Anastasia Zimikhina est une jeune peintre, illustratrice et créatrice de mode d’origine russe. Née en 1983, elle effectue tout d’abord ses études à l’Académie des Beaux-Arts de Saint-Pétersbourg, où elle étudie la peinture, le dessin et la sculpture, tout en se spécialisant dans le design vestimentaire. En 2006, la même année où elle en sort diplômée, elle est finaliste du Concours International de jeunes créateurs de Saint-Pétersbourg, intitulé « La Silhouette russe », dans les catégories « prêt-à-porter » et « graphisme du costume ». C’est aussi l’année de son départ à Paris, où elle se rend pour étudier le design vestimentaire à l’École Nationale Supérieure des Arts Décoratifs, jusqu’en 2011. Après plusieurs expositions au Musée La Piscine de Roubaix ou au théâtre du Musée du quai Branly, elle présente en juillet 2011 « Frisson », une collection haute couture pour femme, lors d’un défilé à l’École Nationale Supérieure des Arts Décoratifs en collaboration avec la maison Hermès. C’est que chez Anastasia Zimikhina l’art et la mode font partie intégrante de son langage artistique. Créations textiles et picturales se tissent et s’entremêlent pour ne faire qu’un, dans une symbiose tout à fait originale et saisissante : dessins préparatoires et croquis de vêtements, qui répondent à des codes propres, deviennent, sous la plume ou le crayon, matière picturale et visions fantastiques.

Anastasia Zimikhina, Danse II, huile sur toile, 130 x 97 cm, 2010© Anastasia Zimikhina, Danse II, huile sur toile, 130 x 97 cm (2010).
Anastasia Zimikhina, Danse I, huile sur toile, 130 x 97 cm, 2008© Anastasia Zimikhina, Danse I, huile sur toile, 130 x 97 cm, (2008).
Anastasia Zimikhina, Silhouettes, acrylique et pastel à l'huile sur papier, 100 x 130 cm, 2010© Anastasia Zimikhina, Silhouettes, acrylique et pastel à l’huile sur papier, 100 x 130 cm (2010).
Anastasia Zimikhina, Compositions, acrylique et pastel à l'huile sur papier, 100 x 130 cm, 2010© Anastasia Zimikhina, Compositions, acrylique et pastel à l’huile sur papier, 100 x 130 cm (2010).
Anastasia Zimikhina, Croquis pour la collection Frisson, 2011  © Anastasia Zimikhina, Croquis pour la collection Frisson (2011).
Anastasia Zimikhina, Croquis pour la collection Frisson, 2011© Anastasia Zimikhina, Croquis pour la collection Frisson (2011).

Ce langage commun aux créations textiles et picturales d’Anastasia Zimikhina témoigne d’une grande expressivité et sensualité. Le raffinement des couleurs et le flou des contours créent des portraits parcellaires et intenses à la grande force esthétique. Les traits caractéristiques du dessin de mode – stylisation des contours, représentation de personnages toujours féminins réduits à l’état de silhouette, tout cela sur un fond blanc peint ou même laissé tel quel – servent de cadre à l’expression d’une vision flamboyante et radicalement charnelle de la femme – sans pour autant montrer de chair. En ce sens, la peinture exhibe ici, dans une démarche radicalement postmoderne, son envers : la toile est dénudée, la peinture est peu travaillée et sort tout juste des tubes (les coulures de couleurs en effet souvent visibles), tout cela dans un geste qui est de l’ordre de l’inachevé, entre esquisse, dessin préparatoire, ébauche et croquis. Le dessin de mode présente en effet une grammaire particulière, qui s’inscrit du côté de la lacune. On y reconnaît le charme des brouillons et gribouillages, des silhouettes simplement et finement esquissées, les corps n’étant que mannequins ou simples supports du vêtement, réduits à un portant ou un décor. Le corps ne s’exprime ainsi que par ce qui le recouvre et le prolonge, par ce qui vient dire et exhiber dans le recouvrement même les torsions et aspirations qui l’animent. Le vêtement exprime ainsi mais aussi protège ce corps, un corps érotisé par son absence même. Si nombre de têtes et de visages se trouvent coupés (dans le hors-champ – à cet égard le cadrage des peintures est signifiant), effacés ou flous, l’expressivité de la peinture d’Anastasia Zimikhinapasse par le langage des couleurs (avec une prédilection pour le vert clair, le violet, l’orange et le bleu azur, soutenus par une tonalité omniprésente de douce grisaille, offrant des paysages vifs mais doux, intenses mais raffinés), par l’imagination et les fantaisies de créations textiles (avec la mise en scène d’habits originaux, exprimant l’intériorité, les fantasmes et les sentiments des personnages), mais aussi par le modelé de la matière picturale elle-même. Une peinture violemment et doucement expressionniste, qui passe ainsi par l’extérieur – lignes des vêtements, couleurs du décor, concrétude de la peinture à huile – pour mieux saisir et exprimer l’intériorité de personnages souvent décapités, sans visages, le médium par excellence de l’expressivité, dans des visions à la fois nerveuses et poétiques. Cette expression picturale n’est pas sans rappeler, par la vivacité et le contraste des couleurs et la récurrence des portraits féminins, les toiles d’un Matisse ou, par l’inachèvement calculé de visions fugaces et d’esquisses de femmes aux robes extravagantes, les dessins d’un Constantin Guys. Les différentes facettes d’un monde féérique et onirique apparaissent alors progressivement sous nos yeux : chaque toile et chaque personnage sont autant de formes d’invitations au voyage, mettent en scène une passante propice à la rêverie et aux douces mélancolies…

Anastasia Zimikhina, Croquis, acrylique et pastel à l'huile sur papier, 50 cm x 65 cm, 2010© Anastasia Zimikhina, Croquis, acrylique et pastel à l’huile sur papier, 50 cm x 65 cm (2010).
Anastasia Zimikhina, Croquis, acrylique et pastel à l'huile sur papier, 50 cm x 65 cm (2010).© Anastasia Zimikhina, Croquis, acrylique et pastel à l’huile sur papier, 50 cm x 65 cm (2010).
Anastasia Zimikhina, Dessin, acrylique et pastel à l'huile sur papier, 50 cm x 65 cm, 2010© Anastasia Zimikhina, Dessin, acrylique et pastel à l’huile sur papier, 50 cm x 65 cm (2010).
Anastasia Zimikhina, Danse III, huile sur toile, 130 cm x 81 cm, 2010© Anastasia Zimikhina, Danse III, huile sur toile, 130 cm x 81 cm (2010).
Anastasia Zimikhina, Illustration pour le projet Manteau de la guerre et de la paix, acrylique et collage sur papier, 2010© Anastasia Zimikhina, illustration pour le projet Manteau de la guerre et de la paix, acrylique et collage sur papier (2010).
Anastasia Zimikhina, défilé-performance au Théâtre du Musée de quai Branly, costume et vidéo, 2008© Anastasia Zimikhina, défilé-performance au théâtre du Musée de quai Branly, costume et vidéo (2008).

Anastasia Zimikhina nous propose avec ses toiles sensibles et séduisantes une synthèse particulièrement originale et réussie de différents styles, entre l’académisme des corps, l’enracinement dans une tradition picturale (celle des portraits féminins en habillé) et un langage brut violemment moderne et singulier – entre collages et inachèvements, qui donne toute sa force à des œuvres d’une grande finesse. L’art des cadrages, cette dialectique du visible/invisible autour du corps et de l’intériorité qui passe par le travail des vêtements et des postures, sont particulièrement remarquables et révèlent une grande maturité. Son oeuvre est ainsi intrinsèquement hybride, oscillant entre esquisse/dessin de mode (qui vont dans le sens de l’inachevé, de l’illustration, du faire-valoir, de la monstration du costume : ils sont en effet tendus vers un extérieur, un à-venir, et sont donc du côté du relatif, ils ont besoin de la réalisation vestimentaire, du corps en mouvement qu’ils habillent ou mettent en scène, pour exister) et création picturale (qui confine à une forme d’absolu graphique). Elle est donc d’autant plus propice à des créations intermédiales : les toiles et dessins d’Anastasia Zimikhina ont été mis en scène comme décors de théâtre ou ont donné lieu à des performances en dialogue avec des mannequins vivants et des défilés de costumes, réinvestissant alors le corps comme lieu central de l’expression.

« La rue assourdissante autour de moi hurlait.
Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse,
Une femme passa, d’une main fastueuse
Soulevant, balançant le feston et l’ourlet »

Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal, « À une passante » (1860).

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