Un entretien Boum! Bang!

Il y a eu Drive, sa BO noire électrique copinant avec Kraftwerk et Tangerine Dream, et sa petite bombe introductive « Nightcall ». Puis l’effet Portland, proclamé nouveau Katmandou de la musique indépendante où se bousculent toutes les pépites underground, de Chromatics à Tender Forever. Au croisement et au sommet, il y a Blouse, trio à la mélancolie dream-pop envoûtante.

Eté 2010, Oregon, Charlie Hilton rencontre Patrick Adams et son copain Jacob Portrait (bassiste des Unknown Mortal Orchestra et producteur des Dandy Warhols). C’est tout naturellement que ces trois-là font de la musique ensemble, un peu comme on tombe amoureux de la bonne personne: « Eat breakfast, start a band. » (Charlie Hilton)

Ils enregistrent quelques titres maison et passent bientôt leurs nuits dans un entrepôt au nord de Portland, ancienne propriété d’une société spécialisée dans les décors: des vieilles colonnes romaines, des bustes de femmes et des mains en plâtre, des fenêtres cassées et l’eau qui goutte partout, une rampe de skate, un crâne, un panier de basket.

Blouse

Blouse ©

Blouse

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Au milieu de cette oasis surréaliste, entourés d’instruments d’un autre âge – le clavier JX-8P de Charlie, le vieux Juno 6 de Jake, sa boîte à rythmes Alesis D4 – ils fabriquent des tubes soyeux et catchy, à l’ivresse analogique, des chansons hybrides pleines de synthétiseurs discordants, de beats évaporés en échos lointains, de la voix flottante de Charlie, sirène feutrée à l’érotisme nonchalant et doux. Un parfum ressurgi des 80’s tardives.

Manque plus que le nom, piqué au hasard, au mot « Blouses » tagué sur la vitrine d’un teinturier. Avant de signer sur le label Captured Tracks (Brooklyn, NY) et de sortir un premier album éponyme en novembre dernier.

Driving tour avec Charlie Hilton.

B!B!: À la Gaîté Lyrique à Paris vient de se terminer l’exposition « Keep Portland Weird » et ces dernières années, les groupes les plus cool viennent de votre ville. Qu’est-ce qui rend Portland si spécial? 

Charlie Hilton: Portland ne devrait pas exister, comme ça la plupart des gens qui y vivent ne seraient pas obsédés par ça. Moi je viens de Los Angeles, j’ai l’habitude d’entendre les gens se plaindre de leur ville. On est tous tellement amoureux de Portland, c’est presque agaçant. Je te passe les détails, mais je dirais qu’il y a du renouveau, c’est rafraîchissant. Ici tout le monde expérimente: la musique, la nourriture, l’art, les lieux. C’est toujours en mouvement, et ça c’est bien pour la musique, du coup ça nous pousse, ça nous bouge un peu.

B!B!: Vous écoutez quoi en ce moment, des bons groupes, de Portland ou pas, quelque chose de nouveau?

Charlie Hilton: Des groupes de Portland? On aime Vice Device, Hausu, The Crow, Onuinu. En ce moment, on fait une tournée avec les Américains de Doldroms and Bear in Heaven, on les a donc beaucoup écouté, dans le bon sens du terme je veux dire.

B!B!: Ta chanson préférée?

Charlie Hilton: « Tell me When It’s Over » de Dream Syndicate.

B!B!: Votre musique slalome entre la dream-pop dark, la pop 80’s, le shoegaze, la new wave…

Quelles sont vos inspirations: des livres, des films, des artistes, des groupes…?

Charlie Hilton: Henry Miller, Einstein, l’architecture néo-brutaliste, le film Synecdoche NY (de Charlie Kaufman), David Byrne, Galaxy 500, le printemps, Steve Martin.

B!B!: Il y a une sorte de nostalgie dans vos chansons, et dans votre nom Blouse, on peut entendre aussi « blues »… D’où vient ce sentiment? La vie semble incertaine, l’amour finit toujours en petit tas de cendres et vous cherchez une autre dimension ou vous essayez du moins de perdre conscience en rembobinant sans fin la cassette des souvenirs? Désolée, cette question-ci était longue.

Charlie Hilton: Ah ah, pas de souci. Ce n’est pas tant être coincé dans le passé que de craindre plutôt tous ces mystères que sont le temps, l’amour, la mort, les rêves. Ce sont les seules vérités que nous connaissons, et pourtant on ne peut pas les saisir. Les physiciens disent aujourd’hui que le temps n’existe même pas et Einstein disait que chaque moment dure pour l’éternité. Donc si on les croit, alors rien n’est vraiment jamais perdu. Ça résume un peu mieux notre album. On ne cherche pas à atteindre le passé, on essaie juste de s’étendre, de se propager horizontalement dans toutes les dimensions à la fois, de façon à être en paix avec notre condition mortelle. C’est atroce de parler comme ça, c’est bien plus simple de le faire dans une chanson. Quand je parle de tout ça, j’ai l’impression d’être tellement profonde et sérieuse. Voilà pourquoi j’adore la musique: tu peux être super épique, mais ça passe.

B!B!: Si votre musique était un vêtement, à quoi ressemblerait cette « blouse », et on se sentirait comment dedans?

Charlie Hilton: Une toge en soie. Tu as l’air un peu ridicule dedans, mais tu te sens merveilleusement bien.

B!B!: On passe en revue quelques-uns de vos titres?
Dans « Shadow », on imagine la scène finale d’un film, un truc fort et joyeux mais c’est un trompe-l’œil, un critique a écrit « une chanson sur la mort dissimulée sous un voile d’été ».

Charlie Hilton: J’ai écrit la chanson alors que je faisais des rêves récurrents sur la mort. Dans les rêves, la sensation de mourir est toujours étincelante et merveilleuse. Nous voulions que cela sonne un peu comme une chanson dreamy de Suicide.

B!B!: « Time Travel »: c’est un peu The Cure sous speed, croisés avec The Organ, la chanson qu’on a envie d’entendre dans un club sombre et immense à Berlin au petit matin…
Charlie Hilton: C’est une chanson qui parle du souvenir et de l’attente, des espérances qu’on a, du voyage spatio-temporel qui se passe dans ta tête.

B!B!: Et « Videotapes »? Les paroles sont un peu mystérieuses et sonnent comme une espèce de mantra…

Charlie Hilton: « Videotapes » raconte mon enfance. J’avais cette vieille caméra et j’ai filmé des douzaines d’heures de ma vie au collège et au lycée, mais où j’apparais rarement. Je n’ai pas beaucoup de souvenirs de moi, cette chanson, c’est un peu un désir de re-connaître ma propre enfance. Tout le monde pense que c’est une chanson d’amour. J’imagine que oui, en un sens.

B!B!: « Ghost Dreams » collerait parfaitement bien à la bande-son de Drive avec sa ligne de basse à l’évidence hypnotique. Ça parle de quoi?

Charlie Hilton: Cette chanson parle de cauchemars, j’en fais beaucoup.

B!B!: Et le clip – qui aurait sa place dans l’émission TV made in Portland « Experimental 1/2 Hour » –, qui a eu l’idée complètement barrée de cette plongée dans un donut qui se transforme en un roadtrip cinématographique? Ça m’a fait penser à Videodrome de Cronenberg, en moins gore bien sûr, mais comme si halluciné, on s’enfonçait dans une vieille télévision…

Charlie Hilton: Oui! On trouve le coup du donut génial. Deux réalisateurs parisiens, Gusti Fink et Helmut Ash Kaway, sont venus nous voir avec tout le concept et ont fait la vidéo qui a été produite par $andboxxx.

B!B!: Le clip de « Into Black », votre premier single avec sa pop noire et ses guitares rêveuses à la XX, reprend des extraits du film de Leos Carax, Les Amants du Pont-Neuf. Vous aimez les films français?

Charlie Hilton: On aime le cinéma français, oui, et la musique française. On vient de faire cinq dates chez vous en février pendant notre tournée européenne! J’espère qu’on va revenir bientôt. On adore la France. Mais c’est un collectif, Wooden Lens (Ben Razavi et Bernard Pantoja), qui a fait la vidéo de « Into Black ». On ne l’avait pas vue avant qu’elle sorte. Ils sont peut-être devins.

Devins ou pas, Blouse c’est un voyage intemporel sur une route infinie, un drive-in à l’abandon qui servirait de rampe de lancement pour embrasser toutes nos vies en même temps. Blouse c’est la fille que vous n’avez jamais osé embrasser au collège, son image un peu floue, que vous auriez aimé saisir sur pellicule. Blouse c’est comme une vieille cassette audio usée à force d’amour. Ça pique un peu le coeur, mais c’est beau.