Un entretien Boum! Bang!

Pour moi, au départ, c’est une longue déambulation dans l’obscurité parisienne. Dans «Une Nuit », film forcément noir de Philippe Lefebvre, un flic de la Mondaine, Roschdy Zem, minéral et magnétique comme un antihéros chez Jean-Pierre Melville, traverse la capitale interlope sous les néons et fume clope sur clope avec goût et l’attitude d’un grand fauve. Mais derrière les images, très vite une musique, des sonorités de basse, de guitare et d’électro, qui viennent faire vivre la ville sous l’angle des lumières crues. Entêtante, obsédante, souterraine, qui enveloppe les parkings et les rues de la vieille Lutèce, cette musique est fabriquée par un homme, Olivier Florio, et son projet alter-ego OolfloO. Rencontre avec un compositeur-constructeur-chercheur sonore qui, en sortant son album appelé « Mu » fin 2013, sème des indices musicaux en forme de pass naviguant à la recherche des rives du continent perdu.

Olivier Florio Olivier Florio ©

B!B!: Comment es-tu devenu compositeur et musicien?

Olivier Florio: J’ai commencé la musique vers l’âge de 6 ou 7 ans, par la guitare classique. Enfant, j’ai toujours eu un sentiment d’ennui qui était en toile de fond et la musique a tout de suite été une façon de « contracter ce temps », de combler cet ennui. À l’adolescence je me suis tourné vers la musique expérimentale électroacoustique tout en menant diverses expériences dans la pop. Plus tard, je me suis intéressé aussi à l’écriture pour orchestre et j’ai débuté la pratique du piano. L’écriture pour l’image est venue après, à l’occasion d’une collaboration sur le film « U Man »,une oeuvre vidéo et sonore expérimentale réalisée en 1997 avec Julien Dajaez. Avec le recul, je constate qu’y étaient présentées les principales composante de mon écriture, à la frange de la musique électroacoustique, de la pop et de la musique industrielle. Cette période a été une sorte de déclic pour la suite.

B!B!: Quelles sont les musiciens qui t’ont inspiré et ceux dont tu te nourris encore aujourd’hui?

Olivier Florio: Etant jeune, la musique était très liée à la pratique de la guitare donc, naturellement, j’ai été influencé par des gens liés à cet instrument. Lorsque j’ai commencé la musique électroacoustique, j’ai été très sensible à des formes nouvelles et très expérimentales. J’ai découvert des compositeurs comme Jean Etienne Marie, Bernard Parmegiani, Luc Ferrari, Michel Redolfi, Pierre Schaeffer, Pierre Henry, ou encore Iannis Xenakis. J’ai aussi été à l’écoute de compositeurs comme Gyorgy Ligeti, Steve Reich, Terry Rileyà cette époque dans le domaine d’une écriture plus acoustique. Parallèlement, je me suis intéressé à l’électro issue de la scène post punk, je pense alors à Front 242, Laibach, The Cure, Nine Inch Nails. Je pense que toutes ces influences se ressentent aujourd’hui dans mon écriture.

B!B!: Quelles sont les personnes marquantes dans ton parcours de musicien, celles qui ont « changé » le cours de ta vie professionnelle?

Olivier Florio: Je crois que c’est au CIRM (Centre National de Création Musicale) où j’ai été en contact avec Jean Etienne Marie que j’ai vraiment décidé de me consacrer à la musique électroacoustique, puis au contact de Michel Redolfi avec lequel j’ai eu l’occasion de collaborer et qui est devenu un ami. Drew Neumann, compositeur et sound designer de la série TV « AEon Flux », a été aussi une rencontre importante. C’est grâce à lui que j’ai eu accès à la technique de l’écriture à l’image. Mais il y a eu énormément d’autre personnes qui ont marqué mon parcours. Ce sont des gens que j’ai parfois côtoyés, parfois rencontrés de manière brèves ou dont j’ai suivi les masters class comme Walter Murch, Luc Ferrari, ou encore John Appleton.

B!B!: Comment définirais-tu ta musique?

Olivier Florio: Je crois qu’avec le temps, et si je devais catégoriser, je la situerais proche du courant industriel. Je trouve ça malgré tout un peu « étiquette » car il m’arrive fréquemment de m’éloigner de cette « ligne ». Parler de musique industrielle est pour moi plus une façon de regrouper sous un terme global mes influences musicales, et ce qui sous-tend ma musique, qu’une volonté d’adhérence à un style prédéfini

B!B!: Une grande partie de ton travail combine musique et autres éléments, notamment l’image. Est-ce pour toi naturel ou une voie bien spécifique?

Olivier Florio: Ce n’est pas naturel dans la mesure où la musique (au sens large du terme) n’a, en ce qui me concerne, pas vocation à être utilisée conjointement avec un autre média. C’est plus le hasard qui m’a amené à travailler en relation avec l’image.

B!B!: Quelles sont les particularités d’être, par exemple, un compositeur de musique « au service » d’une autre oeuvre, notamment un long métrage?

Olivier Florio: Le terme « au service de » est très bien choisi. Mais il résume malheureusement trop bien la façon dont la musique de film est aujourd’hui considérée et surtout perçue. C’est un terme que pour ma part je rejette. L’industrie cinématographique, de nos jours, considère la plupart du temps la musique comme un élément purement décoratif. Pour ma part, j’essaie dans la mesure du possible, de ne pas écrire une musique « au service de » mais en « synergie avec ». Cela implique qu’elle a une identité propre, indépendante du film, et qu’elle vient de fait y apporter une épaisseur nouvelle, pas simplement un soutien ou une coloration. La musique doit être une trame à part entière. Elle peut sous tendre une dimension « psychique » du film par exemple,  quelque chose qui n’est pas présent dans les images et dans le jeux des acteurs. J’essaie le plus souvent possible d’écrire de la musique en amont du film. Cela permet justement de donner son propre souffle à la musique.

B!B!: Quels ont été tes processus de travail sur « Une Nuit » en particulier?

Olivier Florio: J’étais en train de travailler sur un album, « Door 100 », dans le cadre de mon projet OolfloO lorsque Philippe Lefebvre m’a contacté en me demandant si je pouvais être intéressé par un film de ce type. Il avait une vision plutôt définie de la musique d’un film noir. Je lui ai fait écouter quelques extraits de l’album en question (« Door 100 ») qui étaient déjà dans une atmosphère souterraine, nocturne, et urbaine. On a ensuite fonctionné par variations. Une piste devenait une texture autour de laquelle je travaillais ensuite pour un moment donné du film. Puis j’ai opté pour un système de couches qui a permis à la musique de glisser d’une nature à une autre. L’idée était de baigner le film dans une atmosphère musicale qui serait comme une seconde peau. Quelque chose qui serait là, omniprésent et serait un élément constitutif du film à part entière. J’ai travaillé pour ce film avec une monteuse musique, Céline Anselme. Elle a beaucoup apporté en terme de construction et de façon de faire évoluer la musique tout au long du film. Je lui donnais des éléments séparés, des remix à partir des tracks originaux et cela permettait donc d’ajuster de manière très souple, couche par couche, l’atmosphère voulue et de créer une évolution sur toute la bande son, à mesure que l’on s’enfonce dans cette nuit parisienne et interlope.

B!B!: Quels sont les éléments de la genèse de ton album « Mu »?

Olivier Florio: « Mu » est un concept album comme l’était déjà « Door 100 » du reste. « Door 100 », qui est antérieur à « Mu », et qui ne paraitra que courant 2014 pour des raisons diverses de production, était construit sur une thématique kafkaïenne, bureaucratique dans laquelle l’individu est pris dans les rouages d’un système qui le broie peu à peu. « Mu » quant à lui est basé sur une immersion dans un monde parallèle. Une sorte de Face B de notre monde réel, pour faire référence au titre « B-Side ». Il y a une nostalgie sous jacente d’un Eden passé, un âge d’or perdu, déchu, en écho à ce que l’on peut ressentir aujourd’hui dans la société française.

B!B!: Quelles sont les trames de l’album?

Olivier Florio: J’ai besoin de construire mes albums autour d’une thématique, un scénario. Cela leur confère une dimension narrative et parfois cinématographique. Comme pour « Door 100 », je ne voulais pas faire de « Mu » un disque de chansons uniquement. De mon point de vue, ce format est un peu dépassé aujourd’hui. Je l’ai donc construit comme une alternance de plages musicales et de chansons. D’un point de vue de la forme, y sont mêlées des influences issues de mon parcours comme la musique industrielle, la pop, la musique électroacoustique notamment sur le titre « Under » et bien sûr une dimension plus symphonique et filmique sur des titres comme « Craked Days ». L’idée est une progression vers « Mu ». Chaque titre est un fragment d’image, de sentiments, de sensation de cet univers.

B!B!: Tu parles de format dépassé. Quel est ton regard sur la situation de l’industrie de la musique en 2014, tant  dans ses mutations économiques, l’essor des plateformes digitales ou les modes de consommation?

Olivier Florio: J’ai un regard assez pessimiste et assez dur sur l’industrie musicale en elle même. Je pense qu’au moment de la fracture digitale, elle n’a pas su prendre les mesures nécessaires pour maintenir un rapport de force cohérent avec le marché.  Elle a énormément contribué à dévaloriser la musique en la vidant de son sens et en la transformant en un simple produit destiné à remplir des tuyaux et à vendre de l’Internet. Elle a scié la branche sur laquelle elle était en quelque sorte assise. Après l’étape « Téléchargement gratuit de MP3 » dans les années 90, dans laquelle les fournisseurs d’accès utilisaient le contenu musical (et indirectement pirate à l’époque) pour vendre des abonnements Internet, nous sommes aujourd’hui face à des mastodontes comme Deezer ou Spotifyqui vendent de la publicité à des annonceurs sur le dos de la musique, sous couvert d’une rémunération – proche de zéro – pour les artistes. Deezer ou Spotify ne sont que des puits sans fonds (ce qu’à d’ailleurs confirmé en 2013 Thom York, le leader de Radiohead, à ce sujet, en retirant ses albums de ces plateformes car trop peu rémunératrices pour les artistes). Il est grand temps que les musiciens réagissent et utilisent les outils numériques en leur faveur et non comme des esclaves. Et j’emploie ce terme de façon intentionnelle. Non, un artiste ne gagne pas en notoriété en étant sur ces plateformes, non il n’augmente pas sa lisibilité, et enfin non il n’augmente pas ses revenus. C’est la raison pour laquelle « Mu » n’est pas disponible sur Deezer, ni Spotify.

B!B!: Alors quelle serait l’alternative?

Olivier Florio: Le cas de YouTube est un peu différent. Il permet à l’artiste d’uploader à souhait son propre contenu pour une période donnée et présente un rapport de force plus équilibré avec l’artiste, tout du moins dans sa dimension d’outil promotionnel. Je me sers d’ailleurs de YouTube pour faire de la promotion uniquement. Je n’ai pas souscrit au programme de publicité qui est à mon avis en défaveur de l’artiste. Aujourd’hui, de façon générale, je suis surpris que toutes les activités concernées par la transition numérique ne soient pas plus réactives. Je crois que les pouvoirs publics n’ont pris que trop tard et trop lentement la mesure de ce qui est en train de se passer. Hier la musique, aujourd’hui le cinéma, demain la presse et l’édition seront frappés de plein fouet par cette transition numérique et j’inclus même les objets (je pense aux photocopieurs 3D). Cette transition numérique concerne maintenant des domaines très variés et j’ai souvent le sentiment que rien n’est fait pour éviter de tomber dans les mêmes ornières que l’industrie musicale. Quant au mode de consommation, je pense que l’on a beaucoup progressé. L’offre légale s’est largement étoffée. Je crois qu’un énorme pas a été fait dans la sensibilisation du public quant à la compréhension de la notion de piraterie et de téléchargement illégal. Aujourd’hui, un internaute ne peut pas télécharger un fichier illégalement sans savoir qu’il le fait en toute connaissance de cause.

B!B!: Quels vont être tes projets ou du moins les voies que tu as envies d’explorer?

Olivier Florio: Avec OolfloO, je prépare donc l’album « Door 100 » dont la sortie a été décalée et je prépare aussi la sortie d’un EP 4 titres pour la fin d’année. J’ai quelque projets de musiques de long métrage mais je n’en parle pas tant que les choses ne sont pas finalisées. Une grande partie de l’album « Mu » constituera également la B.O de la série TV adaptée du roman de Jean Christophe Grangé « Le Passager » avec Jean-Hugues Englade et Raphaëlle Aguogué.

B!B!: As-tu prévu de faire de la scène avec ton projet OolfloO?

Olivier Florio: Le live a, jusqu’à une certaine étape de mon parcours, toujours été une dimension concomitante à l’écriture avec laquelle j’ai cependant rompu lorsque j’ai commencé à travailler de manière plus intense en studio et sur des matières difficilement transposables en live à l’époque pour des raisons techniques. Aujourd’hui la technologie est devenue très souple. J’essaie donc à nouveau de performer en live dès que les conditions le permettent. Je pense faire quelques dates vers la fin 2014 si j’arrive à trouver (ce qui n’est pas chose simple aujourd’hui) des lieux pour m’accueillir.

Le single « Mu » est à écouter et télécharger gratuitement ici.

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