Fauve

Tigres en embuscade.

Parce qu’après tout on n’est jamais mieux servi que par soi-même, le groupe Fauve a décidé de se prêter à l’exercice de l’autoportrait vidéo pour exposer les motivations qui l’animent et cet espoir qu’il a « de réussir, un jour, à haïr notre haine, à défaire notre défaitisme, à avoir honte de notre honte, à accepter nos erreurs, à enculer le blizzard et à trouver l’amour ». Vaste programme pour ce collectif dont le nom cristallise aussi bien le parti-pris chromatique du courant de peinture, privilégiant le sentiment à la précision, que l’odeur de soufre qui a entouré la sortie du film de Cyril Collard, « Les Nuits fauves ». Tigres en embuscades, ces cinq là (quatre musiciens et un vidéaste) ne sont pas de trop pour rugir leur trop plein d’émotions dans des textes à l’écriture parfois désabusée, souvent viscérale. A l’image de « Sainte Anne » qui, sans tomber dans le piège de l’énième complainte d’une génération X, Y, ou même Z, veut mettre un terme à ce face à face stérile avec l’existence régi par la Sainte Trinité Lexo, boulot, dodo.

Ses esprits à peine recouvrés, on passe ensuite à « Nuits Fauves » et son slam impavide qui oscille entre le romantisme tragique d’un Bukowski et le spleen magnifique d’un Gatsby. Rares sont les textes qui supportent à ce point une lecture dénuée de toute instrumentation et derrière le spectre échevelé d’une orchestration pop, parfois minimaliste, toujours juste, chaque mot apporte un peu de baume à tous ces cœurs au beurre noir. Et dans cette voix juvénile une urgence qui veut, à tout prix, transfigurer l’ordinaire comme dans « Sainte Anne » ou trouver un écho lointain à l’ombre des jeunes filles proustiennes, dans « Nuits Fauves »:  « Elle t’offrira des feulements dans sa voix lorsqu’elle reprend son souffle / Qui s’échappent dans la cour pour aller faire gauler la Lune ».

On se dit que ces jeunes-là ne dépareilleraient pas parmi la bande des clochards célestes des Kerouac, Ginsberg et consorts, à psalmodier leurs textes au City Lights Bookstore du Frisco des années 50. Mais si cet optimisme désespérant a quelque chose de suranné, Fauve maîtrise à merveille les codes de son époque, interpellant son public sur sa page Facebook, son Tumblr et son fil Youtube, recourant allègrement à un symbolisme, ce fameux signe ≠, et à un mutisme médiatique qui rappellent forcément les débuts de Wu Lyf, avec lesquels ils partagent un même sentiment « corporatiste ». Fauve est une « corp » là où l’éphémère comète mancunienne se revendiquait comme une fondation.

Fauve© Fauve
Saigon ≠ 2012Saigon ≠ 2012 © Fauve

Mais la comparaison s’arrête là. Difficile d’ailleurs d’enfermer cet ovni musical dans une case. Bien sûr les noms d’Arnaud Fleurant-Didier ou de Diabologum sont évoqués au moment de se prêter au jeu des références musicales… Et puis, peu importe le contenant (slam, spoken word, pop ou même rap), pourvu qu’on ait l’ivresse musicale. Car seule compte au final cette envie de rafler la mise. « Quelque chose de grand / Qui sauve la vie / qui trompe la mort ».  On n’en saura pas plus et c’est tant mieux. Même si la dernière offrande du groupe, « 4 000 îles », et ses chœurs pop, semblent apporter un début de réponse, avec cette ultime prière vers un au-delà aussi indéfinissable qu’enthousiasmant. « Emmène-moi revoir une dernière fois / Ces endroits qui faisaient taire le vacarme / De mes idées noires ». Une fuite en avant qui a cela d’exaltant que chacun, lorsqu’il éteint son laptop, iPod ou lecteur mp3 n’a qu’une seule hâte, celle de prendre le prochain coup de griffe sur le museau. Car Fauve est à la fois la béquille de notre quotidien et la lanterne que l’on pointe en direction de jours meilleurs. « Parce qu’aux dernières nouvelles, le fantasme c’est encore gratuit ».

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