On devine presque un souffle retenu dans les photographies d’Anaïs Boudot. Au-delà des images, l’artiste fixe dans ses tirages quelque chose d’invisible. Une invitation spirituelle, une atmosphère de mystère. Elle semble avoir retenu cette leçon de la gravure: la lumière jaillit du noir. De la prise de vue au développement, elle s’attache à la profondeur du champ et aux perspectives dans lequel le regard se prolonge. Dans les maisons vides et les rues désertes qu’elle cadre réside paradoxalement la sensation de l’habité. L’ombre ouvre un passage, élargit nos perceptions. C’est le procédé photographique lui-même qui est en jeu. Un détail peut-être attire l’attention, il devient signe, révélation nocturne. Un doute passe sur les figures, une intuition travaille le paysage qui n’a plus rien de réel. Une présence est à l’œuvre.

C’est sans doute au travers de la Noche Oscura que la dimension mystique de la photographie est la plus sensible. Commencée en 2017 lors d’une résidence à la Casa de Velasquez cette série, présentée en janvier 2018 à la Galerie Binôme, prend la forme d’un pèlerinage entre Tolède, Avila et Ségovie. À l’image, l’émotion d’une ruelle succède au recueillement d’un cloître et l’intériorité d’un paysage boucle un cycle de contemplation. Le temps s’est arrêté sur cette Espagne dans laquelle ont marché Ignace de Loyola et Jean de la Croix. Le passé et le présent se confondent dans le grain pictural que cultive Anaïs Boudot; on cherche vainement le moyen de dater cette représentation. Dans cet ordre des choses où concourent le minéral et le végétal, la photographie semble avoir partie liée avec l’éternité.

Les plaques de verre qui recouvrent certaines photographies ou même les négatifs tirés sur papier doré rappellent d’anciens procédés. En les articulant à des tirages plus classiques, l’artiste joue de la temporalité mais également de la fiction. À chaque accrochage se crée une nouvelle phrase; les fragments composent un témoignage fluctuant et évoquent le caractère mouvant de la mémoire. Le travail de l’or impliqué au pinceau sur le verre mime la technique japonaise du kintsugi. Quelque chose semble avoir été recollé alors que les morceaux n’ont pas été cassés. Cette réparation par avance participe au sentiment de sacré: l’œuvre a été, est et sera. Une véritable archéologie de la perception est suggérée par ces artifices qui nous invitent à suivre des prédécesseurs, en l’occurrence les mystiques catholiques espagnols. La lecture des Châteaux Intérieurs ou du Chemin de la perfection de Thérèse d’Avila transparaît ainsi dans cette série et rappelle à quelle point la pratique d’Anaïs Boudot est littéraire.

Anaïs Boudot, série La noche oscura

Anaïs Boudot, Sans titre (Arbre Soria), série La noche oscura, 2017, courtesy Galerie Binome, édition de 5 (+2EA), impression jet d’encre sur papier Hahnemühle Fine art Photo Rag, contrecollage sur aluminium, encadrement bois noir, verre anti-reflet, projet de résidence Casa de Velazquez 2017 ©

Anaïs Boudot, série La noche oscura

Anaïs Boudot, Sans titre (Branches), série La noche oscura, 2017, courtesy Galerie Binome, tirage unique dans une édition de 3 (+2EA) – 30×21 cm, tirage argen­tique sur plaque de verre, pein­ture dorée, châs­sis bois, projet de résidence Casa de Velazquez 2017 ©

Anaïs Boudot, série La noche oscura

Anaïs Boudot, Sans titre (diptyque pierres), série La noche oscura, 2017, courtesy Galerie Binome, tirage unique dans une édition de 3 (+2EA) – 30×21 cm, tirage argen­tique sur plaque de verre, pein­ture dorée, châs­sis bois, projet de résidence Casa de Velazquez 2017 ©

Anaïs Boudot, série La noche oscura

Anaïs Boudot, Sans titre (Escalier Ségovie), série La noche oscura, 2017, courtesy Galerie Binome, édition de 5 (+2EA), impression jet d’encre sur papier Hahnemühle Fine art Photo Rag, contrecollage sur aluminium, encadrement bois noir, verre anti-reflet
projet de résidence Casa de Velazquez 2017 ©

Anaïs Boudot, série La noche oscura

Anaïs Boudot, Sans titre (Pierre), série La noche oscura, 2017, courtesy Galerie Binome, tirage unique dans une édition de 3 (+2EA) – 30×21 cm, tirage argen­tique sur plaque de verre, pein­ture dorée, châs­sis bois, projet de résidence Casa de Velazquez 2017 ©

Anaïs Boudot, série La noche oscura

Anaïs Boudot, Sans titre (Porte Incarnation Avila), série La noche oscura, 2017, courtesy Galerie Binome, édition de 5 (+2EA), impression jet d’encre sur papier Hahnemühle Fine art Photo Rag, contrecollage sur aluminium, encadrement bois noir, verre anti-reflet, projet de résidence Casa de Velazquez 2017 ©

Anaïs Boudot, série La noche oscura

Anaïs Boudot, Sans titre (racine 1), série La noche oscura, 2017, courtesy Galerie Binome, tirage unique dans une édition de 3 (+2EA), 30×21 cm, tirage argen­tique sur plaque de verre, pein­ture dorée, châs­sis bois, projet de résidence Casa de Velazquez 2017 ©

Dans ses éditions Cristal ou Les Profondes cavernes, l’artiste fait référence à Maurice Blanchot et développe une véritable écriture de l’image à la fois sensible et savante. L’attention portée aux espaces naturels pousse à voir le un nœud dans le tronc d’un arbre, la courbure d’une branche, la perfection d’une pierre taillée ou la forme incongrue du minéral. La succession des images et l’alternance avec des motifs architecturaux se prêtent à l’association d’idée et à l’interprétation. En procédant par agencement de signes Anaïs Boudot restitue le rythme d’une marche et manifeste le développement d’une pensée. Une photographie en révèle une autre et le visiteur met ses pas dans ceux de la photographe. Il ne traverse pas ces couloirs, ou ces ruelles de La Noche Oscura il est traversé par eux.

L’espace est ouvert. L’artiste ouvre avec sa technique photographique une voie très personnelle à l’instar du travail que représente l’Empyrée. Comme un Poucet, Anaïs Boudot a recouvert les pierres qu’elle trouvait sur les routes d’Espagne d’une matière photo-sensible. De blanches, elles sont devenues sur la partie exposée bleues, couleur du ciel renversé et du cyanotype. En intervenant directement sur le motif, en marquant les traces de sa marche, la photographe scelle plus intimement encore son rapport au paysage. La déambulation fait partie intégrante de sa pratique; elle espère en retour déplacer le regard. Il nous faut revenir dans le temps, faire le voyage à distance pour retrouver la conscience du monde. L’humain est partout qui a taillé la gueule du lion, échafaudé des escaliers et élevé des églises mais il n’est pas le sujet. C’est tout ce qui l’entoure que cherche à faire respirer l’artiste. Il n’y a pas d’antenne, ni de câbles de télécommunication modernes dans le champ. En évoquant la règle monastique ou les coutumes d’un ancien temps. Anaïs Boudot renouvelle par ses marches un dialogue spirituel à l’environnement.

Anaïs Boudot, Éclats de la lune morte

Anaïs Boudot, Éclats de la lune morte, 2015, courtesy Galerie Binome, édition de 8 (+2EA) – 55×80 et 80×110 cm, tirage jet d’encre Fine art sur papier Etching rag, encadrement aluminium ©

Anaïs Boudot, série L’empyrée

Anaïs Boudot, Sans titre #5, série L’empyrée, 2017, courtesy Galerie Binome, pièce unique, 9x11x8 cm, cyanotype sur pierre ©