’idée de rendre public un roman autrement, et pourquoi pas lors d’une exposition. C’est la raison pour laquelle il l’a distribué à des artistes qui l’ont lu. Laurent et Julien nous ont proposé d’élaborer, ensemble, un projet qui offrirait une vision contemporaine de l’événement 14 et qui rendrait également compte de l’univers du roman «Les pluies de printemps ne reviendront plus », mais sans l’illustrer. Le pari était de faire naître une résonance entre un événement, un roman et des œuvres existantes ou à réaliser.

B!B!: C’est ton premier roman. J’imagine que les réactions des artistes étaient importantes pour toi. Alors, comment ont-ils reçu ton roman?

Jean-Jacques Gil: Les réactions des artistes ont été capitales. Ils ont été mes premiers lecteurs. Leurs avis ont été positifs et porteurs. Sans leur adhésion, il n’y aurait pas eu de projet. Mais dès notre première rencontre, le courant est passé.

Arthur Babel

© Arthur Babel

Arthur Babel

© Arthur Babel

© Arthur Babel

© Arthur Babel

Arthur Babel

© Arthur Babel

B!B!: Peux-tu nous en dire un peu plus sur l’organisation de l’exposition?

Jean-Jacques Gil: Cette exposition avait dès le départ pour objectif de proposer des lectures du conflit, de proposer des regards croisés sur 14. Elle avait pour ambition que la fiction, mon roman, rejoigne l’imaginaire des artistes. Concrètement, le projet s’est construit en deux ans. Les curators nous ont fait nous rencontrer. Laurent et Julien ont pensé, construit l’exposition et trouvé un beau lieu dédié à l’art contemporain, la Chapelle des Pénitents Bleus à Narbonne. Leur complémentarité et le dynamisme de l’équipe narbonnaise, merci à Yves Penet adjoint au maire délégué à la culture, ont permis cette entreprise.

B!B!: Quelle est au final la place de l’écrit, de ton roman, dans l’exposition?

Jean-Jacques Gil: Sur les cartels apparaissent des extraits du roman «Les pluies de printemps ne reviendront plus» que Laurent a choisi. Et surtout, le visiteur repart avec le catalogue de l’exposition qui est le roman enveloppé dans une jaquette conçue par Maud Caeiro sur laquelle sont imprimés l’affiche, le plan de l’exposition, les noms des artistes, des œuvres et des photographies de celles-ci, plus un marque-page sur lequel est imprimé le texte de présentation de l’exposition écrit par Laurent.

B!B!: Rentrons dans l’exposition. Le visiteur est accueilli par un gisant de marbre réalisé par Gérald Colomb, tu peux nous en dire plus?

Jean-Jacques Gil: Gérald Colomb a sculpté dans le marbre à la fois un visage extatique et un corps foudroyé. On ne peut pas ne pas penser alors à cette jeunesse fauchée par la guerre. D’ailleurs, autour de ce gisant, deux vidéos donnent à voir une scarification. Comme la guerre, l’incision laisse des cicatrices. Gérald Colomb a également taillé des petits soldats en savon qui me font penser, dans cette ancienne chapelle, à des ex-voto.

Gérald Colomb

Gérald Colomb, Cohésion, 2003-2009, marbre blanc de Carrare, 160 x 50 x 70 cm © Gérald Colomb

Gérald Colomb

Gérald Colomb, Cohésion (détail), 2003-2009, marbre blanc de Carrare, 160 x 50 x 70 cm © Gérald Colomb

B!B!: L’exposition présente deux installations pour le moins originales, « Projet Phoenix » et « 2000 oubliés » d’Antonin Lagarde, peux-tu nous les présenter? 

Jean-Jacques Gil: Dans « Projet Phoenix », les bois brûlés peuvent représenter la combustion de la forêt mais aussi celle des corps pendant la guerre. Si on regarde ces bois dressés de plus près, on constate que des champignons y ont poussé. Peut-on renaître après s’être consumé? L’œuvre se respire aussi, l’odeur de brûlé est tenace. Pour « 2000 oubliés », des centaines de coquilles d’escargots posées et alignées à même le sol forment un bataillon que le visiteur peut écraser. À la fin de l’exposition, on pourra constater l’état de ce bataillon et peut-être son anéantissement.

Antonin Lagarde

Antonin Lagarde, Projet Phoenix, 2011, feu sur bois, dimensions variables © Antonin Lagarde

Antonin Lagarde

Antonin Lagarde, 2000 oubliés (détail), 2014, accumulation/collection de coquilles d’escargots, dimensions variables © Antonin Lagarde

Antonin Lagarde

Antonin Lagarde, 2000 oubliés (détail), 2014, accumulation/collection de coquilles d’escargots, dimensions variables © Antonin Lagarde

B!B!: Une seule artiste femme participe à cette exposition, Maureen Colomar. La douceur de ses dessins contraste avec les autres travaux plus violents. La Guerre est-elle un sujet d’hommes?

Jean-Jacques Gil: La guerre est un sujet universel. Maureen Colomar, pendant deux jours, avant le vernissage, a réalisé un triptyque, qu’on trouve dans le chœur de l’ancienne chapelle, qui représente des paysages imaginaires dans lesquels, personnellement, j’aime à me perdre. Ses dessins sont fait de traits noirs, de brisures et de vides. Chaque tableau est un no man’s land.

Maureen Colomar

Maureen Colomar, Mur martyr #3, Paysage tourmenté, in situ 2014, technique mixte (fusain, encre, bombe, feutre) © Maureen Colomar

B!B!: Adrien Chevrier a conçu un enchevêtrement de croix ramassées dans des cimetières. L’effet plastique de cette œuvre est saisissant. Qu’en penses-tu?

Jean-Jacques Gil: La force symbolique de la Croix se suffit à elle-même. On se retrouve petit et abandonné face à cette accumulation. On se rappelle les morts anonymes du conflit.

Adrien Chevrier

Adrien Chevrier, Sans titre, 2013, croix, différentes matières et formats © Adrien Chevrier

Adrien Chevrier

Adrien Chevrier, Sans titre, 2013, croix, différentes matières et formats © Adrien Chevrier

Adrien Chevrier

Adrien Chevrier, Sans titre, 2013, croix, différentes matières et formats © Adrien Chevrier

B!B!: Peux-tu nous présenter également les autres artistes qui participent à cette exposition?

Jean-Jacques Gil: À travers son installation de photographies, Arthur Babel propose une juxtaposition des temps et des espaces. Il a récupéré et sélectionné des photographies d’époque, des photographies stéréoscopiques. Il a placé devant ces photographies un verre sur lequel il a gravé au laser des photos actuelles qu’il a prises à Verdun. La double image vient perturber la lecture de cet ensemble. À la fois, l’artiste «brouille» et éclaire notre sujet: 14. Jérôme Vaspard, lui, est à la fois artiste et boxeur. Ses tableaux d’un mètre sur un mètre représentent des visages transfigurés, des corps écorchés, ou encore un corps vaincu. Sensualité et violence, intériorité et extériorité sur une même toile. Jérôme s’est inspiré d’une nouvelle de Tennessee Williams, « Le Boxeur manchot ». Il a donné comme titre à l’ensemble: « Moi et Oliver Winemiller ». L’autoportrait est donc bien une fiction. Le film de Fabien Guillermont prête quant à lui à une réflexion sur la mémoire, sur les points de vue. Son travail s’attache à nous montrer les conditions de naissance d’un récit, la construction de ce récit. Enfin, l’œuvre de Thomas Fontaine bat la chamade, elle bat la retraite aussi. Durant la visite, le son de son tambour est un signal, un appel. Thomas Fontaine a également exposé une photographie sur laquelle figure une ligne de mire, un cliché froid et implacable comme la mort.

Arthur Babel

Arthur Babel, Survivance, extrait d’une série de 24 photographies et gravures sur verre, 2014, 25 x 25 cm © Arthur Babel

Arthur Babel

Arthur Babel, Survivance, extrait d’une série de 24 photographies et gravures sur verre, 2014, 25 x 25 cm © Arthur Babel

Jérôme Vaspard

Jérôme Vaspard, Moi et Olivier Winemiller, 2014, huile sur toile, 4  x 100 x 100 cm © Jérôme Vaspard

Jérôme Vaspard

Jérôme Vaspard, Moi et Olivier Winemiller, 2014, huile sur toile, 4  x 100 x 100 cm © Jérôme Vaspard

Jérôme Vaspard

Jérôme Vaspard, Moi et Olivier Winemiller, 2014, huile sur toile, 4  x 100 x 100 cm © Jérôme Vaspard

B!B!: Tu rentres d’une semaine à Narbonne, tu as vécu le vernissage et les premiers jours de l’exposition. Qu’est-ce qui t’a marqué?

Jean-Jacques Gil: Les réactions du public évidemment. Les différentes atmosphères: parfois excentrique, bienveillante, recueillie et paisible. Mon expérience en tant que médiateur m’a également beaucoup plu. J’ai pu aborder l’exposition et les œuvres de multiples manières et avoir des échanges souvent fructueux avec les spectateurs et les futurs lecteurs.

B!B!: En tant qu’écrivain, que t’a apporté cette aventure?

Jean-Jacques Gil: C’est une expérience unique. Un écrivain est seul face à son roman mais dans le cas présent j’ai pu dialoguer avec d’autres artistes et les commissaires d’exposition. Nous avons formé un collectif.

B!B!: Si tu étais toi-même artiste, as-tu une idée de ce qu’aurait pu être la nature de ta contribution?

Jean-Jacques Gil: J’aurais peut-être filmé des paysages de guerre, cent ans après l’événement. J’aurais peut-être photographié ces noms sur les monuments aux morts présents dans chaque village et ville de France.

B!B!: L’exposition a-t-elle pour vocation d’être présentée dans d’autres villes?

Jean-Jacques Gil: Ce serait bien. En tout cas, nous le souhaitons.

Arthur Babel

© Arthur Babel

Arthur Babel

© Arthur Babel

Arthur Babel

© Arthur Babel

Arthur Babel

© Arthur Babel

B!B!: Quel artiste aurais-tu rêvé d’inviter à participer à cette exposition?

Jean-Jacques Gil: Anselm Kiefer.

B!B!: Quelle est selon toi l’œuvre d’art qui parle le mieux de la guerre?

Jean-Jacques Gil: Le film « J’accuse » d’Abel Gance. La série des Otages de Jean Fautrier.  L’univers d’Anselm Kiefer.

B!B!: Pour toi, quel lieu en France évoque le mieux la Première Guerre mondiale?

Jean-Jacques Gil: Ces petits cimetières militaires perdus dans des champs ou au bord d’une autoroute ainsi que les villages disparus, les villages fantômes autour de Verdun.

B!B!: À quel mot penses-tu immédiatement quand tu entends le mot « guerre »?

Jean-Jacques Gil: Broyés.

B!B!: Qu’évoque également pour toi le chiffre « 14 »?

Jean-Jacques Gil: Une équipe.

B!B!: Quelle est la meilleure arme contre la guerre?

Jean-Jacques Gil: Faire la guerre à la guerre.

B!B!: Et enfin, si je te dis Boum!Bang!, tu me réponds?

Jean-Jacques Gil: Un site web que j’aime consulter.


Exposition « 14. » jusqu’au 21 décembre 2014 à la Chapelle des Pénitents Bleus à Narbonne. Commissariat: Laurent Devèze et Julien Cadoret – Textes de Jean-Jacques Gil extraits du roman « Les pluies de printemps ne reviendront plus » disponible sur lulu.com – Artistes présentés: Arthur Babel – Adrien Chevrier – Maureen ColomarGérald ColombThomas FontaineFabien Guillermont Antonin Lagarde et Jérôme Vaspard – Affiche et catalogue réalisés par Maud Caeiro – Photographies noir et blanc réalisées par Arthur Babel.

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