Edwige Fouvry

janvier 21st, 2013 No Comments

Saturation et rareté.

Une pointe de couleur, un trait d’un bleu pur est posé un peu trop haut sur la toile. Juste en dessous, la masse sombre du « Rocher à Belle-Île » attend avec l’impassibilité de celui qui sait que l’œil, inexorablement, finira par revenir à lui. Au milieu d’un ciel pris dans la traîne des nuages, la tâche de lumière ne cesse d’échapper à notre regard, comme une persistance rétinienne qui se déplace avec notre œil et que l’on ne parviendra pas à saisir. Le rocher immobile a rattrapé notre regard. Dans sa permanence aux accents insoutenables d’éternité, il figure une nature qui, sous les coups de pinceaux d’Edwige Fouvry, se rend inhospitalière aux vivants. Tantôt lande pelée soumise au vent qui écorche et découvre la roche sur laquelle la végétation se fixe à grand peine. Tantôt mère à l’étrange luxuriance froide et humide où l’on ne sait plus si le pinceau dissipe la brume ou l’épaissit.

Edwige Fouvry, La colline, huile sur toile, 150x150 cm, 2012 Edwige Fouvry, La colline, huile sur toile, 150×150 cm, 2012 ©
Edwige Fouvry, Le Rocher à Belle-ÎleEdwige Foury, Le Rocher à Belle-île, huile sur toile, 150×150 cm, 2012 ©
Edwige Fouvry, Paysage sombreEdwige Fouvry, Paysage sombre, huile sur toile, 120×100 cm ©

Dans ces paysages désertés par l’homme on voit de temps en temps errer la silhouette d’un promeneur solitaire, les contours rendus sauvages et hirsutes par le vent. C’est la seule présence, sans doute, qui puisse se fondre dans un espace où les formes inertes des falaises rocheuses et la luxuriance morbide des marécages sont autant de signes qui rappellent l’homme à son passé et à la finitude de sa condition. La littérature romantique et gothique a souvent usé de l’association du minéral et du végétal pour signifier une nature qui, cessant d’être source de vie, devenait mère jalouse impatiente de récupérer ses enfants. Cette silhouette que l’on imagine dans les tableaux de la peintre belge peut-elle être autre que celle d’Heathcliff (Heath en anglais signifiant bruyère, lande, et Cliff falaise) parcourant la lande des « Hauts de Hurlevent » d’Emily Brontë, traversant des tableaux où la nature n’accepte plus la présence de l’homme que pour le mener au tombeau où, sur la pierre, le lierre prolongera son étreinte étouffante et stérile?

Edwige Fouvry, La traverséeEdwige Fouvry, La traversée, huile sur toile, 150×200 cm ©

Mais entre les reliefs abrupts de « La colline », un lacis de couleurs semble couler comme une blessure, réintroduisant un mouvement oublié entre les masses homogènes des montagnes: la vie répond à la saturation et à l’écrasante certitude du néant par la fragilité de son trait. La juxtaposition, la confrontation entre les sombres formes écrasantes et le mouvement des traits colorés introduisent chez Edwige Fouvry la possibilité d’un espace en mutation, ouvert par le brouillage des frontières entre figuration et abstraction. Lors de l’ouverture de l’exposition Nicolas de Staël à la Fondation Gianadda (Martigny, Suisse) en 1995, son commissaire Jean-Louis Prat déclarait : « Entre une abstraction qui n’a pour elle que le nom et une figuration qui n’illustre qu’imparfaitement le réel, Nicolas de Staël a exploré jusqu’à l’épuisement le vrai domaine de la peinture dans son essence et son esprit ». Ce domaine, celui de la peinture et de l’art en général, c’est celui où l’homme n’est plus condamné à ne saisir que de la matière inerte. Aux signes de mort présents dans « La colline » et le « Rocher à Belle-Île » répondent le pan de ciel bleu qui s’échappe et le trait coloré qui se dissout et entre en résonance avec le tout. Situant sa peinture à l’extrême limite entre figuration et abstraction, Edwige Fouvry imagine un espace où l’on puisse fixer l’insaisissable, où le peintre puisse tenir entre les mains autre chose qu’une roche aux reflets sinistres déjà prête à se transformer en cendres.

Edwige Fouvry, Ster VrazEdwige Fouvry, Ster Vraz, huile sur toile, 200×150 cm, 2012 ©
Edwige Fouvry, Marécage miroirEdwige Fouvry, Marécage miroir, huile sur toile, 100×160 cm ©
Edwige Fouvry, La maisonEdwige Fouvry, La maison, huile sur toile, 120×100 cm ©

La peintre nantaise résidant en Belgique sait à quelle point la vie est vulnérable, menacée, dans sa vibration même, par le vide (mais une vibration n’a-t-elle pas besoin de vide pour exister?). Elle s’empare de ses pastels, dessine à grandes lignes trouées des figures humaines qui évoquent les tableaux d’Egon Schiele. Comme chez le peintre austro-hongrois, le blanc sert souvent de fond, grignote parfois l’espace depuis un coin du tableau; le néant borde les corps, prêt à emplir l’espace que la vie devra déserter. C’est à ce moment critique, précisément, que la peinture d’Edwige Fouvry se met à vibrer, du bruissement d’une nature qui s’éveille à l’incertitude et à la rareté. Ses traits fragiles signent la victoire de l’art qui malgré l’indifférence du temps parvient à graver sa trace dans la neige glacée. Au dernier moment, Edwige Fouvry s’inscrit dans une nature sur le point de geler et que la vie abandonne pour y laisser sa trace en creux et briser le trop plein. Ultime retournement: le trou qu’a laissé la silhouette de l’artiste en partant ouvre un gouffre qui menace d’absorber le néant, empêchant à tout jamais son absolu de s’imposer sans un mensonge.

Edwige Fouvry, Le dînerEdwige Fouvry, Le dîner, huile sur toile, 150×150 cm, 2012 ©
Edwige Fouvry, Le dîner, détail Edwige Fouvry, Le dîner, détail, huile sur toile, 150×150 cm, 2012 ©
Edwige Fouvry, Le dîner, détailEdwige Fouvry, Le dîner, détail, huile sur toile, 150×150 cm, 2012 ©
Edwige Fouvry, Géant 01Edwige Fouvry, Géant 01, huile sur toile, 200×150 cm ©
Edwige Fouvry, Prétendant 01Edwige Fouvry, Prétendant 01, huile sur toile, 40×40 cm ©
Edwige Fouvry, Prétendant 02Edwige Fouvry, Prétendant 02, huile sur toile, 40×40 cm ©
Edwige Fouvry, Le pianoEdwige Fouvry, Le piano, huile sur toile, 100×150 cm, 2011 ©
Edwige Fouvry, MariageEdwige Fouvry, Mariage, huile sur toile, 150×200 cm, 2011 ©
Edwige Fouvry, JudasEdwige Fouvry, Judas, huile sur toile, 120×120 cm, 2012 ©
Edwige Fouvry, Bébé, huile sur toileEdwige Fouvry, Bébé, huile sur toile, 40×40 cm, 2011 ©
Edwige Fouvry, Le coupleEdwige Fouvry, Le couple, huile sur toile, 150×150 cm, 2012 ©
Edwige Fouvry, Jésus et JudasEdwige Fouvry, Jésus et Judas, huile sur toile, 100×120 cm ©

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