Au dos de la pochette de Black City, une silhouette se meut seule au milieu d’un grand damier. Elle est blanche, comme si elle avait été décollée, prélevée et qu’il ne restait d’elle que son négatif. Au sein d’un album où la lumière brille par son absence, c’est le noir qui définit: l’ombre et les contours donnent une substance à la silhouette isolée, animent la forme incertaine. De l’autre côté de la pochette, une figure fuyante révélée aux traits blancs s’efface déjà, comme la craie balayée par le vent. Les portraits de Matthew Dear, son propre portrait, se dessinent en creux. Dans une interview récemment accordée au site Pitchfork, l’artiste américain confessait: « I don’t know who the fuck I am, that’s what my music is all about » (« Je ne sais pas qui je suis, c’est le sujet de tout ma musique »). Avec Black City, c’était dans le noir des souterrains new yorkais qu’il cherchait à percer le mystère de sa propre musique et de la ville, entités indissociables l’une de l’autre. Mais Matthew Dear vient de quitter celle qui, passée au filtre de ses morceaux entêtants, était devenue la cité noire.

Matthew Dear, Black City cover album, 2010 Matthew Dear, Black City cover album, 2010 ©

Il a emménagé dans une grande maison, dans la campagne à une heure et demie au nord de New York. C’est donc dans le calme de son nouveau studio, chez lui, qu’il a composé BeamsSur la pochette le portrait du musicien est coloré, le regard affleurant sous les couleurs vives. Sur le disque, les morceaux sont plus solaires. Pas la peine cependant d’imaginer le vent dans les feuillages, l’espace ouvert d’un lac entouré d’herbes hautes. Matthew Dear, dès la seconde chanson de l’album, coupe: « It’s alright to be someone else sometimes » (« Il est normal parfois d’être quelqu’un d’autre »), dit-il. Rien n’a changé: de son écriture abstraite, il continue d’explorer les chemins tortueux de son intériorité, poursuit son voyage dans les profondeurs claustrophobiques.

Matthew Dear, Beams cover album, 2012 Matthew Dear, Beams cover album, 2012 ©

Matthew Dear nous attire puis nous prend au piège avec lui. Lorsqu’il cherchait sa silhouette dans le cœur battant de la ville, lorsqu’il écoutait le bruit du grand moteur qui tourne dans les souterrains, il parcourait une ville en creux que sa musique avait créée et qui lui restait à découvrir. Aucun des sons résonnant dans les arcanes ne lui étaient étrangers: ils émanaient de lui. Si sur la pochette de Beams le portrait s’est fait plus clair, les traits sont toujours brouillés. L’artiste sait que chaque pas dans cette quête d’identité est voué à éclairer et opacifier en même temps. L’ambigüité et l’incertitude ont désormais gagné le titre: les rayons (« beams ») ne sont pas ceux qui traversent les feuillages bruissants au lever du jour. Ce sont bien les rayons de quelque sombre club undergound, loin sous le niveau de la terre.

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