Dès la première écoute, un constat, le nouvel album de Crystal Castles, « III », sombre un peu plus dans les fanges de l’angoisse qu’à l’accoutumée. Pour qui en douterait, un simple coup d’œil à cette couverture qui revisite une photo shootée par Samuel Aranda au Yemen, dans laquelle un fils blessé se love dans les bras de sa mère, suffit à comprendre que le disque du duo canadien se veut un écho immédiat à tout ce que ce monde a d’anxiogène, comme l’expliquait la punkette fluette, Alice Glass: « Je ne pensais pas que je pouvais à ce point perdre foi en l’humanité mais après avoir vu certaines choses, j’ai l’impression que le monde est une dystopie dans laquelle les victimes n’ont pas droit à la justice et la corruption prévaut. »

Crystal Castles - IIICrystal Castles – III, Cover Album, 2012 ©
Samuel Aranda, NY Times, World Press Photo 2011 award winner Samuel Aranda, NY Times, World Press Photo 2011 award winner ©

Et comme s’il fallait insister sur la dimension physique et violente de cet album,  le clip de « Plague » vient piocher dans le film de Zulawski, « Possessions » et un extrait au cours duquel Isabelle Adjani convulse dans les couloirs interminables d’un métro comme une démente qui se triturerait les méninges, en quête d’un ultime accès de lucidité, avant de se perdre dans les méandres de son cerveau.  Et c’est ce même désœuvrement que l’on retrouve dans le film de Bela Tarr, « Les Harmonies Werckmeister », autre manifeste fataliste, qui sert de décorum à  « Wrath of God ».

Crystal Castles – Plague
Crystal Castles – Wrath of God

Le duo a beau avoir pris quelques libertés avec leur procédé habituel d’enregistrement, laissant les ordinateurs à la porte du studio, l’album exsude encore cette fièvre crystal castlienne façonnée par les deux précédents albums, avec les râles glacés d’Alice Glass qui dardent à travers une épaisse reverb’ alors que les synthés d’Ethan Khan étalonnent chaque piste. Et cette bille d’onyx musicale résonne une fois de plus comme une madeleine de Proust purulente pour tous les enfants des années 90 qui revoient leurs parties de Game Boy dans ces asphyxies 8 bits. Chacune étant le fruit d’une seule et première prise, seul moyen pour le duo d’atteindre l’expression la plus brute d’une idée.

Crystal Castles Crystal Castles ©

S’il fallait positionner cet album quelque part sur la grande horloge de la fête, nul doute qu’on le balancerait entre 5 et 6 heures du matin, alors que l’incertitude plane sur le club, entre ceux qui sont prêts à gober un ultime cachet pour relancer la machine et ceux-qui, alanguis par l’alcool et les déhanchements qui ont précédé, n’ont qu’une envie, quitter le bordel le plus vite possible. Une fois ce voyage au bout d’une nuit aux accents céliniens achevé, à peine le brouillard maladif estompé, apparaît le spectre échevelé de morceaux alternant entre l’eurodance urgente de « Sad Eyes » et la pop gothique de « Telepath ». Et lorsque s’annonce « Transgender », on imagine déjà Bardamu sortir des ténèbres délirantes de son hôtel, défilant dans le carnaval insipide de maisons en vertige. « Sa lassitude s’aggravant devant ces étendues de façades, cette monotonie gonflée de pavés, de briques et de travées à l’infini et de commerce et de commerce et de commerce encore, ce chancre du monde, éclatant en réclames prometteuses et pustulentes. Cent mille mensonges radoteux », comme nous le dépeint Céline.

« Je vous protègerai de toutes les choses que j’ai vues », nous promet enfin Alice Glass dans « Kerosene ». Chez cette Jeanne Dark des temps modernes, l’épée est remplacée par le micro et les mélopées, mais cet album qui suinte le mal-être n’en reste pas moins l’expression ultime d’une catharsis aussi nauséabonde que salutaire.

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