Arnold Odermatt est un gendarme suisse du canton de Nidwalden qui s’est passionné de photographie pendant son service et sa vie civile. Après quelques événements locaux, le très respecté commissaire (d’exposition cette fois) Harald Szeeman choisit de l’exposer à la Biennale de Venise, en 2001, et le fait ainsi découvrir au gratin international de l’art. Voici pour l’histoire vraie. Le reste est plus complexe.

© Arnold Odermatt

© Arnold Odermatt

Dès 1948, quand il revêt l’uniforme, Arnold Odermatt suggère l’usage de la photographie plutôt que des croquis pour archiver les vues d’accidents. Sa proposition, quoique accueillie avec défiance, est acceptée. De cette démarche naîtra la série Karambolage, où la documentation objective de la sécurité routière suisse se révèle étonnamment graphique. Gros plans quasi abstraits sur le plastique coloré des phares en fusion, vues d’accidents où les lignes dessinées sur les routes retracent les trajectoires des véhicules… La composition semble finalement aussi importante que la documentation. Malgré la gravité visible de certains accidents, le gendarme ne cherche jamais le drame: ni corps, ni sang, ni famille éplorée. Le photographe semble se tenir là sans affect, comme un garagiste qui pointerait la tôle en disant: « Vous avez vu? Ça a sacrément tapé! ». Constat de dégâts. Bref, Karambolage d’Arnold Odermatt n’est pas Crash de James Graham Ballard.

Arnold Odermatt

© Arnold Odermatt

Arnold Odermatt

© Arnold Odermatt

Arnold Odermatt

© Arnold Odermatt

Arnold Odermatt

© Arnold Odermatt

Puis Arnold Odermatt poursuit son travail en dehors des routes, pendant ses quarante années de carrière. La brigade locale manque de sang neuf et cherche à séduire les jeunes, que la vie de gendarmerie rurale n’attire plus. C’est donc Odermatt qui s’y colle, apparemment avec humour et bonheur. En service, il saisit ses collègues moustache au carré, musculature au (presque) top, vêtus d’uniformes amidonnés et de probité candide, dans les activités quotidiennes de la caserne. Tir au pistolet, dressage canin, bateau, ski, surveillance routière et assistance aux habitants, tout est bon pour vendre de l’action et du rêve.

Au début des années 1990, Urs Odermatt, le fils d’Arnold, remet la main sur ces images ainsi que sur toutes celles de leur vie de famille. Il prend alors conscience de leur valeur artistique et commence un travail titanesque de tri et d’editing dont il tirera les ouvrages que nous connaissons aujourd’hui: Karambolage, Meine Welt, En service, et En civil. La force de l’anecdote aidant, la notoriété ne se fait pas attendre. Après quelques expositions à Berlin et Francfort notamment, c’est la consécration à Venise et (dommage collatéral) sur le marché de l’art.

Arnold Odermatt

© Arnold Odermatt

Arnold Odermatt

© Arnold Odermatt

Arnold Odermatt

© Arnold Odermatt

Certains ont voulu faire d’Arnold Odermatt une sorte de facteur Cheval de la photographie, un quasi simple d’esprit qui saisissait la vie quotidienne d’une garnison, sans se douter un seul instant de l’intérêt qu’il aurait pu susciter. Un « art outsider » qui, à part celui de Werner Bischof, n’avait pas la moindre connaissance du travail de ses pairs. L’histoire est certes assez plaisante pour que l’on ait envie d’y croire, mais il semblerait que la réalité soit toute autre.

L’abstraction des gros plans, la monumentalité des voitures compressées comme des César, les mises en scène amusées de la vie de gendarme: tout cela est trop pour être vrai, pour être le fruit d’une authentique naïveté. Il n’empêche, ça marche. Le photographe dose ce qu’il faut d’innocence feinte et de distance amusée, le charme naturellement désuet du gendarme de Nidwalden se charge du reste.

Arnold Odermatt

© Arnold Odermatt

Arnold Odermatt

© Arnold Odermatt

Vous aimerez aussi :