Darcy Padilla

mars 23rd, 2012 3 Comments

Intrusion humanitaire.

“I hope you can’t stop thinking about Julie’s story, I hope it makes you feel.
I hope it makes you look at the world differently.”

Certains se prennent en photo tous les matins à la même heure, d’autres couchent inlassablement sur papier le récit de leurs journées ou enregistrent chaque année la croissance de leurs enfants sur le mur de la cuisine. Derrières ces petits gestes se cache un besoin de documenter la vie, son existence, de palper le temps qui passe et la façon dont nous évoluons doucement. Ce besoin, la photojournaliste et documentariste Darcy Padilla le connaît aussi. Sauf qu’elle ne l’a pas appliqué à sa propre personne mais à Julie Baird.

« The Julie Project » a débuté le 28 février 1993 et s’est terminé le 27 septembre 2010. Pendant dix-huit années, l’artiste a photographié l’existence de son sujet entre ses 19 et 36 ans. Entre la naissance de son premier enfant et sa mort. Les clichés témoignent du combat de la jeune maman, de ce qu’est la vie d’une femme atteinte du sida, vivant dans une pauvreté absolue, sans famille. Alliant l’art au reportage, le projet a pour vocation de faire état d’une situation sociale désastreuse, qui, entrecoupée de moments de joie, n’a fait que doucement empirer.

Darcy Padilla saisit sur papier glacé ce que nous savons vaguement mais ne pouvons envisager, imaginer réellement. Les clichés, exclusivement en noir et blanc, sont dramatiques. Intrusifs, insoutenables. Et c’est précisément le but. Nous choquer, nous obliger à détourner le regard, ou au contraire à regarder un peu trop longtemps une photographie. Parce que cette prise de conscience brutale de l’horreur de l’existence des autres est la base de l’action.

Tout commence en 1993. Darcy Padilla rencontre Julie Baird dans le hall d’un hôtel de San Francisco. La photographe y venait alors déjà régulièrement, photographier et raconter l’histoire de malheureux agonisants, souffrant les milles maux de la pauvreté: abus sexuels, violence et alcoolisme venants en tête. Son projet était de documenter la vie des personnes vivant aux marges de la société, de montrer ce que signifie réellement être pauvre aux États-Unis.

Le 28 février, Darcy Padilla rencontre une nouvelle protagoniste pour ses photographies: Julie, accompagnée de Jeff, son ami séropositif de l’époque et de leur fille Rachael. La jeune femme commence alors à raconter son histoire, celle d’une mère alcoolique et d’un père la violent, celle du foyer familial duquel elle s’est échappé à 14 ans pour vivre dans la rue.

Darcy Padilla, Julie et sa fille Rachael.© Darcy Padilla, Julie et sa fille Rachael.

En 1994, Julie quitte Jeff et commence alors l’errance, d’hôtels en hôtels. Cette errance, Darcy va la suivre jusqu’au bout, accompagnant ses clichés d’observations, d’articles de journaux, et de photocopies de documents officiels.

Darcy Padilla, Avec Rachael et Robert, qu’elle gardait pour la journée. 1995.© Darcy Padilla, Avec Rachael et Robert, qu’elle gardait pour la journée. 1995.Darcy Padilla, La chambre est infestée de puces.© Darcy Padilla, La chambre est infestée de puces.Darcy Padilla, Rachael est mise au coin pour avoir répondu à sa mère.© Darcy Padilla, Rachael est mise au coin pour avoir répondu à sa mère.Darcy Padilla© Darcy Padilla, Pas de cuisine dans l’hôtel, Julie se nourrit donc essentiellement de Take-aways.Darcy Padilla, Julie tue des cafards pendant que sa fille fait la sieste.© Darcy Padilla, Julie tue des cafards pendant que sa fille fait la sieste.Darcy Padilla© Darcy Padilla, Julie est à nouveau enceinte mais le père refuse d’entendre parler de l’enfant.Darcy Padilla, Tommy naît le 7avril 1996.© Darcy Padilla, Tommy naît le 7avril 1996.Darcy Padilla© Darcy Padilla.
Darcy Padilla© Darcy Padilla, Paul, l’ami de Julie, bat sévèrement son fils Tommy pendant l’absence de la maman. La justice décide alors de mettre Paul en prison pour 9 mois mais également de retirer à Julie la garde de ses enfants.

Au fil de la vie de Julie, Darcy Padilla raconte en pointillé celle d’autres personnes: celle de Jeff, l’ex petit-amie de Julie, qui mourra à 27 ans, tué à petit feu par le sida et l’usage des drogues.; celle de Jason, partenaire pendant l’année 1999, séropositif, fumeur et atteint de troubles mentaux. Ou celle de Bill, son père, qui avait posté une petite annonce sur internet pour retrouver sa fille. Le spectateur/lecteur prend ainsi peu à peu conscience des différents fils tissant l’histoire, du cercle vicieux dans lequel Julie est enfermée avec ses petits amis, les hôtels délabrés, la tentation de l’alcool et des drogues.

Darcy Padilla, Jeff.© Darcy Padilla, Jeff.
Darcy Padilla© Darcy Padilla, Jordan, troisième enfant de Julia, né le 9 Novembre 1999. Deux jours plus tôt, Julie avait appris que ses deux premiers enfants allaient être adoptés. Le 10, Julie et son ami « kidnappent » donc leur propre enfant de l’hôpital, pour éviter que celui-ci ne soit adopté également. Attrapés, ils écoperont de 9 mois de prison. Deux autres enfants, Ryan et Jason naissent dans les années qui suivent mais Julie n’en obtiendra à nouveau pas la garde.Darcy Padilla© Darcy Padilla, En mars 2005, Julie, avec l’aide de Darcy, retrouve son père Bill. Mais, parallèlement à ces retrouvailles, son état de santé se dégrade rapidement. Elle est hospitalisée et gardée constamment sous morphine. Son père mourra quelques mois plus tard.

En 2008, Julia donne naissance à son sixième enfant et reçoit au même moment des nouvelles de ses autres enfants, qui ont été adoptés. C’est Darcy Padilla qui a été la messagère des lettres des parents adoptifs. Le documentaire photo prend alors une autre dimension: la photographe n’est plus seulement la reporter qui écrit des observations objectives, presque froides sur les photos. Darcy devient l’amie de ses sujets et un personnage de son propre roman photo. Les écrits deviennent alors plus subjectifs. Darcy s’implique, veut retrouver les autres enfants de Julie, regrette de ne pas y arriver assez vite. Son héroïne va de plus en plus mal, maigrit, s’approche de la mort. Les observations de Darcy tiennent alors plus du journal intime et révèlent les liens s’étant créés entre la photographe et son sujet au fil des années. L’artiste, abandonnant l’œil froid du reporter, ne peut rester insensible à une situation si désastreuse. Les séries photos en deviennent alors immensément plus touchantes.

Darcy Padilla, Julie, Jason et Elyssa.© Darcy Padilla, Julie, Jason et Elyssa.Darcy Padilla© Darcy Padilla, La dernière maison de Julie, à 20 miles de la ville la plus proche, sans électricité ni eau courante.Darcy Padilla© Darcy Padilla
Darcy Padilla© Darcy Padilla, À partir de 2010, c’est la descente aux enfers. Julie est de moins en moins capable de prendre soin d’elle-même, de penser. La mort arrive doucement. Darcy Padilla© Darcy Padilla,

Julie étant décédée, le point final du documentaire ayant été posé, Darcy aurait pu s’arrêter là. Pourtant, à l’écouter, le combat ne fait que commencer. Elle souhaite d’abord retrouver les enfants de Julie et s’assurer qu’ils connaissent l’histoire de leur mère. Aussi, avec l’argent reçu des prix récompensant son projet (par exemple le W. Eugene Smith Award de la photographie humanitaire en 2010), elle souhaite financer les études des enfants Baird.

Darcy Padilla© Darcy Padilla.

Plus largement, son art se veut provocateur de questionnement et d’action de la part du spectateur. Julie, c’est l’histoire d’une survivante, d’une femme qui n’a eu d’autre choix que de se battre, parce la vie ne lui a rien donné. Darcy Padilla entame ici une réflexion sur le déterminisme social: peut importe nos qualités car si nous naissons dans une situation désastreuse, nous n’avons qu’une infime chance de nous en sortir. En menant cette réflexion, elle espère communiquer au spectateur la nécessité de s’insurger contre cette situation.

Waiting for the plane to leave early Thursday. On my way to see Julie… thoughts run through my head… is she in pain… will death take its time with her… what will happen to Elyssa… can Jason care for her…

On another side I feel bad that I could not find her other children. That she will leave this world wondering about them. My Worry is that I haven’t done my job – makes me sad… I hope I do not let her down… her children… Been on the verge of tears since I spoke with Aunt Rita. Cried in silence as she told me through her tears that the hospital was sending Julie home to die.

I am not sure if I can do this…  Took a walk… the fog was rolling in… Was having problems breathing after talking with Aunt Rita. Numb with the reality…  Julie is dying. That in days or weeks I won’t see her again… hard….

Remember the first day I met her… will miss her… her sarcism… her voice… Julie this is it.  This is what life has given you. What you have taken, and what you have left. May death be kind, not letting you linger with pain, suffering.

Please know that I will do my best to tell your story…  To find Rachael, Tommy, Ryan and Jordan… »

3 réponses à “Darcy Padilla”

  1. Epa dit :

    j’avais découvert ce documentaire dans le premier bookzine « 6mois » il y a deux ans. J’avais été très ému par la force de ce travail. Je pense que ce sera la même chose pour ceux et celles qui le découvrent ici. Continuez dans cette voie sans compromission.

  2. maisquelbeautemps dit :

    Magnifique, bouleversant, engagé.
    Boum! Bang! vos choix me plaisent de plus en plus.

  3. Angélique dit :

    Saisissant et poignant, une photographie loin des clichés esthétiques et froids.
    Ici on a une vraie prise de position, un vrai message à diffuser et de vrais liens.
    Darcy Padilla parvient à effacer la présence « mécanique » de l’appareil photo pour nous faire basculer dans l’essence humaine.
    Merci Boum!Bang! pour ce sublime article.

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