Alighiero Boetti est né en 1940 à Turin et mort à Rome en 1994. Tout d’abord affilié au mouvement Arte povera qui prend naissance dans cette même ville, au tournant des années 1960, il s’en détache peu à peu, pour finalement devenir une voix à part et tout à fait personnelle sur la scène artistique internationale contemporaine. C’est à cette figure singulière que le Museo Reina Sofia de Madrid, consacre une importante exposition du 5 octobre 2011 au 5 février de l’année prochaine.

Le titre de l’exposition, « Estrategia de juego », donne le ton. Les salles qui hébergent les œuvres de l’artiste apparaissent en effet très vite au spectateur comme un immense terrain ludique, où les frontières et les limites se perdent et s’annihilent. L’espace, mis en scène au travers d’immenses planisphères sans cesse repensés, en est l’exemple le plus frappant. Les différentes toiles intitulées Mappa (Carte) paraissent interagir entre elles et redéfinir les frontières que l’homme a lui-même créées. Dans cette espace mouvant, viennent s’insérer le temps, le moi, le monde. Comme dans la composition I sei sensi (Les six sens) où les lettres et les virgules pouvant représenter le monde dessinent finalement une constellation dans un ciel bleuté, où l’unique forme d’unité semble être le moi d’Alighiero Boetti, présent sous forme d’anagramme dans une des toiles.

Alighiero Boetti, Carte du monde, 1971-1972

© Alighiero Boetti, Carte du monde, 1971-1972, broderie sur toile de lin, 200×360 cm

Alighiero Boetti, carte du monde, 1979

© Alighiero Boetti, carte du monde, 1979, broderie, 86×139 cm

Alighiero Boetti, Territori occupat

Territori occupati, 1969, 120 x 127 cm, collection du FRAC Bourgogne © Alighiero Boetti by SIAE/VEGAP, 2011.

Le moi, le temps, l’espace se fondent alors dans un cosmos dilué où règnent l’ordre et le désordre, « ordine e disordine ». C’est là une tension qui semble structurer et déstructurer l’œuvre de Boetti. L’absence totale de sens à la visite ainsi que le nombre pour le moins conséquent d’œuvres sans titre réussissent à faire perdre toute référence fixe au spectateur. Cette stratégie de fuite semble avoir pour but de se soustraire au jugement humain afin d’avancer dans l’espace de la suggestion, de l’instinct et du ressenti. C’est ce que nous disent les dessins de l’artiste (La natura, una faccenda ottusa, la nature, un fait trouble) qui, loin de s’amarrer à l’objectivité du réel, ouvrent un champ poétique rendu possible par le rejet de toute rationalité souveraine.

Alighiero Boetti, Aerei

Aerei, 1989, 3 éléments de 150 x 100 cm chacun, Carmignac Gestion Foundation, © Alighiero Boetti by SIAE/VEGAP, 2011.

Alighiero Boetti, 1969

Sans titre, 1969, 200 x 200 cm, collection privée, © Alighiero Boetti by SIAE/VEGAP, 2011.

Alighiero Boetti, Ordine et disordine

Ordine et disordine, 186 x 205 cm aprox, collection privée, New York, © Alighiero Boetti by SIAE/VEGAP, 2011.

Alighiero Boetti, Aujourd'hui le premier jour douzième mois

© Alighiero Boetti, Aujourd’hui le premier jour douzième mois, 1988

Alighiero Boetti, vue de l'installation au Museum of Modern Art

© Alighiero Boetti, vue de l’installation au Museum of Modern Art, août 2012.

Par cette appréhension poétique de la réalité, ce que Boetti nous suggère c’est tout simplement une nouvelle éthique du voir. L’importance des couleurs, de l’alphabet montré et malmené jusqu’à l’extrême, du cinéma et de l’écrit nous intiment une nouvelle manière de « poser les yeux sur ». C’est peut-être ce que nous dit la toile I videnti (Les voyants), où le paradoxe de l’appel à une vision dans une toile sans image atteint son paroxysme.

Alighiero Boetti, I Vedenti

I Vedenti, 174 x 150 cm, collection Gino Viliani, © Alighiero Boetti by SIAE/VEGAP, 2011.

Alighiero Boetti , I Vedenti

I Vedenti, 60 x 60 x 6 cm, Viaindustriae / collection privée, Foglino, © Alighiero Boetti by SIAE/VEGAP, 2011.

Cette mise en scène du monde, du moi, de l’espace, du temps et de la matière est, en fin de compte, une mise en scène de l’homme moderne. Son œuvre nous montre un artiste qui se contemple, orchestre sa propre mort, réalise des dessins où l’instance créatrice se dédouble et se reflète dans sa propre œuvre et parvient ainsi, mieux que tout autre, à représenter l’homme contemporain, sans cesse à cheval entre le moi et l’image du moi.

Alighiero Boetti, 1973

Sans titre, 1973, 24 lettres / 24 dessins, 1.30 x 2 m., Gloria Molino, © Alighiero Boetti by SIAE/VEGAP, 2011.

Alighiero Boetti, Gemelli

Gemelli, 1968, 15 x 10 cm, collection privée, © Alighiero Boetti by SIAE/VEGAP, 2011.

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