Rap et homosexualité? À première vue les deux termes sont antinomiques, paradoxaux, diamétralement opposés bref irréconciliables. Mais à première vue seulement, car depuis une petite année maintenant, le queer rap serait en passe de balayer 30 ans d’homophobie assumée dans l’univers très macho du hip-hop new-yorkais.

Partons du postulat suivant: l’orientation sexuelle des musiciens ne conditionne pas les orientations artistiques du public (en d’autres termes, on ne conditionne pas nos achats de CD ou de vêtements à l’orientation sexuelle de leurs créateurs). Alors pourquoi s’intéresser à ce courant particulier du hip-hop, seulement parce que ses acteurs affirment et revendiquent leur homosexualité? Non, parce que nombreux sont ceux qui persistent à croire que les protagonistes du hip-hop disposent de taux de testostérone anormalement élevés justement. Et aujourd’hui, il semblerait que l’hyper sexualisation du hip-hop ait encouragé cette minorité à s’exprimer plus clairement afin d’exister tout simplement. Ils ont fait bouger les lignes, en réutilisant les codes de ceux qui les rejetaient.

Et l’histoire commence comme un conte de fées à Paris pendant la fashion week de janvier dernier. Le créateur Rick Owens demande à Zebra Katz s’il peut utiliser son track « Ima » pour habiller son défilé. Zebra Katz accepte, Azealia Banks s’en empare et lui propose un featuring puis un très beau remix: le mouvement est lancé et il est, en plus, soutenu par l’aristocratie de la Mode.

Peu de temps avant, une autre Queer Queen, Venus X, s’était invitée dans le clip « Peso » d’A$ap Rocky. Il est un des rares rappeurs à dénoncer l’homophobie de ce milieu sans pour autant s’exprimer sur sa propre sexualité. Fat Joe, rappeur hardcore newyorkais, s’est étonné en interview qu’on doive encore cacher son orientation sexuelle aujourd’hui. Beyoncé affirme que le monde irait mieux si il était dirigé par des gays et Jay-Z se fait photographier par Cass Bird pour le New York Times, or Cass Bird est une activiste du mouvement Queer… Et entre temps, Francis Ocean fait son coming-out par une déclaration écrite imprimée et glissée dans son album « Channel orange ».

Jay-Z Jay-Z © Cass Bird
Jay-Z Jay-Z © Cass Bird

Aujourd’hui, Zebra Katz, Venus X, Le1f, Mykki Blanco, Cakes Da Killa mais aussi la photographe Cass Bird ou la réalisatrice Jennie Livingston (auteure du magnifique documentaire « Paris is burning » de 1990) questionnent les genres, décloisonnent l’identité sexuelle de ce mouvement mais pas seulement. Ces artistes sont parvenus à réintroduire tous les artifices de la culture Camp dans le hip-hop et ils font ainsi souffler un vent de créativité sur cette scène déjà trentenaire.

S’ils partagent leur orientation sexuelle, ils ont surtout en commun un sens aigu de l’esthétisme, une dimension théâtrale, un penchant parfois prononcé pour le maquillage outrancier, un goût certain pour les insultes créatives… En fait, leur interprétation de la culture Bling-Bling est bien plus baroque que celle de leurs frères et sœurs hétéros. Et puis ils ont de l’humour et ça on ne peut pas dire que les icônes du milieu en aient fait souvent preuve.

L’acceptation de cette scène démontre, qu’en 30 ans, le hip-hop a su évoluer. En passant de l’underground, à toutes les sphères du Meanstream (musique populaire mais également mode, photo etc…), le hip-hop démontre qu’il arrive aujourd’hui à l’âge de raison, qu’il a su digérer et accepter les mouvances les plus underground du mouvement pour se les réapproprier et s’affirmer. Aujourd’hui le hip-hop n’est plus une contre-culture, il est culture tout simplement.