L’ex-Asyl Mathieu Lescop fait le mur en solo. Il a troqué le rock adolescent pour une pop noire et dansante. Et c’est tant mieux.

Voix claire presque monocorde soufflant des histoires à la beauté amère, mélodies indolentes croisées sur des beats saccadés et des synthétiseurs sautillants, dandysme un brin désespéré et gestuelle électrique: entre pop à la française et cold+new wave, Lescop serait l’amant discret d’Étienne Daho, de Taxi Girl et de Joy Division. De cette mêlée sensible, il extrait un filtre séduisant, distillé par le duo lo-fi+rock John & Jehn (l’un produit, l’autre filme). Un plan à trois qui a du chien.

Sur leur label Pop Noire, ils font la guerre à la-french-pop-animal-triste, réclamant « de la variété bipolaire » insolente, qui ose secouer l’ennuyeuse soupe hexagonale, accoupler les contradictions: le punk et Polnareff, Bowie et Yves Simon. Et si Lescop cite quelques jeunes pousses – La Femme, Mustang, Bertrand Belin, Aline (ex-Young Michelin) ou Alister – c’est bien lui le héraut de cette nouvelle chanson française maintes fois annoncée.

Lescop Lescop ©
Lescop Lescop ©

Parce qu’il acoquine savamment classe anglaise et textes en français; parce que sa poésie est limpide mais lettrée. Lescop, qui tient le « Boulevard des capucines » de Daho pour l’« un des plus beaux textes français jamais écrits, je ne peux pas l’écouter sans avoir les larmes aux yeux », écrit avec superbe des tableaux minuscules, scènes intimes ou inspirées d’écrivains frappeurs.

Parce que sa pop est sombre mais euphorisante, cinglante et sexy. Comme dans son tube préféré de Daho (toujours), « Le grand sommeil », Lescop, pour qui la pop « consiste à simplifier des sentiments complexes », veut faire danser sur des histoires d’amour qui font mal, en chantonnant ses obsessions et les destins salement grandioses de ses héros éclectiques, de Jesse Owens au Baron Rouge.

Un art du syncrétisme irrévérencieux dont il tire un EP éponyme où se bousculent quatre titres vénéneux:

« La forêt », synthèse parfaite du projet (pirate) Lescop: conte nocturne et cruel où une fille trop douce donne rendez-vous à son amoureux dans la forêt, pour se venger… Écho d’une autre chasse fantomatique (« A Forest » des Cure), le clip claque comme un coup de feu.

Lescop – La forêt

« Marlène »: déambulation froide dans une métropole atemporelle, raconte l’exil américain de Dietrich – l’ange bleu, la louve. Des amants, « un vieux cuir lourd », une nostalgie: portrait furtif d’un mythe en quelques mots simples et forts. Lescop « aime les femmes venimeuses ».

Lescop – Marlène

« Je danse »: « un titre disco hors tempo », à la lenteur hypnotique, mimant une danse rien que pour soi, yeux clos, comme une parade amoureuse sans fin, tandis que s’égrènent des pensées décousues, des impressions graphiques. En écoute ici.

Et « Tokyo la nuit »: co-écrite avec le chanteur AV, traque Yukio Mishima et son roman « Confession d’un masque » dans les bars gays d’un Tokyo années 1950. Alcools forts, visages maquillés et souffrances secrètes jalonnent cette dérive fascinante où l’on embrasse la mort en riant. En écoute ici.

Des nuits fauves donc, jonchées de cendres et d’amours métalliques; des errances, des virées (« Los Angeles »), des récits clandestins (« Tu m’écrivais souvent »). La pop sombre et entêtante de Lescop déroule un paysage ultra-cinématographique (« La nuit américaine »). Lui qui s’imaginerait volontiers Delon dans « Le Samouraï »de Melville ou Yves Montand pris de delirium tremens dans « Le Cercle Rouge », scénarise une élégante traversée du désir où nicher ses secrets et ses totems.

Comme dans un long film noir sentimental bizarrement façonné pour le dancefloor, comme une danse en eaux troubles, comme dans « Un rêve » aussi – titre plein de promesses transies de sa prochaine chanson…

Lescop, EP Cover, 2012, Pop Noire RecordsLescop, EP Cover, 2012, Pop Noire Records ©

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