EXPOSITION À LA GALERIE JOSEPH DU 12 AU 15 JUIN 2014

*

Dans l’air mûr

Peintures et sculptures de Rosy Lamb

**

La Galerie Guido Romero Pierini et Lei Dinéty présentent du 12 au 15 juin 2014 à la Galerie Joseph (116 rue de Turenne, 75003 Paris) une rétrospective des œuvres de l’artiste américaine Rosy Lamb, peintre et sculpteur aux créations foisonnantes, empreintes de mystère et de poésie.

Cliquez sur le carton pour agrandir les infos.

Sur les peintures de Rosy, des corps d’hommes ou de femmes, s’abandonnent, nus, à un repos confiant, se délassent dans la pureté des draps ou bien nous scrutent d’un regard lourd de franchise. L’arrière plan de Rosy se déploie comme dans un rêve de démiurge projeté sur une paroi de caverne platonicienne. Des natures mortes d’objets, de symboles, de petits êtres chers constituent un décor discret bien qu’étonnamment suggestif.

Rosy Lamb convoque aussi dans son atelier, dans sa propre existence (et dans l’espace de cette exposition) un petit peuple sculpté qui semble à la fois heureux de se tenir là et décidé à ne bouger jamais de l’instant qu’il occupe. C’est une foule de corps, de torses, de membres ou de têtes. Ils sont assis, debout, nus ou couchés. Et cette humanité de plâtre, éparpillée, nous ramène à notre fragilité paradoxale: nous serons poussière, mais tant que nous sommes là, nous ne pouvons rien faire d’autre qu’être nous mêmes.

Tout en libérant son geste, Rosy déploie sous nos yeux une représentation de l’homme mesuré, doux, humble. Son œuvre est nimbée d’éternité antique. À l’heure des installations et des écrans vidéos qui peuplent les galeries, Rosy Lamb se tient à rebours des facilités de son temps, donnant une forme douce et universelle à son imagination mélancolique, à sa sensibilité si pure.

Rosy Lamb, Francis and AlexRosy Lamb, Francis and Alex, sculpture composition © photo: Tobias Staebler

Rosy Lamb

« Tout doit se passer en moi. C’est avec le besoin intérieur, intime qu’il faut peindre… », expliquait Nicolas de Staël. C’est cette même exigence d’intériorité que l’on ressent chez Rosy Lamb, artiste recueillie, dont les prunelles bleues, perçantes, presque transparentes, semblent constamment sonder les profondeurs de notre âme. Sous le pinceau de Rosy, les personnages livrent l’essence de leur être. Sa peinture est un discours recueilli. Face à son œuvre, on est amené à se taire, à écouter. Et à ressentir…

Rosy Lamb, portrait Rosy Lamb, portrait © photo: Thomas Millet

C’est dans l’intimité de l’atelier de Rosy Lamb que tout se passe. Elle y vit. Elle y rêve. Elle y reçoit surtout des modèles qui posent pour elle. C’est là qu’elle met en œuvre son talent pour arrêter le temps, en saisissant dans leur vérité la psychologie de ces femmes alanguies, hommes « à la sieste » ou à la lecture, corps abandonnés… La femme exhibe sa sensualité et ses symboles de fécondité, l’homme sa virilité, quoique pudique ici. Il y a dans ces anatomies lascives des émanations de tradition antique. Mais si le travail de Rosy repose sur un solide apprentissage du « beau métier », sur un savoir-faire pictural, artisanal pourrait-on dire, la jeune femme transcende cet académisme relatif par sa technique. Elle travaille la matière avec ferveur, enrichit parfois ses toiles d’une pâte épaisse et grumeleuse, ou bien donne à l’ensemble l’aspect du velours, ou encore joue avec les effets de transparence. Que ce soit par le choix des cadrages, des formats, des matériaux et techniques utilisés, Rosy surprend, innove, ose, cherche… Elle réinvente le bas-relief, triture le plâtre inlassablement pour en faire des cadres rocambolesques qui ornent ses peintures, elle joue avec les aspérités de son support, creuse de petits sillons dans la matière, elle déforme et structure en même temps.

Rosy Lamb, Jasmine (The shed 1)Rosy Lamb, Jasmine (The shed 1), huile sur plâtre, 56×44 cm, 2013 ©
Rosy Lamb, A.L. le dosRosy Lamb, A.L. le dos, huile sur papier, 74×57 cm, 2013 ©

Les peintures de Rosy captent les tendres oscillations de l’atmosphère, les sursauts magiques de la lumière. Les tonalités sont pastel, les chairs d’un rose tendre; l’ensemble est parfois nimbé d’une sorte de lueur presque surnaturelle qui ajoute une nuance de nostalgie. Car, si Rosy Lamb est le peintre de la douceur de vivre par excellence, elle n’en a pas moins oublié d’être mélancolique, cette « maladie sacrée » des héros ou des grands peintres. Il y a une « inquiétante étrangeté » dans les œuvres de Rosy, quelque chose de proustien aussi, de « fin de siècle ». Ses modèles nous scrutent d’un œil vide, un peu modiglianesque, ou bien ils nous tournent le dos, ou se trouvent dans un état de méditation qu’on n’ose troubler. Rosy prête à ses personnages un mélange d’expressivité et d’austérité qui n’appartient qu’à elle. Elle semble nous rappeler que le bonheur est fragile et que sous l’insouciance apparente se cache l’éternel mystère de l’être au monde et du temps qui passe.

Rosy Lamb, Recent populationRosy Lamb, Recent population, photographie de sculptures en plâtre, 2013 ©

Rosy n’est jamais seule. Elle a créé une foule de sculptures, une profusion de silhouettes, pour la plupart modelées en plâtre, une ribambelle de petits êtres qui envahit les moindres recoins de son atelier. Comme elle est élégante et expressive, cette petite société immobile, faite d’hommes bedonnants, de jeunes femmes graciles ou de créatures voluptueuses aux cheveux nuageux! La gestuelle de Rosy est caressante, d’une douceur incomparable mêlée à une force sauvage qui provient peut-être des années d’enfance de l’artiste dans les forêts de la Nouvelle Angleterre. Par son académisme lyrique, sa liberté et son intrépidité, elle semble saluer les maîtres du passé, ceux qui savaient que la plus grande preuve d’imitation est de vouloir à tout prix innover.

Daphné Tesson, journaliste.