Patrick Imbert

Tourisme du désastre¹.

« La compassion est une émotion instable. Il faut la traduire en action pour ne pas qu’elle s’étiole. La question concerne ce qu’il faut faire des émotions qui ont surgi, du savoir qui a été transmis. Si l’on sent qu’il n’y a rien qu’ « on » puisse faire – mais qui est « on »?  – et rien qu’ « ils » puissent faire non plus – et qui sont « ils »? – on commence à souffrir d’ennui, de cynisme et d’apathie. » Susan Sontag

Qu’est-ce que la culture du sensationnel si ce n’est l’appétit qu’ont développé nos sociétés modernes pour l’observation, à haute fréquence, des horreurs qui adviennent à tout instant dans toutes les parties du monde? Cet appétit, constamment nourri par le biais de la page de papier glacé, de l’écran de télévision ou d’ordinateur, est résultante et source du geste photo-journalistique contemporain. À tel point qu’il en est difficile de savoir dans quelle mesure le reportage photographique, sous-catégorie bien particulière du geste photographique (geste lui-même paradoxal: fruit de la technique, reflet le plus authentique du réel mais du réel subjectif),  est le résultat d’une volonté de partage d’informations ou la production d’un ersatz visuel d’émotions à destination d’une humanité à la fois saturée et affamée de sensations fortes. Ces paradoxes et ces questions furent largement soulevés par Susan Sontag. D’abord avec son texte, devenu depuis un classique, « Sur la photographie » (1977 / traduction française en 1982) puis de façon plus précise dans « Devant la douleur des autres » (2004).

Patrick Imbert, Patrick Imbert, Week-end à PripiatPatrick Imbert, Week-end à Pripiat ©
Patrick Imbert, Patrick Imbert, Week-end à PripiatPatrick Imbert, Week-end à Pripiat ©
Patrick Imbert, Patrick Imbert, Week-end à PripiatPatrick Imbert, Week-end à Pripiat ©
Patrick Imbert, Week-end à PripiatPatrick Imbert, Week-end à Pripiat ©
Patrick Imbert, Week-end à PripiatPatrick Imbert, Week-end à Pripiat ©

Et quand le rapport entre photographie et sensationnel ne s’adresse plus au présent mais à la mémoire, l’ensemble des problématiques sus-évoquées grincent avec la crainte qui nous hante tous mais que nous n’osons jamais nommer: celle de la disparition. Comment, en effet, considérer l’érosion inéluctable du temps sur les pierres, les êtres – comment accepter qu’elle use de la même façon la trace de ces évènements si puissants qu’ils en ont été qualifiés d’ « indicibles »? Comment voir les espaces de l’innommable transformés en prétextes à pèlerinage sans s’insurger mais comment ne pas être soi-même bouleversé lors d’un de ces mêmes pèlerinages? Comment rendre compte de ces tiraillements? Que faire? Que dire?

Le travail de Patrick Imbert n’est pas sensationnel. Qu’il aille à Pripiat sur les traces du drame de Tchernobyl matérialisé quelque part entre le taux de radiation démentiel du lieu, l’intensité de son silence et la majesté de ses vestiges architecturaux, ou à Oswiecim questionner la mémoire d’Auschwitz dont on ne sait si elle se trouve dans les barbelés, la végétation luxuriante ou le nombre incalculable de panneaux au mètre carré, le photographe offre un regard au plus proche du degré zéro, du neutre, du silence sur ce qui l’entoure.  Investissant les lieux de l’horreur, l’homme pratique ce qu’il appelle le Tourisme du désastre - titre absurde – et ce sont des fantômes kafkaïens ou beckettiens qui se lèvent dans nos têtes pour parader dans des cimetières avec l’innocence d’enfants perdus à la kermesse du dimanche.  Son périple est simple, il se résume à la confrontation d’un objectif à la fois vierge (vide d’émotion, sans jugement aucun, sans à priori) et supra-sensible et de zones appréhendées comme hétérotopies² de la douleur.

Peut-être faudrait-il considérer que Patrick Imbert prend des photographies comme Perec écrit:

« Je ne sais pas si je n’ai rien à dire, je sais que je ne dis rien; je ne sais pas si ce que j’aurais à dire n’est pas dit parce qu’il est l’indicible (l’indicible n’est pas tapi dans l’écriture, il est ce qui l’a bien avant déclenché), je sais que ce que je dis est blanc, est neutre, est signe une fois pour toutes d’un anéantissement une fois pour toutes (…) je ne retrouverai jamais, dans mon ressassement même, que l’ultime reflet d’une parole absente à l’écriture, le scandale de leur silence et de mon silence: je n’écris pas pour dire que je ne dirais rien, je n’écris pas pour dire que je n’ai rien à dire. J’écris. » Georges Perec, « W ou le souvenir d’enfance. »

Patrick Cockpit, Week End à PripiatPatrick Cockpit, Week-end à Pripiat ©
Patrick Imbert, Week-end à PripiatPatrick Imbert, Week-end à Pripiat ©
Patrick Imbert, Patrick Imbert, Week-end à PripiatPatrick Imbert, Week-end à Pripiat ©
Patrick Imbert, Patrick Imbert, Week-end à PripiatPatrick Imbert, Week-end à Pripiat ©
Patrick Imbert, Patrick Imbert, Week-end à PripiatPatrick Imbert, Week-end à Pripiat ©
Patrick Cockpit, Week-end à PripiatPatrick Cockpit, Week-end à Pripiat ©
Patrick Imbert,  Week-end à OswiecimPatrick Imbert,  Week-end à Oswiecim ©
Patrick Imbert,  Week-end à OswiecimPatrick Imbert,  Week-end à Oswiecim ©
Patrick Imbert,  Week-end à OswiecimPatrick Imbert,  Week-end à Oswiecim ©
Patrick Imbert,  Week-end à OswiecimPatrick Imbert,  Week-end à Oswiecim ©
Patrick Imbert,  Week-end à OswiecimPatrick Imbert,  Week-end à Oswiecim ©
Patrick Imbert,  Week-end à OswiecimPatrick Imbert,  Week-end à Oswiecim ©

C’est que ce n’est pas de sa peine que Patrick Imbert parle. En tout cas pas directement. Quand il va sur les décombres de l’atroce (qui peut aussi, on le voit quand l’objectif quitte Tchernobyl pour se tourner vers un intérieur parisien, être intime), il nous parle d’abord de ce qui est arrivé aux autres. De leur douleur incommensurable à eux. De cette douleur si forte que sa seule expression est le blanc, le silence. Aucun mot, aucun son n’étant en mesure de  dire ce qu’il y a à dire sans simultanément en détruire l’intensité. Le photographe n’est pourtant pas un épieur ici, pas plus qu’un voyeur – il est un témoin³. Il est celui qui vient partager l’impartageable, lui donner une forme qui la rende saisissable sans l’amoindrir. Et c’est peut-être en ce sens que l’on peut évoquer le terme de démarche artistique. Parce que le témoin n’est pas un scientifique au regard analytique, il est une sensibilité, certes neutre, à la merci des énergies parcourant un lieu. Là pour opposer sa subjectivité au néant qui autrement engloutirait la mémoire. Le terme de documentaire serait donc à entendre dans le sens d’un Primo Levi dont la démarche et l’approche d’une humilité forcément sincère résonnent absolument avec l’oeil de Patrick Imbert: « L’auteur qui écrit sous la dictée intérieure de quelque chose ou de quelqu’un n’œuvre pas en vue d’une fin, son travail pourra lui valoir renommée et gloire, ce sera un surplus. » Et on lui souhaite, enfin, ce surplus.

Patrick Imbert,  Week-end à OswiecimPatrick Imbert,  Week-end à Oswiecim ©
Patrick Imbert,  Week-end à OswiecimPatrick Imbert,  Week-end à Oswiecim ©
Patrick Imbert,  Week-end à OswiecimPatrick Imbert,  Week-end à Oswiecim ©
Patrick Imbert,  Week-end à OswiecimPatrick Imbert,  Week-end à Oswiecim ©
Patrick Imbert,  Week-end à OswiecimPatrick Imbert,  Week-end à Oswiecim ©
Patrick Imbert,  Week-end à OswiecimPatrick Imbert,  Week-end à Oswiecim ©
Patrick Imbert,  Week-end à OswiecimPatrick Imbert,  Week-end à Oswiecim ©
Patrick Imbert, Week-end a OswiecimPatrick Imbert, Week-end à Oswiecim ©
Patrick Imbert, Week end a OswiecimPatrick Imbert, Week end à Oswiecim ©
 Patrick Imbert, Sans Titre, 2013Patrick Imbert, Sans Titre, 2013 ©
Patrick Imbert, Sans titre, 2013Patrick Imbert, Sans titre, 2013 ©
Patrick Imbert, sans titre, 2013Patrick Imbert, Sans titre, 2013 ©
Patrick Imbert, Sans Titre, 2013Patrick Imbert, Sans Titre, 2013 ©

¹ Tourisme du désastre est le titre donné par Patrick Imbert à cette série. Titre et série dont Frédéric Jaccaud a tiré la merveilleuse postface à l’ouvrage « Week-end à Pripiat », disponible chez CDS éditions.

² Développé par Foucault, le concept d’hétérotopie parle de « sortes de contre-emplacements, sortes d’utopies effectivement réalisées dans lesquelles les emplacements réels, tous les autres emplacements réels que l’on peut trouver à l’intérieur de la culture sont à la fois représentés, contestés et inversés, des sortes de lieux qui sont hors de tous les lieux, bien que pourtant ils soient effectivement localisables ». Un exemple parlant est le cimetière comme hétérotopie de la mort.

³ Et il suffit de se tourner vers Wikipedia pour apprendre que « Un témoin est une personne (ou un objet) neutre, qui a vu ou entendu un fait ou un évènement et qui pourrait donc attester de sa réalité. »

Commentaires

  1. Kehops771 a écrit

    L’Auteur de cet article (ajoutons le timbre de voix de feu ministre de l’Art Frédéric Mitterrand avec toute la compassion et les larmes aussi) ne comprend rien à l’Urbex, et ce n’est pas le seul.

    L’écroulement est une fête !

    • Evan a écrit

      Pratiquant moi même l’Urbex, je trouve au contraire que Clare Mary a très bien résumée (de façon indirecte) une partie des motivations qui pousse un être à s’aventurer dans des lieux en friche. L’Urbex est motivé par deux raisons: la mémoire et l’interdit. Ici on ne parle pas d’Urbex, on se cantonne à la mémoire.

      L’écroulement n’est qu’un prétexte.

    • Mason a écrit

      Je ne pense pas qu’il soit question dans cet article d’Exploration Urbaine (ou Urbex). La question soulevée est plutôt celle de l’objectivité photographique (thème déjà débattu et discuté depuis longtemps, notamment chez Barthes et Sontag). Il est par contre à mon avis mal titré: il n’y est pas non plus question de « tourisme du désastre », cette expression est seulement le nom donné à la série de photographies d’Imbert qui servent de support à l’article.

      • Clare Mary a écrit

        Le titre de l’article est le titre de la série traitée, oui. Une façon très simple de circonscrire le propos à un champ. Il aurait sûrement été autre s’il n’avait eu pour but premier de diffuser et de rendre compte de ce travail-là auprès des lecteurs du B!B! (spécialistes et amateurs et simples promeneurs du web).

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