Margo Ovcharenko

Met à nu les tourments.

Un entretien Boum! Bang! 

Les clichés de Margo Ovcharenko ouvrent une porte sur l’intimité de jeunes adultes. Nous pénétrons à petits pas dans leurs univers silencieux. Au milieu d’une chambre ou d’une cuisine, après l’amour ou plongés dans de sombres pensées… L’attitude lascive, baignant dans une tiède lueur, ils daignent parfois nous accorder un regard, mais c’est plus souvent dans le vide qu’ils le déposent. La simplicité des corps pâles dévêtus donne à voir l’abattement d’êtres se dépouillant de leur crédulité. Les inquiétudes se superposent dans un travail doux et équilibré, ponctué de violences. L’artiste offre toujours une mosaïque d’éclairages afin de montrer la complexité de questions qui nous touchent.

Margo Ovcharenko est une photographe russe de 23 ans originaire d’une petite ville au bord de la Mer Noire. Elle vit actuellement à Moscou et participe à de nombreuses expositions collectives ou personnelles en Europe, Russie et aux Etats Unis. À Paris, elle est représentée par la galerie RTR (Russiantearoom) qui exposait certains de ses clichés lors de la Nofound Photo Fair 2012.

Margo Ovcharenko, Rita with a cigarette from Without me series. 2009. Edition of 8 ©
Margo Ovcharenko HermitageMargo Ovcharenko/Fabrica. Untitled from Hermitage series. 2010. Edition of 8 ©
Margo Ovcharenko HermitageMargo Ovcharenko/Fabrica. Untitled from Hermitage series. 2010. Edition of 8 ©
Margo Ovcharenko HermitageMargo Ovcharenko/Fabrica. Untitled from Hermitage series. 2010. Edition of 8 ©
Margo Ovcharenko HermitageMargo Ovcharenko/Fabrica. Untitled from Hermitage series. 2010. Edition of 8 ©

B!B!: Tes photographies donnent un sentiment de voyeurisme. Prends-tu les gens dans leurs propres environnements?

Margo Ovcharenko: En fait, ça dépend. Généralement, je loue un appartement et j’invite quelqu’un à venir poser. C’est vraiment selon nos relations personnelles. Ca peut arriver que je vienne shooter une personne chez elle mais ça ne marche pas toujours. Ce n’est pas évident pour tout le monde d’être à l’aise, c’est plus facile pour eux de venir me voir. Après, je fais quelques arrangements de l’espace, mais je laisse plutôt l’appartement tel quel.

B!B!: Comment choisis-tu tes modèles?

Margo Ovcharenko: Je trouve la plupart du temps mes modèles à travers un réseau social, plus connu en Russie que Facebook. Je navigue de profils en profils d’amis, et regarde leurs photos. J’ai envoyé beaucoup de messages à des gens que je trouvais intéressants. J’ai remarqué quelque chose en Russie: les personnes sont plus ouvertes pour collaborer quand on se contacte par internet. C’est étrange, mais quand tu rencontres quelqu’un dans la rue ou dans un bar, il peut avoir certains préjugés, ne pas te croire, être timide. Mais lorsqu’il voit que tu es une personne réelle, que tu as des amis, fais des choses, il se fie à cette représentation de toi-même. Il t’accorde plus facilement sa confiance, et alors on peut parler intimement. 
De temps en temps je demande à mes amis de poser pour moi mais ils n’aiment pas trop parce qu’ils savent qu’ils seront vus par tout le monde. 
Pour mon dernier projet, je voulais des pole-danseuses ou stripteaseuses. Là encore je les ai recherchées sur les réseaux sociaux.

B!B!: J’ai l’impression que l’on pénètre l’intimité des personnages grâce à l’ennui que tu parviens à capter. Comment fais-tu pour saisir cet état si personnel?

Margo Ovcharenko: Je ne pense pas qu’il soit question d’ennui. C’est autre chose: ils sont frustrés, il y a de la mélancolie. Souvent je discute avec mes futurs modèles sur internet afin de comprendre leurs sentiments. Ensuite nous parlons simplement et je saisis l’émotion. Ce n’est pas vraiment compliqué de trouver le sentiment de tristesse. Beaucoup de jeunes sont tristes simplement à cause de cet âge. Ils ne savent pas où ils vont, ne savent pas quoi faire, et ils vivent de nombreuses frustrations. C’est très commun. C’est donc peut-être parce que je ne trouve que des gens comme ça.

Margo Ovcharenko HermitageMargo Ovcharenko/Fabrica. Untitled from Hermitage series. 2010. Edition of 8 ©
Margo Ovcharenko HermitageMargo Ovcharenko/Fabrica. Untitled from Hermitage series. 2010. Edition of 8 ©
Margo Ovcharebko BoysMargo Ovcharenko. Untitled from Boys series. 2009. Edition of 8 ©
Margo Ovcharenko BoysMargo Ovcharenko. Untitled from Boys series. 2009. Edition of 8 ©
Margo Ovcharenko Without meMargo Ovcharenko. Untitled from Boys series. 2009. Edition of 8 ©
Margo Ovcharenko HermitageMargo Ovcharenko. Untitled from Boys series. 2009. Edition of 8 ©

« Furieuse comme un enfant » (le titre est en Français) est constitué de 70 photographies de natures différentes: des grands portraits de jeunes femmes auxquels sont indexés des extraits de témoignages; des photographies d’un cours de gymnastique rythmique; des photographies de Margo elle-même lorsqu’elle en pratiquait enfant; des portraits provenant de pierre tombales et deux images pornographiques très dures trouvées sur internet (essentielles dans le projet mais difficiles à mettre en ligne ou exposer). La confrontation des lieux et des générations permet un éclairage poignant sur la féminité. La photographe montre sans complaisance la difficulté d’une femme en devenir quand les critères de beauté tendent à l’assujettir. Elle s’intègre elle-même dans la représentation du mécanisme puisqu’elle a fait de la gymnastique rythmique lorsqu’elle était petite. Elle voit les étirements comme une brutalité imposée au corps et nous rappelle que cette discipline manifestait auparavant la puissance du régime soviétique. Les pressions vécues dès l’enfance préfigurent les exigences ordinaires auxquelles se plieront les femmes jusqu’à leur tombe. La composition exhume la tension d’une réalité. Jamais trop naïf, ni violent ou trop cru, le travail de cette photographe sensible pointe les angoisses inévitables d’un jeune âge.

Margo Ovcharenko Furieuse comme un enfantMargo Ovcharenko, Sans titre, série « Furieuse comme un enfant », tirage jet d’encre, 2011 © Galerie RTR
Margo Ovcharenko Furieuse comme un enfantMargo Ovcharenko, Sans titre, série « Furieuse comme un enfant », tirage jet d’encre, 2011 © Galerie RTR
Margo Ocharenko Furieuse comme un enfantMargo Ovcharenko, Sans titre, série « Furieuse comme un enfant », tirage jet d’encre, 2011 © Galerie RTR
Margo Ovcharenko Furieuse comme un enfantMargo Ovcharenko, Sans titre, série « Furieuse comme un enfant », tirage jet d’encre, 2011 © Galerie RTR
Margo Ovcharenko Furieuse comme un enfantMargo Ovcharenko, Sans titre, série « Furieuse comme un enfant », tirage jet d’encre, 2011 © Galerie RTR
Margo Ovcharenko Furieuse comme un enfantMargo Ovcharenko, Sans titre, série « Furieuse comme un enfant », tirage jet d’encre, 2011 © Galerie RTR
Margo Ovcharenko Furieuse comme un enfantMargo Ovcharenko, Sans titre, série « Furieuse comme un enfant », tirage jet d’encre, 2011 © Galerie RTR
Margo Ovcharenko Furieuse comme un enfantMargo Ovcharenko, Sans titre, série « Furieuse comme un enfant », tirage jet d’encre, 2011 © Galerie RTR
Margo Ovcharenko Furieuse comme un enfantMargo Ovcharenko, Sans titre, série « Furieuse comme un enfant », tirage jet d’encre, 2011 © Galerie RTR
Margo Ovcharenko Furieuse comme un enfantMargo Ovcharenko, Sans titre, série « Furieuse comme un enfant », tirage jet d’encre, 2011 © Galerie RTR

B!B!: Parle-nous de ton projet « Furieuse comme un enfant ». C’est le plus important pour toi, n’est-ce pas?

Margo Ovcharenko: Oui, c’est le projet le plus complexe que j’ai réalisé jusqu’à présent. En tant qu’artiste, je ne sais pas si c’est correct de dire ça, mais il a surtout été important d’un point de vue personnel. Je pense que si ce travail est important pour moi, c’est parce que je l’ai fait dans ma propre ville. J’ai l’impression qu’il y a en Russie une recherche permanente de liberté personnelle. J’ai toujours été effrayée que les choses soient décidées à ma place, et que je ne puisse rien y changer. Je suis née dans une petite ville, je pratiquais ce sport… et il y a un tas de choses que les gens pensent être très féminines et jolies, qui feront de toi une femme. Ca a toujours été dur pour moi de comprendre cette position. On choisit ta sexualité pour toi, on choisit ta façon d’agir. Et j’ai essayé d’expliquer cela avec mes propres sentiments, avec mes propres peurs. Celle du corps qui se fait étirer, celle de la violence, celle de la tension que j’ai ressentie. Tout cela est connecté. Il s’agit de souvenirs personnels mais bien sur cela concerne beaucoup de monde.


B!B!: Quel est ton point de vue sur la situation des femmes en Russie?

Margo Ovcharenko: C’est une question historique très compliquée. Lorsque le régime communiste a été établi en 1917, les femmes ont acquis beaucoup de droits. Ces temps ont été très durs pour les Russes, mais il me semble que les femmes ont connu une sorte de liberté, elles ont pu travailler, donner leur opinion, puis voter. Il y avait alors une loi qui obligeait tout le monde, hommes et femmes, à travailler. Tu pouvais être jeté en prison ou en camp de travail si tu ne le faisais pas. Donc il n’y avait pas ces figures féminines et jolies qui ne font que prendre soin d’elles en vivant sur l’argent de leur mari. Maintenant nous avons cette option et les filles choisissent le chemin le plus facile. Et toute cette partie féministe, le droit des femmes, et tout ça, elles préfèrent le renier, parce que ça appartient à l’époque communiste et que c’est une mauvaise chose. C’est un vrai fouillis. Je ne pense pas que ce sont les hommes qui ne nous traitent pas correctement. Les femmes ne cherchent pas toujours à être traitées comme des personnes égales. C’est mon opinion.

B!B!: Les témoignages de tes modèles montrent qu’elles ont pris position dans leur couple ou dans la société. Penses-tu qu’il s’agisse d’une étape nécessaire dans la vie d’une fille?

Margo Ovcharenko: En réalité, j’ai fait un long questionnaire à ces filles. Je leur ai posé des questions à propos de l’Eglise, de leurs vies sexuelles, à propos du sport et si elles prétendaient être faibles devant les hommes. Ce que j’ai pu constater, c’est que toutes étaient très confuses et frustrées. Alors elles disaient des choses qu’elles ne font pas en réalité, ou donnaient des réponses controversées. Donc je ne montre pas vraiment qu’il s’agit d’une étape nécessaire ou une confession d’une fille qui grandit, mais c’était plus pour expliquer que tout est trop compliqué pour être posé à un même niveau. On ne sait pas vraiment ce qu’on veut, on ne sait pas vraiment qui on est… Je voulais montrer cela.

B!B!: Penses-tu que la beauté soit un synonyme de vulnérabilité?

Margo Ovcharenko: C’est précisément l’une des idées principales de ce travail. J’essayais de montrer la femme qu’il y a derrière ces filles. On a de l’empathie et on ressent leur confusion. En fait, il y a en Russie une conception de la beauté en laquelle j’ai l’impression que nous croyons tous: Il faut souffrir pour être belle. Ce n’est pas seulement quand on se coiffe les cheveux, ce genre de choses… C’est aussi une conception de beauté religieuse. Lorsqu’on grandit, nous vivons différents problèmes qui changent notre visage, modifient quelque chose dans nos yeux. Ca nous fait paraitre plus âgé. Ces jeunes filles ont toutes 20 ans. Je veux montrer qu’à ce jeune âge, elles ont déjà cet étrange air triste. Elles grandissent si vite que leur visage change. Je ne pense pas que ce soit toujours comme cela, mais c’était important pour moi de montrer cette croyance.

B!B!: Qualifierais-tu ton travail de féministe?

Margo Ovcharenko: C’est compliqué de savoir qui est féministe de nos jours. J’apprécie beaucoup de travaux réalisés par des artistes féministes, mais je n’approuve pas tout. Il s’agit plus d’un problème historique, de société, et de choix de facilité. Ce n’est pas un problème contre les hommes, c’est le problème de tout le monde. Je me sens complètement impliquée par cela, je m’en soucie, mais je ne pense pas vraiment être une artiste féministe.

Margo Ovcharenko Furieuse comme un enfantMargo Ovcharenko, Sans titre, série « Furieuse comme un enfant », tirage jet d’encre, 2011 © Galerie RTR
Margo Ovcharenko Furieuse comme un enfantMargo Ovcharenko, Sans titre, série « Furieuse comme un enfant », tirage jet d’encre, 2011 © Galerie RTR

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