Un entretien Boum! Bang!

Cécile Carrière exposera une série de dessins et de gravures à l’occasion du salon MACPARIS, qui aura lieu du 26 au 29 novembre 2015. C’est en préparation de cet évènement qu’a été réalisé cet entretien.

B!B!: Pour commencer, j’aimerais que tu me dises de quelle manière tu en es venue à faire du dessin et de la gravure. Quand est-ce que tout a commencé pour toi? Est-ce qu’il y a un moment ou un événement particulier qui, selon toi, a déclenché ta vocation?

Cécile Carrière: Je pense que dessiner le corps, son propre corps est quelque chose que tout le monde fait depuis l’enfance, simplement chez quelques personnes c’est une activité qui continue à accompagner la vie et qui prend une fonction dans la vie -intime et psychique disons- plus ou moins importante. Je peux avec le recul associer des pics d’activités graphiques à des expériences émotives fortes de mon enfance et adolescence, l’expérience de la mort et de l’amour par exemple. Dessiner est alors une restitution graphique de l’émotion et une tentative de la comprendre en la « représentant ». Cette expérience de pouvoir marquer, exprimer des émotions fortes a été décisive dans le fait de continuer à dessiner par la suite dans ma vie d’adulte. Voir cette force d’expression dans l’œuvre de certains artistes m’a aussi poussée sur ce chemin.

B!B!: Je voudrais maintenant que nous rentrions dans ton œuvre. Et, pour n’en rester qu’au niveau des généralités, j’aimerais que tu nous parles de la manière dont tu abordes le processus créatif. De quelle manière est-ce que tu commences un dessin? Est-ce que tu attends d’avoir une idée ou un thème, pour te lancer, ou bien est-ce que tes œuvres sont le résultat d’un processus intuitif dans lequel tu découvres toi-même, à la fin, le sens du dessin que tu es en train de faire?

Cécile Carrière: Comme je disais précédemment, la production graphique a accompagné ma vie et la conséquence de cela est qu’un univers graphique cohérent s’est créé au fil du temps, un peu comme un univers parallèle à moi-même, un double de mon imaginaire. Il est donc très rare que je parte avec un thème précis en tête, mais je reprends plutôt le fil de mon récit où je l’avais laissé, un peu comme un fantasme. Le fantasme peut répéter plusieurs fois une même obsession mais toujours de manière différente. Il arrive quand même parfois qu’une image ou une idée que j’ai lue ou vue me frappe au point que j’ai envie d’en parler dans un dessin mais c’est rare. Quand c’est le cas, l’image s’articule à d’autres symboles dans mon univers graphique.

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© Cécile Carrière, Série « Montagne Bleue », 70×55 cm

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© Cécile Carrière, Série « Montagne Bleue », 70×55 cm

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© Cécile Carrière, Série « Peat to pear »

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© Cécile Carrière, Série « Peat to pear »

B!B!: Pour aller un peu plus avant dans la compréhension de ton travail, j’aimerais, maintenant, que nous nous approchions de ce que j’appellerais, si tu es d’accord, ta mythologie. Car, le moins que l’on puisse dire, c’est que chacun de tes dessins semblent traversés par des thèmes, ou des obsessions qui, inlassablement reviennent. Et ces thèmes semblent résonner les uns avec les autres et former comme une chaine fantasmatique.

Est-ce que tu pourrais me dire si tu es consciente de la présence de ces thèmes, et s’ils sont apparus dans ton œuvre dans un ordre particulier?

Cécile Carrière: On peut dire que le sujet principal du dessin est moi même invariablement comme point de vue, en ce sens il ne s’agit pas vraiment de thème mais d’expériences personnelles qui me préoccupent et que je problématise dans différentes séries. Je peux dire aujourd’hui que mon travail au départ était très centré sur des sensations du corps et les émotions, un corps auto centré sur ses problématiques de mouvement, de fonctionnement interne et de ses relations aux autres. Mon regard s’est élargi en quelque sorte avec le temps et je me suis intéressée par la suite à situer ce corps dans un monde externe à lui-même. Un monde symbolique.

B!B!: De mon point de vu de spectateur, les thèmes les plus importants de ton œuvre sont: le thème des doubles symétriques, par exemple, qui s’emboitent et qui finissent presque toujours par générer une forme close (soit des triangles, soit des cercles, soit des losanges); celui de la Montagne (en tant que forme close, mais aussi en tant qu’abris et, enfin, en tant que source d’énergie); celui du courant d’énergie reliant les êtres les uns aux autres (soit par la bouche, soit par l’anus); celui de la barque, voguant sur le courant d’énergie en direction de la montagne et portant des chapelets de doubles emboités les uns dans les autres… Et, enfin, celui de l’infini et des palmiers qui ressemblent, à s’y méprendre, à des Ouroboros…

Est-ce que tu pourrais, pour commencer, me parler de la figure de doubles, et de la manière dont tu conçois cet emboitement des corps les uns dans les autres. Quel sens un tel emboitement a-t-il pour toi?

Cécile Carrière: Ces doubles apparaissent depuis toujours dans mon travail parce que mon obsession est de montrer un corps vivant qui, nécessairement bouge, change d’état au contact de l’extérieur mais qui pour autant ne perd pas son identité. D’où un mouvement, -binaire par définition – de dédoublement et d’emboîtement. La difficulté est de montrer dans une image fixe le temps qui passe, de montrer que la même entité change, qu’elle devient un peu autre. Ma seconde préoccupation est de dépasser la séparation entre l’intérieur et l’extérieur du corps. Le dessin permet dans une certaine mesure de montrer l’interaction constante entre l’intérieur et l’extérieur du corps. Ces préoccupations correspondent certainement à un questionnement sur l’identité. Je pense pratiquer le dessin comme un fantasme qui vient répondre à ces peurs primaires.

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© Cécile Carrière, Série « Montagnes – Plots »

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© Cécile Carrière, Série « Montagnes – Plots »

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© Cécile Carrière, Série « Barques »

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© Cécile Carrière, Série « Barques »

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© Cécile Carrière, Série « Barques »

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© Cécile Carrière, Série « Barques »

B!B!: Maintenant que nous comprenons mieux l’élément de base de ta mythologie, est-ce qu’il te serait possible de me dire ce qui relie selon toi le thème des doubles à l’ensemble des autres thèmes qui composent ton œuvre. Comment s’articule, par exemple, l’idée des doubles à celle de la montagne? Ou bien, encore, comment est-ce que le thème de la montagne se rattache-t-il à l’idée de courant d’énergie? Et, enfin, comment l’idée de courant d’énergie doit-elle être connectée à celle de l’infini?

Cécile Carrière: Avec le temps mes dessins ont pris un point de vue plus « objectif » et ils répondent à ces questions d’identité en montrant le corps prit dans un monde complexe d’interaction. Le corps n’est plus seulement le sujet du dessin mais il est représenté dans un espace extérieur, qui n’est pas réaliste mais symbolique.

L’idée de la montagne au départ est très étroitement associée à la représentation de la mort. Elle s’inscrit dans ce questionnement sur la vie du corps qui change, évolue, jusqu’à mourir. Quel sens donner à ce changement radical? La figure du double ne suffit pas pour montrer la mort car le changement est trop radical. Il faut relier le corps à un élément naturel pour exprimer ce “retour” du corps à la nature. Au départ la montagne est un tombeau naturel qui reçoit le corps, mais par extension elle devient un lieu intime, forme close qui « reçoit » en quelque sorte tous ces changements d’états du corps. Comme un roc solide et immuable, la montagne est l’élément pérenne, l’élément fixe.

B!B!: Pour conclure cet entretien, j’aimerais que nous parlions du sens global qu’il est peut-être possible de donner à ton œuvre. Comme nous n’avons cessé de le suggérer, tes dessins sont des dessins qui relèvent d’une imagination mythologique. Par imagination mythologique, j’entends des dessins qui fonctionnent à partir de « blocs symboliques » (que nous avons appelé des thèmes, ou des obsessions) qui s’articulent les uns aux autres à partir de liens qui sont eux-mêmes symboliques. En ce sens, tes images, bien qu’en apparence obscures, n’en obéissent pas moins à une logique très serrée. Et c’est cette logique que nous avons essayé d’articuler jusqu’ici. Mais si tu devais maintenant tenter de formuler la « morale » de cette logique, qu’est-ce que tu en dirais?

Cécile Carrière: L’ensemble des variations que j’ai réalisé autour du symbole de la montagne viennent d’une idée de Victor Hugo: creuser le Mont Blanc pour en faire une « tombe de l’humanité ». Comme une stèle ou une urne, la montagne devient un symbole, réceptacle du corps mort. Cette idée s’est transformée au fil des dessins: plus seulement une urne, la montagne devient le lieu de passage des différents états du corps d’un homme. Naissance, vie, mort, résurrection. Elle est le creuset où se forment et se déforment les corps dans une vision cyclique de la nature. Ainsi les «montagnes fertiles » communiquent entre elles par un flux de vie. Dans certains dessins les montagnes se personnifient et ne sont plus seulement le réceptacle du corps mais le corps lui-même. Le flux de vie prend plusieurs formes: nutrition et gestation dans la série « Pear to pear », il peut aussi être coupé comme dans la série « trois plots » où un personnage s’accroche désespérément à un « morceau » de flux. Dans la série « Barques » également inspirée d’une image de Victor Hugo dans l’Archipel de la Manche, la barque renversée devient un toit protecteur, et le flux d’eau représente « l’âme » ou le désir intérieur. Enfin, la dernière série « Maternité » achève ce cycle autour de la figure symbolique de la montagne en montrant une montagne-matrice, une montagne-utérus, où la matière du corps et de la roche se confondent et donnent naissance à un flux de vie.

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© Cécile Carrière, Série « Désir mimétique », 150×138 cm

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© Cécile Carrière, Série « Désir mimétique », 150×100 cm

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© Cécile Carrière, Série « Désir mimétique », 150×116 cm

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© Cécile Carrière, Série « Maternité Noire », 184×150 cm

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© Cécile Carrière, Série « Maternité Noire », 145×150 cm

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© Cécile Carrière, Série « Maternité Noire », 155×150 cm

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© Cécile Carrière, Série « Maternité Blanche », 200×100 cm

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© Cécile Carrière, Série « Maternité Blanche », 160×100 cm

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© Cécile Carrière, Série « Maternité Blanche », 165×80 cm

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