Un entretien Boum! Bang!
Rencontrer Edouard de Pazzi c’est s’offrir un tête à tête avec un dandy qui ouvre une faille temporelle. Il aurait pu être un prince italien mais sa voix grave résonne d’une sagesse exotique. Quant à son travail, il est instinctif, enjôleur, à la fois discret et puissant, à l’image de l’homme.

Edouard de Pazzi, portrait

Edouard de Pazzi, portrait © photo:Enguerran Ouvray

Edouard de Pazzi, portrait

Edouard de Pazzi, portrait © photo: Enguerran Ouvray

B!B!: Quelles sont tes origines?

Edouard de Pazzi: J’ai de lointaines origines italiennes mais je bats le pavé parisien depuis que je tiens debout.

B!B!: Qu’est ce qui t’a mené à la photographie?

Edouard de Pazzi: Déjà tout petit… J’avais 6 ans je crois lorsque j’ai pris ma première photo. C’était à Madagascar, où je vivais alors avec ma famille. Ce cliché, hélas… est aujourd’hui perdu. Ce devait être un coucher de soleil sur l’océan Indien ou des racines de banian sous lesquelles je passais sans me baisser. Sans aucun doute quelque chose de très significatif à mes yeux mais peut-être pas au regard de l’histoire de la photographie… Plus tard, devenu jeune homme, l’archétype du photographe de reportage me fascinait. Je m’y suis un peu essayé mais sans grand succès. Je n’ai jamais été un virtuose de l’« instant décisif » cher à Cartier-Bresson. Je suis plutôt lent dans l’approche et j’ajuste pendant longtemps ma cible. Par conséquent mes photos de reportage avaient pour la plupart d’entre elles comme caractère commun un immobilisme frappant la scène qui cadrait peu avec le genre de la photo d’action. Et puis je vagabonde beaucoup plus que je ne traite réellement des sujets. Je revendique un grand éclectisme dans mes pratiques même si c’est assez peu prisé aujourd’hui où l’on demande de la part des artistes d’être obsessionnels dans leur travail de manière à ce que leur production soit aisément identifiable. La photographie est un média qui a certes ses exigences mais les instruments qui permettent de la pratiquer, qui ne sont jamais que des instruments d’observation offrant une multiplicité de points de vue, sont tout de même plus faciles à manipuler que le ciseau du sculpteur ou le pinceau du peintre.

Du reste, plus qu’à ces deux outils, j’associe l’appareil photo à la plume de l’écrivain. J’ai longtemps manié cette dernière en mercenaire. J’ai en effet été « nègre » — les Anglais disent « écrivain fantôme » ce que je trouve plus élégant — pendant plusieurs années. C’est du reste très paradoxalement un livre qui n’est jamais paru qui m’a permis de vivre sans trop de besoins pendant plusieurs années et de reprendre les prises de vue dans une perspective cette fois plus « artistique » ou évocatrice de mondes intérieurs, que documentaire ou factuelle. En fait je crois bien que la traduction de la réalité — fonction à laquelle on ravale bien souvent la photographie — ne m’intéresse pas vraiment. Je m’attache plus à la vision subjective des êtres, des choses, des lieux, qu’à leur représentation objective. Rien ne m’intéresse moins que la question « où a été prise cette photo? » ou bien « qu’est-ce qu’elle représente? » sinon peut-être la troisième qui suit presque invariablement « comment a-t-elle été réalisée? ». Le « où? quand? comment? » m’intéresse bien moins que le « pourquoi? » auquel du reste je suis parfois bien en peine de répondre. À bien y réfléchir il y a un point commun entre la négritude et la photographie. Dans un cas comme dans l’autre on est derrière. Il faut croire que j’ai toujours aimé « être derrière », me placer en retrait, en observateur, quoi que j’eusse aimé être un acteur de théâtre… Mais je ne suis pas à un paradoxe près. C’est ce qui faisait de moi un bien piètre photographe de reportage. J’ai ainsi, dans ma jeunesse un peu aventureuse, traversé une partie de l’Afghanistan pendant l’occupation soviétique, un peu comme Fabrice del Dongo à Waterloo, sans très bien comprendre où je me trouvais ni ce qui se passait…

Edouard De Pazzi, Académie

© Edouard de Pazzi, Académie, 2007

Edouard De Pazzi, Bhutô

© Edouard de Pazzi, Butō, 2007

Edouard De Pazzi, Maxime

© Edouard de Pazzi, Maxime, 2005

Edouard De Pazzi, Natsuki

© Edouard de Pazzi, Natsuki, 2012

Edouard De Pazzi, Nu en profondeur

© Edouard de Pazzi, Nu en profondeur

Edouard De Pazzi, Nus en noir

© Edouard de Pazzi, Nu en noir, 2003

Edouard De Pazzi

© Edouard de Pazzi, 2006

Edouard De Pazzi, corps en profondeur

© Edouard de Pazzi, série « corps en profondeur », 2012

B!B!: Comment qualifierais-tu ton travail ? Que penses-tu de l’étiquette « vintage » qu’on pourrait y accoler?

Edouard de Pazzi: Si l’on prend ce mot dans son acception d’origine, à savoir un bon millésime, alors je le revendique. Mais si il s’agit de la connotation de « rétro » que les fripiers ont trouvé pour vendre leur camelote alors je le réfute. Je suis du reste assez exaspéré par la tendance actuelle au régressif. Tous ces filtres que les photographes amateurs utilisent avec leur Smartphone et autres instruments high tech pour faire du « à l’ancienne » ça n’est pas dérangeant si c’est pour photographier le petit à la plage ou le chat sur la commode mais quand s’y cache une prétention à « faire de l’art » alors je trouve ça ridicule. Si j’utilise souvent les procédés analogiques – bien que ma dernière série exposée à la Galerie 55 Bellechasse soit réalisée en numérique – ce n’est pas par goût de la « tradition » ni parce que je suis de la « vieille école » – je n’ai jamais été à l’école du moins en photo – mais parce que j’estime que l’outil détermine grandement la manière d’observer et de saisir. Je ne pense pas qu’on puisse avoir la même attitude face à un sujet selon que l’on utilise un appareil moyen format ou son téléphone. À l’évidence, le geste est moins compulsif avec le premier qu’avec le second et les images produites avec l’un ou avec l’autre n’ont pas toujours la même densité. Et je ne parle pas ici de caractéristiques techniques mais de sens. En outre, ce qui est primordial pour moi dans la photographie – du reste le mot même le sous-entend – c’est la lumière. Or, le procédé argentique est le seul — avec bien entendu les autres procédés sensibilisant une surface comme le collodion humide qui connait actuellement une grande vogue — qui retienne ou laisse passer physiquement celle-ci. Enfin, il laisse le temps au temps. Le temps de l’approche. Le temps du cadrage. Le temps de l’exposition. Le temps de la sensibilisation. Enfin le temps de la révélation. Cette manière d’arrêter le temps, pour quelqu’un que sa fuite angoisse à chaque instant, me plaît. Il y a enfin un aspect pratique à l’utilisation de ce procédé qui tend à devenir « ancien» c’est qu’une image analogique à la différence d’une image numérique laisse une trace physique, tangible, qui constitue une preuve. Aujourd’hui, avec internet et les réseaux sociaux, 9 images sur 10 connaîtront le triste sort de n’être vues qu’à travers un écran et seront condamnées à flotter d’un continent à l’autre à la surface du Web comme un bouchon sur la vague au gré des courants et de la fantaisie des internautes. Dans ce périple il arrive qu’elles changent de couleur, de forme et même de nom d’auteur… Certaines de mes images se sont ainsi diluées dans les profondeurs d’internet. Mais je n’auraiS, le cas échéant, aucun mal à prouver la paternité de celles, généralement les plus importantes à mes yeux, que j’ai fixées sur un support film.

B!B!: Parle-nous de tes thématiques et notamment du nu.

Edouard de Pazzi: Quand je me suis remis à la photographie il y a une douzaine d’années j’ai entrepris de travailler avec des modèles. J’ai longtemps pratiqué – je continue de le faire – le dessin de modèle vivant en atelier. J’ai du reste, dans ma dernière exposition, osé exposer certains de ceux-ci. J’ai donc commencé par aborder le genre du nu d’un point de vue plutôt académique, un peu à la manière d’une nature-morte. Mes corps étaient inanimés, à la limite désexualisés, désérotisés, même si le plus souvent c’étaient des corps de femmes qui étaient représentés. Je travaillais beaucoup – et je travaille toujours à l’occasion –  sur le dualisme: présence/évanescence, caché/dévoilé, dit/suggéré. Aujourd’hui j’ai un peu déchiré le voile, débouché l’ombre, dissipé la brume. Mes photos tendent à être plus nettes, moins distantes, parfois plus crues. Les modèles sont très libres lorsque je les photographie, je laisse faire, ce sont elles qui déterminent leurs poses et montrent d’elles ce qu’elles veulent, mais je tâche de les retenir – et d’éviter moi-même car la tentation est parfois grande et j’y succombe par moments – d’aller vers un érotisme un peu convenu tels que ces clichés qu’Internet véhicule par million à chaque minute. Enfin, je dois avouer que je préfère presque la pornographie à l’érotisme tel qu’on l’entend communément. Je trouve ça plus honnête.

Beaucoup de ces nus, évoquent, par leur cadrage, l’attitude des modèles, le jeu des matières et l’utilisation de la lumière, la peinture classique. Je fréquente les musées depuis mon plus jeune âge et beaucoup de mes représentations sont inspirées de thèmes iconographiques récurrents dans l’art occidental, notamment italien, flamand et espagnol, depuis le début de la Renaissance. Il y a en outre indéniablement dans certaines de mes photographies un aspect un peu doloriste, empreint de mon héritage culturel chrétien mêlé d’allusions plus équivoques. Je suis à proprement parler un homme sous influence et je les revendique dans cette époque de cuistre où les artistes autoproclamés tels ont trop souvent la prétention de créer ex nihilo, alors que, comme dit l’adage: « il n’y a rien de nouveau sous le soleil ». Mais pour éviter l’écueil de la photographie picturialiste trop référencée je place souvent mes modèles « en suspension », dans un non-décor, évitant ainsi les détails qui pourraient renvoyer à une époque, à une situation, à un lieu donné. Je cherche à réaliser des photos plus achroniques qu’anachroniques. Je pratique aussi beaucoup le portrait ou plus exactement je photographie souvent des visages car il est rare que je cherche à représenter une personne en particulier, mais plutôt une idée que je me fait d’elle, cherchant dans le hiératisme des poses, l’aura qui émane d’elle plutôt que le sentiment qu’elle voudrait exprimer. Le troisième grand thème que j’aime pratiquer c’est le paysage mais moins dans la perspective de dresser un état des lieux – je sais rarement où je me trouve – qu’un état d’esprit. « Une image photographie son auteur » a dit Alain Coulange. Il en est ainsi des lieux que je saisis ou plutôt qui me saisissent. Le paysage, comme la mer du poème de Rimbaud – ce n’est pas un hasard du reste si je reviens souvent vers les littoraux – est un miroir où l’on contemple son âme.

Edouard De Pazzi

© Edouard de Pazzi

Edouard De Pazzi

© Edouard de Pazzi

Edouard De Pazzi

© Edouard de Pazzi

Edouard De Pazzi

© Edouard de Pazzi

B!B!: Quel serait ton message?

Edouard de Pazzi: Aucun. Je ne crois pas tellement au « message », à l’art dit « engagé » qui prétend dénoncer les travers d’une société ou stigmatiser ses ridicules, en appelant pompeusement « concept » ce qui n’est bien souvent que de la sociologie ou du comportementalisme de comptoir. Peut-être penserais-je tout à fait autrement si j’avais une réelle cause à défendre ou si j’étais engagé dans un vrai combat… Et puis je préfère au message appuyé une certaine suggestivité qui laisse à celui qui regarde le choix des pensées qui le traversent. Il y a un petit aphorisme dont je ne suis pas peu fier: la photographie est une réflexion de la matière qui donne matière à réflexion.

B!B!: Comment définis-tu ta « figure d’artiste »?

Edouard de Pazzi: Je ne me définis pas en tant « artiste ». À la limite je me définis plus comme un artisan, avec un regard, un savoir-faire pour le retranscrire et une application dans la mise en oeuvre du processus. Ce processus est du reste chez moi plus « idéatif » que créatif. J’ai quelques idées mais c’est souvent le hasard ou les circonstances qui me permettent de les mettre en oeuvre, et c’est souvent aussi a posteriori qu’elles m’apparaissent. J’ai certes un fil directeur mais le moins qu’on puisse dire c’est qu’il n’est pas tendu; il est assez sinueux. Mais parfois, en le suivant, je parviens à un point… de suspension. Je n’ai pas réellement de « projet ». Or, je suis attaché à une définition classique de l’art qui, pour reprendre le mot célèbre de Léonard de Vinci, est avant tout « chose mentale ». Une oeuvre, à mon sens, doit, pour être digne de ce nom, être conçue avant d’être exécutée. Le hasard pur n’y a pas sa place. C’est le « dessein » qui prime (le mot « dessin » du reste s’écrit ainsi jusqu’au xviie siècle). De mon côté, je laisse beaucoup plus de place à l’aléatoire, même si je suis parfois très rigoureux voire systématique dans l’exécution. Mais de façon générale ce sont plus des notes que je prends qu’un véritable roman que j’écris. Je tiens plus du chasseur-cueilleur que du cultivateur.

Edouard De Pazzi, Diptyque jeune fille et la mort A

© Edouard de Pazzi, Diptyque Jeune fille et la mort A

Edouard De Pazzi, Diptyque jeune fille et la mort B

© Edouard de Pazzi, Diptyque jeune fille et la mort B

Edouard De Pazzi, Suaire-II

© Edouard de Pazzi, Suaire-II, 2006

Edouard De Pazzi, Vanité

© Edouard de Pazzi, Vanité, 2003

Edouard De Pazzi, Diptyque Memento Mori A

© Edouard de Pazzi, Diptyque Memento Mori A

Edouard De Pazzi, Diptyque Memento Mori B

© Edouard de Pazzi, Diptyque Memento Mori B

Edouard De Pazzi, Bauta

© Edouard de Pazzi, Bauta, 2006

B!B!: Ta vision du monde?

Edouard de Pazzi: Elle est assez pessimiste. Ça ne sert à rien que je la développe ici. Et je n’ai de nostalgie que pour les mondes que je n’ai pas connus.

B!B!: Imagine ton épitaphe?

Edouard de Pazzi: « Je ne fais que passer ».

B!B!: Tes projets en cours et à venir.

Edouard de Pazzi: J’ai divers projets d’exposition mais c’est avant tout un projet éditorial qui me tient à coeur. Je viens du monde de l’édition et je suis très attaché au livre comme objet. C’est du reste pour moi le support idéal de la photographie. J’ai un projet, avec un architecte-éditeur allemand de livres en édition limitée. Dont acte…

B!B!: Tes traits de caractère en fonction des 7 nains.

B!B!: Es-tu grincheux?

Edouard de Pazzi: Ah ça oui je suis bien obligé de le reconnaître!

B!B!: Es-tu simplet?

Edouard de Pazzi: Même si j’ai un côté cérébral, je suis plutôt primaire dans mes actes, dans mes réactions et dans mes pensées. Et puis un petit fond de naïveté qui subsiste… Donc je me reconnais assez dans Simplet.

B!B!: Es-tu prof?

Edouard de Pazzi: Non, pas particulièrement. J’ai tendance à considérer que le meilleur enseignement serait de n’en pas dispenser. Tout au plus de prouver par l’exemple.

B!B!: Es-tu timide?

Edouard de Pazzi: Oui! Et non…

B!B!: Es-tu Atchoum?

Edouard de Pazzi: En ce moment oui! C’est de saison…

B!B!: Es-tu dormeur?

Edouard de Pazzi: Non mais j’aime le sommeil. J’ai une activité onirique foisonnante et il me vient en dormant des idées et des images qui dépassent de très loin celles que je peux concevoir à l’état d’éveil. J’ai presque l’impression de perdre mon temps le jour et d’en gagner la nuit.

B!B!: Es-tu joyeux?

Edouard de Pazzi: Au fond oui…

B!B!: Et si je te dis Boum! Bang!?

Edouard de Pazzi: Crac Boum uhhhhh!

Edouard De Pazzi, Solitude

© Edouard de Pazzi, Solitude (Mauritanie), 2005

Edouard De Pazzi, Le carré noir sur fond blanc

© Edouard de Pazzi, Le carré noir sur fond blanc, 2004

Edouard De Pazzi, Géométries

© Edouard de Pazzi, Série « Géométries » (Saint Valery sur Somme), 2012

Edouard De Pazzi, Photo-graphie

© Edouard de Pazzi, Photo-graphie (Natsuki, Japon), 2013

Edouard De Pazzi, Portraits de femmes

© Edouard de Pazzi, Portraits de femmes (Dune), 2010

Edouard De Pazzi, chambres avec vue

© Edouard de Pazzi, Série « Chambres avec vue »(Naples), 2006

Edouard De Pazzi, lieux de mémoire

© Edouard de Pazzi, Série « lieux de mémoire »(Vierville-sur-Mer), 2004

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